Republier

Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.

The full article is available here as HTML.

Press Ctrl-C to copy

La Fondation Croix-Rouge Française, soutenue par le Groupe AXA (AXA Research Fund), décerne chaque année deux Prix récompensant d’une part des travaux de recherche consacrés à la prévention des catastrophes et de l’autre, celui de la recherche dévolue au champ socio-sanitaire : le Prix « Santé et lien social ». C’est ce dernier qui a été attribué à Khoudia Sow, au regard de sa contribution à l’éradication de la maladie à virus Ébola ou à la prise en charge du VIH.

Confrontée en début de carrière à la souffrance des jeunes séropositifs et des femmes, Khoudia Sow s’est tournée vers les disciplines comme l’anthropologie bioculturelle et médicale pour mieux accompagner ses patients.

Chercheure dans l’âme, elle a complété ses compétences de médecin spécialisé en santé publique par un doctorat en socio-anthropologie.

Mue par ce serment de soignant, elle partage avec nous sa vision de la thérapeutique qui l’amène à intégrer les autres facteurs, notamment socioculturels, facilitant la guérison.

Le prix de la Recherche 2019 de la Fondation Croix-Rouge française vous a été attribué le mois dernier. Comment avez-vous réagi, en apprenant la nouvelle ?

J’ai été surprise par cette distinction car jusque-là, mes activités de recherche étaient menées au sein d’un univers de chercheurs assez introvertis pour lesquels l’écriture d’articles dans de bonnes revues est déjà considérée comme la meilleure distinction. Et ces articles ne représentent d’ailleurs qu’une infime partie d’un investissement colossal souvent invisible, mais perçu comme normal dans la recherche. Donc, recevoir un prix est une forme de distinction peu habituelle pour nous, mais très valorisante, in fine.
 

Quels autres avantages pouvez-vous tirer de ce Prix « Santé et lien social » pour la suite de votre carrière ?

C’est une meilleure visibilité des travaux effectués par notre équipe de recherche en anthropologie de la santé. Cela permet de renforcer notre équipe Nord/Sud avec une meilleure compréhension des activités menées par les acteurs qui interviennent dans l’humanitaire et la perspective de mener des activités de recherche sur leurs interventions.

“Nos travaux ont favorisé l’adhésion à l’allaitement maternel avec prise d’antirétroviraux chez les femmes séropositives, sans oublier l’apport de l’expertise des PvVIH, notamment des femmes, à travers un militantisme associatif qui a joué un rôle majeur dans la conception des solutions déployées.”

Khoudia Sow - Médecin chercheur spécialisée en santé publique, Docteur en socio-anthropologie

Quels sont les faits concrets qui ont conduit un médecin comme vous, à se convertir à la socio-anthropologie ?

Durant mes études de médecine dans les années 90, j’ai été confrontée à la souffrance, au rejet, à la stigmatisation dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH (PvVIH) au sein de leurs propres familles. Les professionnels du système sanitaire paraissent impuissants et démunis sur le plan thérapeutique ; ils sont souvent dépassés par les violences conjugales et sociales subies par leurs patients, en particulier les femmes. J’ai essayé d’entreprendre des études qui pourraient améliorer la compréhension des contextes, des logiques qui déterminent les comportements des soignants et des soignés afin d’améliorer les réponses sanitaires et sociales en Afrique.

Khoudia Sow, lors de la réception du Prix Fondation Croix-Rouge Française - Crédit Photo : V. Troit.



Que vous apportent ces disciplines des sciences sociales dans vos pratiques cliniques et dans la définition des politiques sanitaires publiques ?

Les sciences sociales éclairent le contexte, les motivations et les pratiques à partir des différents points de vue « emic », c’est-à-dire appartenant aux différents acteurs impliqués et « etic » en référence aux normes en vigueur. Cette approche renforce le respect des différences, l’humanisation des soins et l’adaptation des normes biomédicales. Ces sciences sociales éclairent aussi les recommandations en santé publique, en améliorent l’adhésion et l’observance, sur la base du respect des réalités socioculturelles.

Sachant que ce Prix récompense l’excellence de travaux scientifiques aboutis ou des axes de réflexion novateurs, quelles sont les innovations qui caractérisent vos travaux de recherche ?

Les principales innovations des résultats de nos travaux de recherche concernent plusieurs domaines. Pour le VIH/Sida, c’est l’accès aux antirétroviraux en Afrique avec la compréhension des déterminants sociaux de l’adhésion et de l’observance à la thérapie antirétrovirale chez les PvVIH. Nous avons mis en évidence la fragilité des mécanismes de solidarité familiale dans le soutien des efforts financiers liés à l’accès aux traitements. Cette vulnérabilité est en particulier plus prononcée chez les femmes. Ces résultats ont donc contribué à l’élaboration d’un argumentaire pour la décision de gratuité des antirétroviraux (ARV), décision prise pour la première fois en Afrique par le gouvernement sénégalais, permettant ainsi de définir un dispositif pilote de prise en charge des PvVIH. Cela a d’ailleurs inspiré les autres pays ouest-africains.
L’analyse des vulnérabilités permet de réduire les risques de stigmatisation liée au VIH. Cette analyse révèle aussi chez les femmes séropositives une grande valorisation de la procréation, celle-ci étant un puissant marqueur de l’identité féminine. Concernant l’épidémie d’Ébola, l’analyse des facteurs de confiance et de défiance des mesures de santé publique a abouti à des ajustements au niveau des mesures de santé publique. Les agents de la Croix-Rouge ont ainsi pu « humaniser » les soins lors de l’épidémie d’Ébola au Sénégal.

Plus précisément, en quoi les compétences ethnographiques se sont révélées utiles dans les prises en charge thérapeutiques du Sida par exemple ?

En raison des approches qualitatives qui facilitent l’immersion dans les réalités sociales et sanitaires complexes, marquées par la honte et la peur, l’ethnographie permet de faciliter la compréhension des vécus, des itinéraires thérapeutiques et des contraintes liées à la famille. Elle permet d’intégrer les contraintes de l’environnement social aux relations avec les professionnels de santé, afin de permettre un meilleur fonctionnement des structures sanitaires. On améliore ainsi la disponibilité des acteurs, leur accessibilité et acceptabilité sociale.

Vous avez aussi travaillé sur la prise en charge du VIH ; quelles sont pour cette pathologie, les particularités et les implications sociales propres au Sénégal ?

Les particularités liées au VIH au Sénégal sont marquées par les contradictions qui persistent entre les efforts majeurs du système de santé qui ont permis une amélioration de l’accès au dépistage puis des soins, mais parallèlement, la persistance d’un niveau de stigmatisation sociale liée au VIH qui est toujours très élevé. Ainsi, les PvVIH sont de plus en plus précocement dépistées, traitées, et vont bien. Toutefois, beaucoup d’entre elles continuent à cacher à leurs proches leur statut VIH.

On vous associe à la gestion efficace de la crise d’Ébola en 2014. Est-ce en récompense de cette mission réussie que votre pays vous a confié la responsabilité de l’accompagnement du VIH ?

Je ne suis pas responsable de l’accompagnement du VIH, mais notre équipe a contribué à la gestion de la crise d’Ébola, en soutenant la mise en place d’un dispositif de soutien aux patients, ainsi qu’aux professionnels de santé en surveillance communautaire.

Vos domaines de compétence sont variés : la recherche en santé, la sociologie, l'anthropologie... mais quel est votre combat aujourd’hui ?

Je peux citer les problématiques liées à la prise en charge des enfants séropositifs qui font l’objet de peu d’attention, en raison des difficultés sociales et sanitaires de leur prise en charge. Ils développent des taux de résistance et de mortalité très élevés. C’est un « sida du Sud » de moins en moins visible, car il n’y a plus d’enfants VIH+ dans les pays du Nord. Je me consacre également à comprendre et à analyser les modalités de mise en œuvre des alertes préventives « prepardness » par les systèmes de santé pour éviter ou pour faire face à de prochaines épidémies. Aussi, je m’emploie à comprendre et à analyser les effets socio-sanitaires de l’introduction des stratégies de réduction des risques (RDR) chez les usagers de drogues au Sénégal. Cette problématique fait l’objet de peu d’investigations par la recherche, étant donné un contexte de politique essentiellement répressive, mais en cours de remise en question.

Est-il aisé de défendre conjointement vos deux casquettes de médecin et de socio-anthropologue auprès de votre hiérarchie ?

Oui et non. Oui, car elles permettent d’avoir un statut un peu spécial de quelqu’un qui vous aide à comprendre, à mieux communiquer. Et non, car on est toujours un peu suspect de prendre parti pour les « plus faibles » et parfois contre des mesures sanitaires aux conséquences douloureuses pour des acteurs variés (les patients, leur entourage ou les professionnels de santé) et qui souvent très indépendants…

Qu’aurait été l’état d’avancement de vos travaux sans vos partenaires du Nord, l’IRD ou la Croix-Rouge ?

Impossible de travailler dans la recherche à ce niveau, sans un partenariat de longue durée qui permet l’acquisition de compétences et la poursuite d’activités à travers une approche de responsabilité « conjointe » Nord/Sud. C’est ce que nous appliquons.

Les résultats de vos recherches socio-anthropologiques appliquées peuvent-ils être transposés à d’autres pays africains ?

Certains résultats de nos recherches ont déjà fait l’objet d’une appropriation dans divers pays, mais ils ont été toujours contextualisés aux réalités socioculturelles et sanitaires de ces pays.
 

Thèmes apparentés