24/12/17

Les réseaux des médicaments falsifiés au Cameroun

Fake medicine Camer
Les faux médicaments au Cameroun sont issus de réseaux internationaux avec des relais locaux - Crédit image: Yoottana Tiyaworanan

Lecture rapide

  • Les importateurs ont des astuces pour que les faux remèdes traversent les frontières
  • Des locaux fabriquent aussi de faux produits et falsifient les dates de péremption
  • Des complicités expliquent l’échec de la lutte qui ne porte que peu de fruits

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[YAOUNDE] En visite au Cameroun il y a quelques mois, un responsable du Fonds mondial s’est rendu dans une pharmacie de Yaoundé pour voir ce que l'officine offrait comme antipaludéen à base d’artémisinine.
 
"Mais grande a été sa surprise de retrouver parmi ces médicaments un spécimen qui avait été produit pour un programme spécifique et qui ne devait se trouver que dans trois pays d’Afrique : Nigeria, Ghana et Kenya", rapporte Esther Tallah, directrice de la Cameroon Coalition against malaria (coalition camerounaise contre le paludisme – CCAM).
 
C’était sans compter avec les stratégies qu’utilisent les acteurs des circuits non contrôlés de médicaments pour contourner le dispositif mis en place pour les combattre.
 

“C’est un secteur qui draine de très gros intérêts, si bien que lutter franchement contre les faux médicaments, c’est comme lutter contre le trafic des armes et mettre sa vie en danger.”

Wilfred Mbacham

Ce dispositif comprend l’agrément délivré à l’importateur de médicaments par le ministère de la Santé publique, l’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour chaque produit après le contrôle de sa qualité par le Lanacome (Laboratoire national de contrôle de qualité des médicaments et d’expertise), ainsi qu’un visa d’importation délivré par le ministère de la Santé.
 
Ces documents doivent être présentés aux douaniers au moment de l’entrée du médicament sur le territoire.
 
Mais ce dispositif contient de nombreuses failles, d’après le récit d’Emmanuel Epey Nkongho, chef de la Division de la surveillance à la direction des Douanes du Cameroun.
 
"Les frontières du Cameroun sont très longues et les bureaux de douane ne sont situés que sur les routes et voies officielles par lesquelles les marchandises ont l’obligation de passer. Or, dit-il, les commerçants véreux empruntent des chemins non officiels et échappent ainsi à notre contrôle".
 
Médicaments dissimulés
 
Encore que même lorsque les marchandises passent par le bureau de douane, il arrive que de faux médicaments se frayent un chemin…
 
Emmanuel Epey Nkongho se souvient d’ailleurs d’un cas récent dans le nord du pays.
 
"L’importateur nous avait présenté une liste des marchandises qui ne contenait aucun produit prohibé. Mais quelques jours après avoir passé la frontière, relate-t-il, le véhicule qui transportait ces marchandises a fait un accident et on a découvert des médicaments dissimulés parmi les produits déclarés".
 
Or, regrette cette source, "nous ne pouvons pas fouiller toutes les marchandises qui se présentent aux bureaux de douane ; car ce serait fastidieux, vu l’intensité du trafic à certains postes frontaliers".
 
Selon son récit, une fouille systématique de toute la cargaison d’un commerçant ne se fait que lorsqu’une alerte a été donnée ou lorsque l’on remarque des colis suspects.
 
Et même là, rien n’est si sûr ; car, dit Emmanuel Epey Nkongho, il n’y a pas de mesures aux frontières pour identifier spécifiquement les faux médicaments.
 
"Cela veut dire que si les papiers présentés se rapportent à des médicaments falsifiés, ces produits vont entrer régulièrement dans le pays. Car, nos agents n’ont pas l’expertise pour reconnaître les faux médicaments."
 
Echantillon
 
"En effet, quand un importateur demande une AMM, il fournit un échantillon qui a le bon principe actif. Mais il n’est pas sûr que tous les lots du même médicament qu’il importe ensuite pendant la durée de validité de cette AMM soient bons", corrobore Wilfred Mbacham, professeur de biotechnologie de la santé publique à l’université de Yaoundé I.
 
Contactés par SciDev.Net, la Cename (Centrale nationale d’approvisionnement en médicaments et consommables médicaux essentiels) et Laborex, deux des principaux importateurs de médicaments (encore appelés grossistes-répartiteurs), n’ont pas souhaité s’exprimer sur la question.
 
Au ministère de la Santé publique, on est bien conscient de ce problème potentiel, d’où l’existence de contrôles post-AMM.
 
"Ce contrôle se fait de manière inopinée par nos services qui, de temps en temps, prélèvent et refont analyser des échantillons pour s’assurer que la bonne qualité du médicament demeure", explique Marlise Loudang Meguieze, inspecteur général des services pharmaceutiques et des laboratoires au ministère de la Santé.
 
Les analyses en question sont effectuées par le Lanacome que dirige Rose Ngono Mballa.
 
Celle-ci explique : "En général, les échantillons que nous recevons pour analyse nous sont apportés par des grossistes-répartiteurs et par les services publics ou même à l’issue de réquisitions de la gendarmerie".
 
Scanner
 
Seulement, dit-elle, "le Lanacome ne peut pas se positionner aux frontières". Mais il reçoit des échantillons de tous les acteurs, y compris ceux qui opèrent aux frontières.
 
En revanche, le ministère de la Santé a installé au port de Douala un service qui inspecte des échantillons des cargaisons de médicaments avant leur entrée sur le territoire.
 
Selon Emmanuel Epey Nkongho, c’est également au port de Douala que la douane dispose d’un scanner qui peut permettre de voir tout ce qu’il y a dans un conteneur.
 
Sauf que pour ne pas ralentir le trafic portuaire, ce ne sont pas tous les conteneurs qui sont scannés…
 
Toutes ces mesures sont prises aux frontières parce que les faux médicaments vendus au Cameroun viennent surtout de l’extérieur, en particulier de l’Inde et de Chine, mais aussi du Nigeria et d’Europe…
 
Ancien cadre dans une entreprise d’importation de médicaments basée à Yaoundé, François M. sait un peu comment opèrent les trafiquants.
 
"Ils prennent le conditionnement et les flacons de bons médicaments et s’en vont les reproduire à l’identique en Inde ou en Chine où la technologie est disponible et bon marché. Sauf qu’à l’intérieur, c’est un faux produit", explique-t-il.
 
Et c’est surtout sur le marché informel qu’ils introduisent ces faux médicaments qui se vendent à chaque coin de rue et dans des pans entiers des marchés du pays.
 
Les produits les plus concernés sont liés aux maladies les plus courantes comme le paludisme, mais on retrouve aussi des antibiotiques, des anti-inflammatoires et même des vaccins…
 
Production locale
 
Toutefois, si le marché des faux médicaments au Cameroun est surtout alimenté par les produits importés, la production locale n’est pas à négliger.
 
SciDev.Net a appris qu’elle est en partie représentée par un réseau d’ateliers de falsification des dates de péremption afin de vendre des produits au-delà de leur date limite d’utilisation.
 
"Je ne sais pas trop comment ils procèdent, mais je pense qu’ils doivent avoir des appareils qui leur permettent de modifier les chiffres, en changeant par exemple 3 en 8, ou 0 en 8", explique François M., ancien cadre dans une entreprise d’importation de médicaments.
 
Tous les acteurs interrogés affirment qu’il existe simultanément à travers le pays des établissements clandestins de fabrication de faux médicaments qu’ils introduisent ensuite sur le marché, y compris sur le marché contrôlé.
 
Maher Ouertatani, directeur général adjoint de Cinpharm (Compagnie industrielle pharmaceutique), une entreprise locale, en sait quelque chose…
 
"En août 2016, témoigne-t-il, nous avons trouvé sur le marché des contrefaçons de deux de nos antibiotiques."
 
"Malheureusement, ces deux cas avaient été trouvés en pharmacie", poursuit l’intéressé avec indignation.
 
Complicités
 
Si l’entreprise n’avait pas pu déterminer l’origine de ces contrefaçons, Maher Ouertatani pense qu’elles se sont retrouvées là avec la complicité des collaborateurs du pharmacien.
 
Car, tout le monde reconnaît que le succès du marché des faux médicaments au Cameroun résulte aussi de diverses complicités qui plongent leurs racines dans les services de douanes, chez les professionnels de santé eux-mêmes et jusque chez les décideurs politiques
 
Malheureusement, les sanctions prononcées jusqu’ici n’ont pas inversé la tendance.
 
"On a affaire à des personnes et à des réseaux qui ont des moyens très importants. A tel point que le trafic des faux médicaments dépasse aujourd’hui celui de la drogue", essaie de comprendre Prosper Hiag, le président de l’Ordre des pharmaciens du Cameroun.
 
Il est rejoint par l’universitaire Wilfred Mbacham qui rappelle que "c’est un secteur qui draine de très gros intérêts. Si bien que lutter franchement contre les faux médicaments, c’est comme lutter contre le trafic des armes et mettre sa vie en danger".
 
Ces comparaisons ne sont pas le fruit du hasard. Car, des agents de lutte contre les faux médicaments au Cameroun ont souvent été stoppés dans leur élan par des personnes haut placées ; tandis que d’autres ont même reçu des menaces de mort alors qu’ils étaient sur le point de démanteler des réseaux de trafiquants.
 
Du coup, la lutte se limite pour l’instant à des saisies sporadiques de médicaments aux frontières ou sur les marchés.

Cet article fait partie du dossier de SciDev.Net Afrique sur les médicaments contrefaits en Afrique.

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