Rapprocher la science et le développement

  • Analyse africaine : L'observatoire de la science face aux défis

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La Guinée équatoriale a-t-elle les capacités d'abriter le nouvel organisme africain sur le suivi de la science ? Les Etats y auront-ils recours ? Linda Nordling s'interroge.

La Guinée équatoriale a surpris beaucoup de monde quand elle s'est portée volontaire pour accueillir l'Observatoire africain sur la science, la technologie et l'innovation (AOSTI) en février dernier (voir La Guinée équatoriale chargée du suivi de la science et de la technologie?).

Ce petit pays d'Afrique occidentale, plus connu pour la forte croissance de ses revenus pétroliers et pour son instabilité politique que pour sa science et sa technologie, était un candidat inattendu pour accueillir l'infrastructure chargée de rassembler des données sur les capacités scientifiques, technologiques et d'innovation de l'Afrique.

Sa faible connectivité au réseau Internet est également peu compatible avec l'un des objectifs de ce projet,  qui est de communiquer de façon efficace ses résultats au monde entier.

Mais ces lacunes n'ont pas empêché les présidents de l'Union africaine (UA) d'octroyer ce projet à la Guinée équatoriale qui a proposé de mettre sur la table US$ 3,6 millions.

Une infrastructure phare

En vérité, ils n'avaient guère le choix. Selon le personnel du Département des ressources humaines, science et technologie (RHST) de l'UA, la Guinée équatoriale était le seul pays à avoir accepté d'accueillir l'observatoire.

L'AOSTI est une initiative phare de l'UA et figure sur la liste des 'projets phares' afro-européens visant à stimuler la recherche sur le continent. Bien que sa structure finale ne soit pas encore définie, il est censé recueillir, stocker et diffuser les données provenant des 53 Etats membres de l'UA dans tous les secteurs, depuis les dépenses de recherche et développement (R&D) jusqu'au nombre de doctorants.

Il contrôlera également les ressources de R&D du continent (par exemple quelles matières sont étudiées où, avec quel matériel), produira des rapports d'étape réguliers sur les plans scientifiques de l'Afrique et publiera des directives d'ordre pratique pour les pays désireux de renforcer leurs capacités scientifiques.

Un démarrage lent

Mais un an plus tard, peu de progrès dans la mise en place de l'installation ont été constatés. L'UA affirme que le principal accord est sur le point d'être signé, mais jusqu'à présent, la Guinée équatoriale n'a pas fait grand chose pour convaincre les sceptiques qu'elle était à la hauteur de la tâche.

Elle n'a pas pris part à d'importantes réunions de l'UA, dont le Conseil ministériel africain sur la science et la technologie, qui s'est tenu au début de ce mois, et un atelier pour l'Initiative sur les indicateurs de la science, de la technologie et de l'innovation en Afrique (ASTII), qui s'est tenu en décembre (voir L'enquête sur la R&D en Afrique accuse un retard).

Au mois de février dernier, le magazine de politique scientifique Research Africa a cité un responsable de l'UA, qui révélait que le président de la Guinée équatoriale, qui avait fait acte de candidature et obtenu l'accueil de l'observatoire, était passé outre son conseil des ministres et avait désormais du mal à convaincre ses collègues de débourser une partie de l'argent.

Mais Vera Brenda Ngosi, la directrice du département des RHST de l'UA, a déclaré à SciDev.Net qu'elle ignorait cette controverse. L'UA dit également que le voyage que sa Commission devait effectuer depuis longtemps en Guinée équatoriale pour inspecter les locaux proposés pour l'observatoire (voyage initialement prévu l'an dernier, puis reprogrammé pour ce mois) n'aurait lieu que dans 2 ou 3 mois.

Les obstacles dus au chevauchement

Le projet connait aussi d'autres problèmes, dont celui de chevauchement avec des initiatives similaires de traitement de données.

L'UA s'attend à ce que cet observatoire prenne le relais de l'ASTII, l'un de ses autres projets. Dirigé depuis l'Afrique du sud, l'ASTII collecte des données sur la R&D et l'innovation dans 19 pays, et devrait livrer sa première série de données en juin. "Ils devraient devenir une seule et même structure, c'est plus rentable», déclare Ngosi.

Mais réussir à délocaliser les responsables de l'ASTII de Midrand à Malabo pourrait être plus facile à dire qu'à faire. En effet, le personnel de l'ASTII refuse de faire des commentaires sur l'observatoire, si ce n'est que c'est un « projet politique ».  

On ne sait par ailleurs pas comment cet observatoire collaborera avec le Centre africain d'études technologiques, un groupe de réflexion basé au Kenya, qui met l'accent sur l'application de la science et de la technologie au développement, et avec un autre 'observatoire' programmé par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, basée en Ethiopie, pour stocker des informations sur les politiques scientifiques, les règles et les procédures africaines

Trop éloigné des pays?

Toutefois, le principal défi pourrait etre de convaincre les gouvernements africains à utiliser l'AOSTI.

Ce n'est pas une évidence, dit Hassan Mshinda, directeur général de la Commission tanzanienne pour la science et la technologie. Des organisations comme la sienne, relève-t-il, doivent être capables de montrer à leurs gouvernements et à leurs concitoyens que les investissements dans la science apportent des avantages sociaux et économiques. Des institutions panafricaines éloignées géographiquement ne sont pas appropriées à cet effet.

Des indicateurs normalisés tels que les investissements dans la R&D ou le nombre de brevets peuvent signifier que l'Afrique peut être comparée au reste du monde, dit Mshinda, mais ils ne convaincront pas les pauvres Africains que c'est la meilleure façon d'utiliser leur argent.

Pour lui, ces institutions internationales peuvent se battre pour gagner la confiance de chaque gouvernement mais au final: "A qui ces institutions africaines rendent-elles compte?"

La vraie validation des investissements scientifiques doit avoir lieu dans le pays, en étroite collaboration avec les scientifiques locaux, poursuit-il: "Où sont les scientifiques en Guinée équatoriale?"

La Guinée équatoriale mérite la reconnaissance pour avoir accepté d'accomplir cette tâche et pour avoir donné  l'exemple en prenant en charge le programme scientifique continental. Mais cela sera-t-il suffisant, sans un leadership clair et sans l'appui d'autres organisations continentales et nationales.

La journaliste Linda Nordling, spécialiste de la politique africaine pour la science, l'éducation et le développement travaille au Cap, en Afrique du Sud. Rédactrice en chef de Research Africa, elle collabore au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net) et collabore à des journaux comme The Guardian, Nature, etc.

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