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[BAFOUSSAM, CAMEROUN] A une dizaine de mètres de la profonde entaille laissée sur le flanc de la montagne par le glissement de terrain de la nuit du 28 au 29 octobre 2019 qui a fait 43 morts au quartier Ngouache IV à Bafoussam, dans le sud-ouest du Cameroun, se trouve une autre entaille, peu profonde et peu large.

Cette cicatrice d’un autre glissement de terrain qui date de quelque mois seulement, au regard de la végétation qui la recouvre, passe inaperçue pour la plupart des personnes qui affluent ici pour toucher du doigt la réalité qui vient d’endeuiller la région.
 
Ce précédent glissement de terrain de très faible ampleur et sans gravité constitue pourtant la clé de la compréhension de la catastrophe de Ngouache IV, de l’avis d’Armand Kagou Dongmo, enseignant-chercheur au département des sciences de la terre de la faculté des Sciences de l’université de Dschang.

“Si nous avions été attentifs aux petits glissements, on aurait sillonné la montagne pour apprécier le niveau d’ouverture des cicatrices ou des fissures en amont. Cela nous aurait permis de savoir qu’il y avait une précaution à prendre.”

Armand Kagou Dongmo, enseignant-chercheur au département des sciences de la terre de la faculté des Sciences de l’université de Dschang.

« Un mouvement de masse ne se déclenche jamais d’un coup. La terre s’ouvre petit à petit et il y a des fissures superficielles qui apparaissent et qui grandissent au fil du temps », explique cet expert qui pense qu’il peut y avoir des cicatrices similaires disséminées sur cette montagne.
 
Ce que semble confirmer Noupelah, l’un des tout premiers habitants de Ngouache IV, dont la maison se trouve à une vingtaine de mètres du bord du cratère laissé par le glissement de terrain de la fin du mois d’octobre.
 
« Derrière chez moi, dit-il, il y a souvent des chutes de terre de ce genre. Heureusement que j’avais creusé une large plateforme pour construire ma maison. Ce qui fait que les chutes de terre venant de la paroi de la montagne ne la touchent pas ».
 
Pour Armand Kagou Dongmo, ces petits glissements de terrain étaient des indices. « Si nous avions été attentifs à cela, on aurait sillonné la montagne pour apprécier le niveau d’ouverture des cicatrices ou des fissures qui sont en amont. Cela nous aurait permis de savoir qu’il y avait une précaution à prendre », explique-t-il.
 

 
Pour les chercheurs, cette instabilité de la montagne qui a enseveli 17 maisons d’après les voisins, est elle-même consécutive à l’action combinée de plusieurs facteurs naturels.
 
A commencer par la texture du sol qui, à cet endroit, a favorisé la survenue de la catastrophe, d’après les explications du géomorphologue Martin Kueté, directeur du Centre de recherches sur les hautes terres (CEREHT).
 
Ce dernier observe que de part et d’autre du versant sur lequel s’est produit le glissement se trouvent des versants à boules avec notamment la roche qui affleure, alors que le versant qui a été sinistré n’a ni boules, ni dalles rocheuses et présente une très profonde altération.
 
« Mais la niche de glissement montre que la texture du sol change progressivement. Ainsi, les couches superficielles sont plus sableuses que celles du fond qui sont beaucoup plus pâteuses ou onctueuses et, de ce fait, imperméables », constate le chercheur.
 

 
A l’en croire, il s’établit alors au contact des couches (horizons) perméables et imperméables une nappe qui s’épaissit à mesure que les quantités d’eau augmentent, transformant cette couche en boue.
 
« Cet horizon s’appelle "couche savon" parce que c’est la couche à partir de laquelle s’opère le décollement de tout ce qu’il y a au-dessus, sous la forme d’un glissement de terrain », conclut Martin Kuété.
 
En outre, les spécialistes s’accordent sur le fait que le glissement de terrain s’est produit dans un amphithéâtre de tête de vallée qui désigne « une zone qui a été soumise à d’autres glissements de terrain par le passé et dans laquelle les dépôts se sont ensuite accumulés pendant longtemps ».
 
Selon le géomorphologue, cet amphithéâtre se comporte alors comme une zone de concentration des eaux qui ruissèlent et qui s’infiltrent dans les sols.
 
L’origine de cette forte concentration des eaux est décrite par le climatologue Maurice Tsalefac, chef du département de géographie à l’université de Dschang. Celui-ci incrimine en l’occurrence les fortes pluies tombées ces derniers temps dans la région, associées aux activités humaines sur le versant sinistré.
 
Il rappelle en particulier que les relevés météorologiques de la région indiquent qu’il est tombé environ 250 millimètres de pluies durant les quatre jours qui ont précédé le drame.
 
« C’est plus que ce que certaines régions du monde reçoivent en un an », estime l’universitaire, pour souligner le rôle déclencheur qu’ont joué les pluies qui s’abattent sans cesse dans la contrée depuis plusieurs semaines.
 
Mais, souligne Maurice Tsalefac, « ce n’est pas forcément la violence de la pluie qui est en cause ; mais, davantage la durée ; puisque quand il pleut longtemps, l’eau a le temps de s’infiltrer ; alors que dans le cas d’une pluie violente, l’eau dévale vite les pentes et n’a pas le temps de s’infiltrer ».
 

 
Pour ne rien arranger, dit-il, le glissement s’est produit sur un versant où la pente est forte, de l’ordre de 45 degrés, et où les activités humaines constituées de cultures en billons, de maisons construites et de creusements de toutes sortes ont fabriqué des loupes de glissement.
 
« Ce sont des endroits où l’eau peut s’introduire abondamment dans le sol, le ramollir et provoquer les glissements de terrain », indique le géographe.
 
Et l’environnementaliste Félix Meutchieyé d’analyser : « quand on installe sur une zone qui avait un faible ruissèlement de l’eau, une maison dont la toiture rassemble rapidement de grandes quantités d’eau et les reverse, il y des risques de ravinement et d’une infiltration exagérée », dit-il.
 
Le responsable du « programme biodiversité » à la Faculté d’agronomie et des sciences agricoles (FASA) de l’université de Dschang ajoute que cette situation est aggravée par le déboisement complet qui précède la construction des maisons et qui élimine les arbres et les herbes dont les racines permettaient de maintenir le sol.
 

 
De l’avis des experts, les cultures vivrières et les plantations d’eucalyptus que les habitants ont ensuite développées sur la colline ne peuvent pas jouer ce rôle.
 
Tout simplement « parce qu’en dehors des eucalyptus qui ont des racines un peu profondes, tout le reste est une végétation herbacée qui n’a aucune assise. Or, nous avons pu établir que le manteau d’altération fait 18 mètres d’épaisseur. La végétation ne peut pas constituer un blocage dans de telles conditions », justifie Armand Kagou Dongmo.
 
Félix Meutchieyé renchérit en disant qu’il « faudrait également regarder la qualité du sol ! Si vous êtes sur un sol très friable et peu dense, la présence des arbres n’offre aucune garantie de stabilité. Ce à quoi il faut ajouter le facteur de la forte pente ».
 
Si tous les scientifiques interrogés par SciDev.Net s’accordent pour dire que les glissements de terrain sont des phénomènes qui peuvent se produire partout où le relief est accidenté, ils sont tout aussi unanimes pour dire que des dispositions peuvent être prises pour limiter leurs conséquences et leurs bilans humains.
 

L'abondante végétation n'a pas enpêché le glissement du terrain Crédit - Crédit Photo : SDN/JC


 
Armand Kagou Dongmo insiste par exemple sur la nécessité pour les populations de signaler sans tarder aux autorités les prémices d’un glissement de terrain.
 
« Si vous voyez une fissure inhabituelle dans votre champ, cela doit attirer votre attention. Si cette fissure s’accentue, cela doit vous interpeller. En le signalant aux autorités, on peut prendre des mesures et évacuer la population à temps », souligne-t-il.
 
Pour sa part, le climatologue Maurice Tsalefac appelle de tous ses vœux le retour à la production des tableaux climatologiques mensuels et à la tenue des archives au niveau des stations météorologiques.
 
« Si de tels documents avaient existé, on aurait pu faire une chronologie des événements pour voir jusqu’à quel point les pluies étaient exceptionnelles », dit-il.
 
De sont côté, Martin Kueté rappelle que des travaux de recherche ont déjà montré qu’à partir de 75 millimètres de pluies en 24 heures, il faut s’attendre à des glissements de terrain dans la région. Il insiste en outre sur l’urgence de l’élaboration d’une cartographie détaillée des risques.
 
« Avec une telle cartographie, on peut savoir où l’homme peut s’installer et où il ne doit pas s’installer », dit-il.
 
Félix Meutchieyé invite pour sa part les pouvoirs publics à gérer l’habitat avec plus de fermeté, du moment que sont connues les techniques à respecter pour des constructions sur des zones de pentes ou sur d’autres terrains difficiles.