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Le combat du Burundi pour une relance de la R&D ravagée par la guerre
  • Le combat du Burundi pour une relance de la R&D ravagée par la guerre

Crédit image: Flickr/IFRC

Lecture rapide

  • Au Burundi, la guerre civile a provoqué la fuite des cerveaux, mais les universitaires sont maintenant encouragés à revenir, grâce à une politique de hauts salaires

  • La guerre a durement frappé le secteur agricole, détruisant les centres de recherche, le bétail et les cultures hybrides

  • Grâce à l’appui de la Belgique, la thématique “Recherche et développement” est en pleine reconstruction, dans le secteur agricole

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[BUJUMBURA] Huit ans après la fin de la guerre civile au Burundi, ce petit pays d'Afrique de l'Est essaie de remettre sur pied un programme de recherche et développement (R&D).

Comme beaucoup d'autres de ses concitoyens, Gilbert Hatunyumubama a fui son pays vers la Belgique, au début de la deuxième phase de la guerre qui a opposé la minorité tutsie à la majorité hutue, en 1993. En Belgique, Gilbert a obtenu un doctorat en production animale. Pendant ce temps, au Burundi, la guerre a duré jusqu’en 2005…

Même à la fin de son cursus universitaire, Gilbert n'était pas particulièrement enthousiaste à l’idée de rentrer chez lui pour poursuivre ses recherches - comme beaucoup d'autres scientifiques burundais de la diaspora, il a été échaudé par les effets du conflit.

« La plupart des scientifiques qui avaient fui ont eu peur pour la sécurité de leurs familles et n'étaient pas sûrs de la situation économique future d’un pays qui a été ravagé par la guerre », explique Gilbert, aujourd'hui à la tête de la production animale à l'Université du Burundi.

Mais Gilbert n’est que l'un des quelques scientifiques qui sont revenus. Ses collègues et lui essaient maintenant de raviver un programme de recherche et développement dévasté par les nombreuses années de conflit.

La guerre, dit-il, a conduit à l'exode massif des cerveaux, avec l’exil de nombreux chercheurs. Certains ont choisi d'aller enseigner dans les universités rwandaises alors relativement paisibles, où ils ont obtenu de meilleures conditions de vie.


Difficile de revenir


La vie n'a pas été facile pour ceux qui ont choisi de revenir.

«Depuis que je suis revenu il y a deux ans, la direction de l'Université du Burundi est confrontée à des défis liés au manque d’enseignants et de chercheurs qualifiés. Cela oblige conférenciers et professeurs à consacrer plus de temps à l'enseignement plutôt qu’à la recherche scientifique, une situation aggravée par le manque de fonds », explique-t-il à SciDev.Net.

«Les universités ont restreint le soutien financier qu’elles apportaient aux étudiants et aux chercheurs dans le cadre de travaux de recherche scientifique», a-t-il ajouté.

Les universités publiques sont financées par le gouvernement et les bailleurs de fonds, à l’instar de la Coopération Technique Belge. Pendant la guerre civile, la plupart des projets de recherche soutenus par des donateurs ont été interrompus après la suspension de la coopération bilatérale.


Nouveaux programmes


Gilbert, aujourd'hui professeur principal de la production et de la gestion du bétail, explique que cette situation a conduit à une chute de 90 % des publications scientifiques.

Pour inverser cette tendance, le ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique a décidé l'an dernier de prendre une série de mesures incitatives – par exemple, en multipliant par huit le salaire de base des enseignants.

“A la faculté d'agriculture de l'Université du Burundi, entre 12 et 15 conférenciers doctorants sont revenus.”

Gilbert Hatunyumubaman, chercheur burundais


Gilbert affirme qu’avant l’entrée en vigueur de cette mesure, les professeurs étaient payés 500.000 francs burundais (environ 310 $ US), mais ils gagnent maintenant quatre millions de francs burundais (environ US $ 2.500) par mois.

«Le nombre d'enseignants et de professeurs locaux est en augmentation. L'université se positionne pour être compétitive et pour rechercher davantage de bailleurs de fonds pour financer les activités de recherche », explique encore Gilbert.

«A la faculté d'agriculture de l'Université du Burundi, entre 12 et 15 conférenciers doctorants sont revenus », a-t-il ajouté.

Sept d’entre eux sont revenus, précisément suite à l'augmentation du salaire de base.

 
"Les chercheurs sont encouragés à enseigner à temps plein ou à temps partiel, et la politique d’encouragement au retour des universitaires burundais au Rwanda, en Ouganda, au Kenya et aux Etats-Unis a porté ses fruits, grâce à la mesure d’augmentation de salaires », renchérit Tatien Masharabu, directeur général de la Direction de la Science, de la Technologie et de la Recherche au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, qui précise que cette politique a été mise en place après la guerre, dans le but de promouvoir la recherche et le développement.

Masharabu explique en outre que la loi sur l'enseignement supérieur, qui a été promulguée par le président Pierre Nkurunziza en décembre 2011, a conduit à la création de la direction, en avril 2012. Depuis lors, cette dernière assure la planification et la mise en œuvre de la politique nationale en matière de science, de technologie et d'innovation.

«La Loi sur l'enseignement supérieur vise à réglementer et à insuffler de la vie à un système éducatif en déclin et à promouvoir la R&D (Recherche et développement) dans le pays. Cette loi décrit le fonctionnement des universités publiques et privées, le cadre de la création et de l'approbation des cours, l'accréditation des programmes de formation et les exigences des établissements d'enseignement supérieur tels que les bibliothèques et les laboratoires », explique Tatien Masharabu.

Le Directeur Général de la Science, de la Technologie et de la Recherche explique aussi que son organisme élabore un plan d'action décennal visant à promouvoir à la fois les capacités de recherche, aussi bien en termes de ressources humaines qu’en termes d’infrastructures, à travers une politique nationale pour la recherche scientifique et l'innovation technologique - qui devrait être lancée courant 2013.

«La mise en place d’un cadre de recherche est en cours, mais le document qui mettra en évidence les domaines prioritaires et la planification n'est pas encore prêt - il fait l’objet d’une révision », affirme-t-il.

Néanmoins, les priorités devraient inclure l'agriculture et la sécurité alimentaire, la technologie médicale, l'eau, l'énergie, la biotechnologie, l'ingénierie et l'utilisation des connaissances locales.

Tatien Masharabu ajoute qu'un conseil national pour la science, la technologie et l'innovation doit être mis en place cette année.


Relance de l'agriculture


Le responsable burundais déplore aussi les écueils liés aux compétences : le pays se bat encore pour trouver suffisamment d'expertise en vue de mettre en œuvre sa politique en matière de science ; le ministère souffre en effet d’une insuffisance de personnel et d’un manque criard d’installations adéquates.

Néanmoins, la thématique « recherche et développement » commence, lentement, mais sûrement, à trouver un nouveau souffle au Burundi.
 
Aujourd’hui, Gilbert Hatunyumubama et son équipe de la faculté d'agriculture de l'université ont commencé à collecter des fonds pour reconstruire les centres de recherche qui traitaient les petits ruminants et les animaux domestiques. La plupart de ces centres avaient été détruits, et leurs animaux volés, lors des combats interethniques.

«J'avais quatre centres de recherche répartis dans tout le pays. Actuellement, aucun de ces centres ne fonctionne, parce que l'infrastructure a été détruite», explique M. Hatunyumubama à SciDev.Net.

Le chercheur prépare actuellement un projet visant à lever des fonds auprès de la coopération belge. Une partie de ces fonds devrait être versée l'année prochaine en vue de la reconstruction des centres.

Le secteur agricole est l'un des domaines les plus sérieusement affectés, après la destruction de la plupart des installations de recherche. Ni la faculté d'agriculture de l'université, ni l'Institut des Sciences Agronomiques du Burundi (ISABU), n’ont été en mesure de mener efficacement des recherches sur les défis auxquels le pays est confronté, comme les nombreuses maladies du bétail et des cultures.

"Le manioc, un aliment de base important pour de nombreux Burundais, a été l'objet d'attaques du virus de la mosaïque du manioc depuis 2002, et aucun effort de recherche sur les variétés résistantes n’a été fait pour régler ce problème, en raison du manque d'équipements et de fonds", déplore-t-il.

Gelase Nkurunziza, chercheur à l'ISABU, explique quant à lui que l'institut a perdu l'accès à sept centres de recherche répartis dans tout le pays.

Gélase, qui s’occupe de la culture du maïs à l’ISABU, explique que certaines variétés de maïs hybride comme le Kitale, ont été perdues pendant la guerre, ce qui affecte la production et la sécurité alimentaires à travers le pays.

L’ISABU est en train de tester des semences hybrides à haut rendement, à croissance rapide et résistant au virus de la striure du maïs. Ces semences pourraient être mises à la disposition des agriculteurs dès le mois de septembre et aider à renforcer la sécurité alimentaire dans le pays.


Appui de la Belgique


En raison du rôle de l'agriculture dans l'économie du Burundi – considérée comme une source majeure d'emplois et de par son importance pour la sécurité alimentaire du pays -, les donateurs et les organismes internationaux aident à relancer la recherche agricole dans le pays.

Par exemple, la Coopération Technique Belge soutient un projet, le programme d'appui institutionnel et opérationnel pour le secteur agricole (le projet PAIOSA) avec une composante de recherche basé à l'ISABU, et apporte également son soutien aux chercheurs de l'université du Burundi.

«Après la guerre, nous essayons maintenant d'améliorer la recherche, en particulier dans l'agriculture, en reconstruisant et en rénovant les installations de recherche détruites. Nous essayons de voir comment réorienter le programme de recherche en fonction des besoins de la communauté», explique Valérie Claes, assistante technique internationale au projet PAIOSA.

Le projet, qui a été lancé en décembre 2012 et se terminera en 2017, cherche à reconstruire à la fois les capacités humaines de l’ISABU et ses installations de recherche.

 Cela comprend l'achat de nouveaux équipements de recherche pour l'organisation et la mise en place de nouveaux laboratoires, ainsi que l'introduction de nouvelles pratiques de gestion proactive.

«Dans le volet recherche agricole et développement du projet, nous disposons aussi d’un fonds de recherche compétitif de 220.000 US $, qui vise à encourager les chercheurs de l’ISABU à développer des idées de recherche innovantes qui pourraient être financées pour faire face aux priorités nationales en matière de recherche agricole », explique encore Valérie Claes à SciDev.Net.

Ainsi, en dépit des conséquences du conflit et de la crise économique, l'avenir du secteur recherche et développement semble prometteur dans le pays…

Cet article a été rédigé par la rédaction Afrique sub-saharienne de SciDev.Net.

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