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  • Le problème du classement des universités

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D’après Ellen Hazelkorn, notre obsession des universités de premier ordre nous prive d’un système d’enseignement supérieur global de ‘classe internationale’.

Peu nombreux sont les gens dans l’enseignement supérieur (ES) qui ignorent le sytème de hiérarchisation des universités. Ils évaluent la capacité d’une université à attirer des talents et à produire de nouvelles connaissances par le nombre de publications ou de citations pour déterminer la qualité de la recherche.

Le US News and World Report (USNWR) a commencé à fournir des informations sur les universités américaines en 1983. Depuis lors, des classements nationaux ont vu le jour dans plus de 40 pays. Les classements mondiaux sont plus récents, mais ils font aujourd’hui autorité ; le Shanghai Jiao Tong Academic Ranking of World Universities (SJT) a vu le jour en 2003, suivi du Webometrics and Times Higher Education QS World University Ranking (THE–QS) en 2004, du Taiwan Performance Ranking of Scientific Papers for Research Universities en 2007, et du USNWR's World's Best Colleges and Universities, en 2008. Et l’Union européenne a annoncé le lancement d’‘un nouveau système multidimensionnel de classement des universités d’une portée mondiale’ qui sera testé en 2010.

La course pour le sommet

En dépit de l’existence de plus de 17 000 institutions d’ES à travers le monde, on assiste à une quasi-obsession du statut des 100 premières universités. Aucune d’entre elles ne se trouve en Afrique ou en Amérique du sud.

Les classements étaient destinés, à l’origine, aux étudiants de premier cycle et à leurs parents. En effet, des recherches internationales montrent que les étudiants très performants sont convaincus qu’une université très bien classée procure des avantages spéciaux, iet peut influencer de manière positive leurs opportunités de carrière et leur qualité de vie. Les universités bien classées sont souvent sollicitées par un nombre sans cesse croissant d’étudiants, quant à celles qui sont moins bien classées, elles peuvent tomber en déclin.

Or, les classements influencent de nos jours les avis et les décisions d’un grand nombre d’acteurs. Les universités elles-mêmes utilisent ces classements de manière positive ou peu logique..

Qui utilise les classements?

Les classements influencent les décisions des universités concernant leurs partenariats internationaux. Ces derniers sont devenus, en effet, d’une importance stratégique pour la recherche, les programmes académiques et les échanges entre étudiants et facultés. D’après une enquête menée à l’échelle internationale, 57 pour cent des personnes interrogées ont déclaré que le classement de leur institution influençait la conclusion de partenariat avec des chercheurs d’autres institutions d’ES, et 34 pour cent ont affirmé qu’elles avaient le sentiment que les classements influaient sur les décisions d’organisations professionnelles ou académiques de les accepter comme membres.

Les universités utilisent également à l’heure actuelle, en leur sein, des classements pour justifier leurs décision de conclure, ou non, un partenariat avec des institutions. Par exemple, Ian Gow, l’ancien recteur de l’Université de Nottingham Ningbo, en Chine, a laissé entendre que les autorités gouvernementales conseillaient fortement à l’heure actuelle aux institutions locales de limiter leurs partenariats aux 20 premières institutions étrangères. Ailleurs, des universitaires ont également confirmé qu’il etait peu probable qu’ils étudient des partenariats de recherche avec une université moins bien classée, sauf à démontrer le caractère exceptionnel de la personne ou l’équipe y travaillant. Cette situation pourrait présenter des inconvénients non négligeables pour les nouvelles institutions d’ES, ou pour les institutions des pays en développement.

Les philanthropes ont également recours aux classements pour identifier l’université offrant la meilleure image de marque et le meilleur rendement du capital investi. Ainsi, Deutsche Telecom reconnaît se servir des classements pour attribuer des chaires d’enseignement, alors que Boeing a affirmé qu’elle utiliserait des données sur les performances pour déterminer "les établissements d’enseignement supérieur… pour le partage des US$ 100 millions qu’ [elle] dépense … pour les travaux et la formation complémentaire".

Les universités se fixent des priorités et consacrent des ressources aux disciplines académiques et aux domaines de recherche qui peuvent contribuer à l’amélioration de leur classement. De nombreux gouvernements utilisent ces classements pour allouer les ressources et délivrer les agréments aux institutions.

Les classements peuvent également influencer le sort des étudiants recherchant l’appui financier du gouvernement pour étudier à l’étranger – en Mongolie et au Qatar, les bourses sont limitées aux étudiants admis dans des universités internationales bien cotées.

Ces classements peuvent amener les gouvernements à reconnaître ou non les diplômes étrangers – la Macédoine reconnaît automatiquement les diplômes obtenus dans les 500 premières universités citées dans le THE—QS, le SJT ou le USNWR.

Les employeurs représentent un autre groupe qui utilise souvent les classements pour évaluer la probable réussite des diplômés, les rendant moins susceptibles a recruter des diplômés sortis d’universités mal classées.

Les effets involontaires

La conséquence pour une université est que son absence de ces classements peut la rendre invisible aux yeux des doctorants étrangers, les chercheurs de ‘classe internationale’, les partenaires académiques et les philanthropes.

De plus, parce que les classements utilisent la métrique et des données qui enregistrent le mieux les sciences biologiques, les arts, les lettres, les sciences humaines et les sciences sociales sont désavantagées. Les disciplines professionnelles telles que l’ingénierie, le commerce et l’éducation, qui n’ont pas une solide tradition de publications validées par des collègues, sont également sous pression

Les classements accordent une grande importance à la réputation, notamment pour les institutions fondées il y a longtemps et bien équipées, ainsi que, naturellement, aux écoles de médecine des pays développés. Ce système empeche les universités des pays en développement de rivaliser avec les grandes institutions américaines et européennes. Le fossé entre l’éducation de l’élite et l’éducation de mass, entre les universités des pays développés et celles du monde en développement peut contiinuer à se creuser.

Se pose le problème des classements qui contribuent a perpétuer la tradition d’une définition unique de la qualité, à un moment où les institutions d’ES et leurs missions sont en train de se diversifier. En mettant l’accent uniquement sur l’intensité de la recherche, d’autres aspects, tels que l’enseignement et l’apprentissage, l’engagement communautaire, les tierces missions et l’innovation ainsi que les impacts économiques et sociaux, sont ignorés.

En outre, les institutions d’enseignement supérieur sont des organisations complexes ayant des forces et des faiblesses dans différents départements et activités. L’excellence peut être définie différemment suivant les critères ou indicateurs/pondérations qui sont utilisés. Les classements correspondent à une note golbale, la complexité de l’enseignement supérieur se réduit à une note à un chiffre, et les différences sont exagérées.

En dépit de ces critiques, les pays comme la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée espèrent construire leurs propres universités de classe internationale

La classe internationale


Bien sûr, les classements peuvent contribuer à la réforme et à la modernisation de l’enseignement supérieur, en encourageant les universités à professionnaliser leurs services et leur gestion, et à améliorer la qualité des programmes et infrastructures destinés aux étudiants et aux facultés.

Mais au lieu de concentrer les ressources dans un petit nombre d’universités d’élites, l’objectif serait de parvenir à un système d’ES de classe internationale. Les pays devraient s’efforcer de développer une gamme diversifiée d’universités ayant chacune une expertise de classe internationale dans un domaine spécifique, afin d’attirer les étudiants exceptionnels et une main d’œuvre hautement spécialisée. La mise sur pied d’un tel système d’ES de classe internationale aiderait les pays à se mobiliser et à aller chercher le potentiel de l’ensemble du système pour le bien de la société dans son ensemble.

Ellen Hazelkorn est Directrice de recherche et d’entreprise, Doyenne de l’Ecole de recherche des études supérieures à l’Institut de technologie de Dublin, en Irlande. Elle dirige également la Cellule de recherche sur la politique de l’enseignement supérieur.

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