06/01/21

Q&R : Le rôle des vecteurs secondaires dans la transmission du paludisme

Tsarasoa Malala Andrianinarivomanana
Tsarasoa Malala Andrianinarivomanana. Crédit image: Institut Pasteur de Madagascar

Lecture rapide

  • La lutte antivectorielle est adaptée aux moustiques connus comme des vecteurs primaires du paludisme
  • Or, les vecteurs secondaires qui sont des espèces négligées, pourraient aussi transmettre la maladie
  • L’étude de la biologie et du comportement de ces espèces permettrait de mieux adapter la lutte à l’avenir

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Tsarasoa Malala Andrianinarivomanana – 30 ans – est l’une des deux Malgaches parmi les 20 lauréates du programme « Pour les femmes et la science » de la Fondation L’Oréal, en partenariat avec l’UNESCO, dans la catégorie « Jeunes talents Afrique subsaharienne 2020 ».

Doctorante à la faculté des sciences de l’université d’Antananarivo, elle est à présent en 3e année de thèse en biologie. Ses travaux de recherche s’effectuent au sein de l’unité d’entomologie médicale à l’Institut Pasteur de Madagascar (IPM).

Les travaux qui l’ont distinguée portent sur l’Anopheles coustani, une espèce de moustique soupçonnée de transmettre le paludisme à grande échelle en Afrique subsaharienne.

“Nous pensons que d’autres espèces impliquées dans la transmission de l’agent pathogène pourraient exister. C’est le cas d’Anophèles Coustani, vue comme une espèce secondaire”

Tsarasoa Malala Andrianinarivomanana

Dans cette interview accordée à SciDev.Net, elle révèle qu’un de ses défis est de rapprocher l’entomologie médicale à la pharmacologie.

Racontez-vous un peu votre parcours d’étudiante à la faculté de sciences…

J’étudié la pharmacologie à l’université d’Antananarivo jusqu’à l’obtention du DEA[1] en 2014. J’avais constaté que la maîtrise des travaux en laboratoire manquait beaucoup aux diplômés de l’université. Ils étaient forts en théorie, mais faibles en pratique. L’apprentissage des leçons était un peu difficile pour moi sans la pratique. Par la suite, j’ai sollicité un stage bénévole au sein de l’Institut Pasteur de Madagascar (IPM). L’encadreur qui m’a accueillie m’a fait subir un test et il m’a intégrée à l’unité de virologie.

Comment vous êtes-vous ensuite retrouvée à l’unité d’entomologie médicale ?

Une offre interne s’est présentée à la fin du stage. Elle m’a ouvert les portes de l’unité d’entomologie médicale. C’était une curiosité personnelle au départ. J’ai déjà eu l’opportunité de me familiariser avec la virologie et j’ai estimé que le temps était venu pour moi d’explorer aussi l’entomologie. Je connaissais seulement qu’elle est focalisée sur l’étude des insectes. Mais j’ignorais de quoi il s’agissait exactement. Après mon admission, j’ai évolué au sein de l’unité d’entomologie médicale durant 4 ans, de septembre 2014 à octobre 2018. J’ai entamé le doctorat après.

Quel est votre sujet de thèse et pourquoi l’avez-vous choisi ?

Le travail porte sur la diversité génétique d’Anophèles coustani à Madagascar et son rôle dans la transmission du paludisme. Nous avons l’habitude de cibler toujours les espèces de moustiques déjà connues et considérées comme vecteurs primaires.

Nous pensons que d’autres espèces impliquées dans la transmission de l’agent pathogène pourraient exister. C’est le cas d’Anophèles Coustani, vue comme une espèce secondaire. C’est ça l’hypothèse de départ. Pour le moment, je ne peux pas encore dire si elle est vérifiée ou non. Notre démarche exploratoire est en cours. Tout le monde note seulement que l’espèce est infectée sans pour autant avoir une certitude sur sa compétence vectorielle. J’ai étudié la génétique et j’ai voulu la lier à l’étude de l’infection.

Je ne suis pas la seule à travailler là-dessus. Je me concentre sur le cas de Madagascar. D’autres collègues en Afrique font de même pour le continent. Mais à chacun son domaine spécifique. Les uns s’intéressent à la biologie de l’espèce, les autres à son comportement. Quant à moi, j’ai débuté avec un peu de biologie, comme mes prédécesseurs, avant de m’en tenir à la génétique pour les besoins de ma recherche.

Quel est l’intérêt de votre recherche ?

Beaucoup de cas de paludisme positifs sont enregistrés à Madagascar et en Afrique. Notre objectif est d’apporter des solutions non seulement pour notre pays, mais aussi pour les autres. Chez nous et ailleurs, les méthodes de lutte sont basées sur les cinq espèces d’anophèles comme vecteurs primaires du paludisme ; à savoir l’An. funestus, l’An. mascarensis, l’An. gambiae s.s., l’An. arabiensis et l’An. merus. La lutte anti-vectorielle est adaptée à elles.

Par contre, nous n’en savons pas assez sur les moustiques qui possèdent des informations génétiques différentes. Les espèces négligées dites vecteurs secondaires comme l’An. coustani ont évidemment un comportement différent. Pourtant, elle pourrait, j’insiste sur le conditionnel, porter le parasite.

Tsarasoa Malala Andrianinarivomanana dans un laboratoire de l’Institut Pasteur de Madagascar. Crédit image : IPM.

Si jamais l’espèce en question transmet en effet la maladie ou joue un rôle dans le maintien de la transmission, alors l’adaptation des méthodes de lutte à son comportement et à sa biologie sera incontournable. Si tel est le cas, les méthodes de lutte à suivre seront pour un large spectre de moustiques et non pour un nombre restreint de vecteurs.

Les méthodes actuelles sont adaptées aux vecteurs primaires et peuvent ne pas l’être aux vecteurs secondaires dont An. coustani. Bref, l’intérêt de ma recherche réside dans la lutte anti-vectorielle en vue de connaître les réalités existantes actuelles et d’élargir le champ d’actions à l’avenir.

Votre recherche pourrait donc aider à mieux cerner la complexité de la lutte antipaludéenne…

Oui, en effet. Mais l’An. coustani n’est pas la seule des espèces négligées se trouvant infectées sur le terrain. L’An. squamosus et l’An. rufipes sont aussi positives. Des chercheurs en Afrique travaillent sur ces trois espèces. En réalité, elles sont des vecteurs secondaires et du coup elles sont négligées. Personne ne sait la portée de leur activité. Les chercheurs ne s’intéressent même pas à leur biologie et à leur comportement par rapport à l’homme et à l’environnement.

Or, ces paramètres jouent un rôle déterminant dans l’infection. La finalité de l’étude consiste à identifier lesquelles des ces sous-espèces connues sont des cas positifs. Parce qu’elles ne développent forcément pas toutes la compétence vectorielle. L’étude devrait y apporter un éclairage.

Que savez-vous déjà de l’An. coustani alors ?

Elle se nourrit du sang des quadrupèdes comme les bœufs, les moutons, les chèvres… Une étude récente confirme qu’elle attaque aussi les humains vers la fin de l’après-midi. A l’instar de tous les autres moustiques, elle s’engorge du sang humain même en plein jour.

Quelle était votre motivation en participant au concours de la Fondation L’Oréal ?

Ma motivation première était d’ordre budgétaire. J’espérais remporter le prix afin d’accomplir ce qu’il faudrait pour ma thèse. Dans le cas contraire, j’aurais intérêt à trouver d’autres solutions. Ainsi, le prix pourrait couvrir la partie « génétique » de ma recherche. En revanche, il est loin d’être suffisant pour supporter le terrain qui coûte très cher. La multiplication des descentes sur le terrain est un impératif catégorique dans le but de collecter un large spectre de matériaux génétiques à analyser.

Quels sont les plus grands obstacles auxquels vous êtes confrontée en tant que chercheure ?

A part la COVID-19 qui a bloqué tant de choses, la question de financement, au plan purement personnel, est très lourde. Vous ne pouvez réaliser aucune recherche sans le financement nécessaire. C’est ça le plus gros des obstacles. Le financement pour le terrain, le laboratoire, la publication d’articles, la participation à des conférences et congrès. On ne peut rien faire sans argent. Le plus gros défi à part cela concerne la langue de travail, en l’occurrence l’anglais. Nous sommes francophones. Pourtant, l’anglais est la langue de la science. Du coup, vous êtes tenue de faire un effort personnel supplémentaire pour accroître les compétences en anglais, à l’oral surtout.

Quelle est votre méthode d’apprentissage pour surmonter cette difficulté ?

Je m’inscris à des cours particuliers. C’est l’effort à produire pour nous. Dès lors que vous avez à faire un travail bibliographique ou à écrire une proposition, un article ou à participer à une conférence, vous les faites en anglais. Vous devez maîtriser même l’anglais scientifique. Même si vous baragouinez à l’oral, l’important est le message reçu.

J’ai plusieurs fois postulé pour des opportunités dans des pays anglophones. Mais je n’ai ramassé que des échecs. La plus grosse lacune pour nous les Malgaches est que les autres apprécient peu nos diplômes. Vous devez apporter un plus si vous voulez passer. Il est quand même des étudiants malgaches chanceux. Je me suis interrogée, pour mon cas particulier, si cette lacune était à l’origine de mes tentatives ratées.

De quel plus parlez-vous ?

Vous devez posséder par exemple un double master avec l’un obtenu en codiplomation à l’étranger. Les expériences professionnelles conséquentes ou la publication des articles dans un domaine bien spécifié sont aussi d’une aide précieuse. Les conditions existent toujours dans tous les cas de figure. La sélection se fait des fois en fonction de la motivation ou du background personnel suivant le profil du poste proposé. En outre, le statut d’Africaine désavantage parfois. Les Européens, les Caucasiens ou à la limite les Africains anglophones prennent une longueur d’avance sur nous en cas d’opportunités à saisir.

Que conseillez-vous alors aux jeunes Africains qui voudraient s’inspirer de votre expérience ?

Je m’adresse d’abord aux Africaines. Pourquoi disparaissent-elles après la licence, le master et même dès le baccalauréat ? Même dotées de réelles compétences, certaines ne sont pas visibles du tout. Ceci dit, l’éducation perpétue toujours la discrimination entre le sexe masculin et le sexe féminin. Il est de bon ton que les filles aillent à l’école. Il ne faut jamais les en empêcher. Les femmes ont un grand potentiel. Elles ont beaucoup à donner à l’humanité.

En outre, lorsque vous aimez une chose, poursuivez-là jusqu’au bout et faites en sorte de réussir à trouver un emploi sûr dans le domaine que vous choisissez, que vous vous arrêtiez à la licence ou en master. Terminez ce que vous avez commencé. Faites ce que vous aimez faire et non ce que vous n’aimez pas faire. N’écoutez pas les jugements de valeur portés sur les femmes. N’abandonnez jamais tant que vous vous sentez aptes à agir et surtout si les moyens existent.

J’aimerais également dire, non seulement aux femmes mais aussi aux enfants, qu’ils ont intérêt à s’imaginer, dès les classes inférieures, les carrières qu’ils voudraient embrasser à l’âge adulte. Ça construit les manières de penser et de faire de l’enfant qui grandira. Ce ne sera forcément pas ce à quoi vous avez songé que vous deviendrez une fois adultes ; mais, tout au moins, vous avez des repères au cours de votre cheminement. Ils consolident votre imagination au fur et à mesure. L’encouragement des parents joue un rôle fondamental à cet effet.

Références

[1] Diplôme d’études approfondies, l’équivalent de l’actuel master II.

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