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  • Analyse Bioméd : La santé maternelle a besoin d'une recherche ciblée

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Pour Priya Shetty, améliorer la santé maternelle nécessite l'adoption d'une approche nouvelle et pragmatique, dictée par la recherche et spécialement adaptée aux pays en développement.

Peu nombreux sont ceux qui contestent le fait que les femmes enceintes et leurs bébés devraient recevoir les meilleurs soins de santé possibles. En effet, au nombre des Objectifs du millénaire pour le développement à l'horizon 2015, l'on prévoit, le domaine de la santé maternelle, de réduire de trois quarts le taux de mortalité maternelle et rendre universel l'accès à la santé de reproduction.

A ce jour, et ce depuis des décennies, la santé maternelle dans le monde en développement ne fait que reculer – cinq cents mille femmes meurent chaque année à la suite des problèmes de grossesse et d'accouchement.

La santé maternelle n'est pas un problème neutre : elle est ignorée par les cultures qui ne valorisent pas le bien-être de la femme, et considérée comme étant l'une des questions primordiales des droits de l'homme dans le monde.

Mais si la formulation de la santé maternelle en ces termes permet de temps à autre à culpabiliser les organismes d'aide et les contraindre a faire des dons, elle n'assurera pas durablement le financement des programmes de soins de santé. A l'heure actuelle, les politiques de soins de santé sont influencées plus par les campagnes sur les droits de l'homme et le devoir social que par des données scientifiques indiscutables. Nous devons adopter une nouvelle approche.

La solution consiste à stimuler les programmes de recherche qui identifient les meilleurs moyens de résoudre les problèmes de santé maternelle et infantile, de manière à créer des politiques solides fondées sur des données probantes.

Quinze ans après le Caire

Cette année marque le 15ème anniversaire de la Déclaration du Caire de 1994, qui a exhorté les gouvernements à s'attaquer d'urgence à la santé sexuelle et à la question de la reproduction. Elle expliquait que si les femmes n'avaient pas d'informations sur la planification familiale, n'étaient pas autorisées à refuser  des rapports sexuels non protégés avec un homme séropositif ou n'étaient pas protégées des pratiques telles que l'excision, leur santé ne s'améliorerait jamais.

La déclaration a réellement permis d'accroitre la sensibilisation sur les droits de la femme, meme si presque rien n'a changé sur beaucoup de plans. L'une des raisons réside dans le fait qu'il est difficile d'adapter les normes culturelles en ce qui concerne le sexe et la reproduction. A titre d'exemple, bien que la pratique de l'avortement dans des conditions insalubres coute la vie d'une femme toutes les huit minutes, de nombreux pays ne peuvent pas concilier le principe de la légalisation de l'avortement avec des croyances religieuses profondément enracinées.

De nombreuses femmes enceintes dans les pays en développement ont très peu accès aux informations sur la santé. Un rapport publié par le Guttmacher Institute de New York, qui promeut la recherche et une politique d'amélioration des programmes de reproduction, affirme qu'en Afrique du sud, par exemple, bien que l'avortement ait été légalisé en 1997, quarante pour cent de femmes en milieu rural ne savaient toujours pas, en 2000, que cette procédure était devenue légale.

La vérité est que les lacunes en matière de santé maternelle demeurent abyssales. Cela est largement dû à la quasi absence de programmes de recherche sur les moyens d'améliorer cette question dans les pays en développement. Et bien que les connaissances sur la manière de rendre la grossesse et l'accouchement sûrs soient développées, elles proviennent en grande partie des pays développés.

Pendant plusieurs années, les chercheurs ont insisté sur le fait que la santé maternelle ne pouvait être améliorée que par le renforcement des systèmes des soins de santé. La réalite est que de nombreux pays en développement ont encore un très long chemin à parcourir avant de bénéficier de systèmes des soins de santé solides. Nous avons donc besoin d'une recherche innovante pour trouver des solutions face aux difficultés logistiques rencontrées dans des environnements pauvres en ressources. Les chercheurs locaux doivent également trouver le moyen de concilier les croyances culturelles et religieuses et les programmes scientifiques.

L'un des rares succès obtenus en santé maternelle est la réduction de la transmission du VIH de la mère à l'enfant grace au traitement des femmes enceintes et par la suite de leurs nouveau-nés. Ce succès est le resultat des tests de médicaments démontrant l'efficacité de la névirapine, un antirétroviral, mais également de la recherche sur la manière de convaincre les femmes à prendre ce médicament -- par exemple, par le recrutement d'accoucheuses traditionnelles.

Le dilemme des donateurs

Certains affirment que l'accès à un financement limité a bloqué les progrès en santé maternelle. Mais la réalite est que la conception de systèmes de soins de santé est un domaine trop vaste pour qu'un donateur accepte de se lancer dans cette aventure, d'autant plus qu'on leur assigne rarement des objectifs de recherche précis. Les règles du jeu pour la santé maternelle ont également changé : on est passé de l'accent qui était mis uniquement sur le travail et l'accouchement, y compris les soins néonataux, à l'intégration de tout cela dans un plus grand cadre de soins de santé.

L'inconstance des efforts des donateurs témoigne de cette incertitude. La déclaration du Caire aurait dû relancer le financement par les donateurs de la santé maternelle. Mais bien que l'aide destinée à cette santé maternelle ait augmenté, elle continue à ne   représenter que trois pour cent de l'ensemble de l'aide consacrée aux soins de santé.

Le montant des financements est  souvent une inconnue, baissant lorsqu'on en a le plus besoin. L'initiative du Compte à rebours pre-2015, qui fait le monitoring des progrès réalisés dans le domaine de la survie de la mère, du nouveau-né et de l'enfant, affirme que plusieurs pays qui ont le plus besoin de fonds, comme la Bolivie, l'Erythrée et le Lesotho, sont ceux qui ont vu les dons baisser dans les proportions les plus importantes au cours de ces dernières années. 

Priorité croissante

La bonne nouvelle est que la santé maternelle semble enfin redevenir une priorité dans l'agenda mondial de la santé. Au cours d'une réunion de l'ONU, tenue en septembre et coorganisée par le premier ministre britannique Gordon Brown et le président de la Banque mondiale Robert Zoellick, les dirigeants de la planète ont promis de débourser plus de US$ 5 milliards pour financer des programmes visant à améliorer la santé maternelle, néonatale et infantile à travers, par exemple, la recherche sur les vaccins et les médicaments, mais également par un meilleur accès aux services de santé.

Le mois prochain, une conférence de l'Initiative pour le développement des académies des sciences en Afrique– un partenariat entre les Etats-Unis et l'Académie africaine des sciences – abordera le défi de la santé maternelle.

Parmi tous ces événements pour aboutir à une  amélioration de la santé maternelle, la conférence est l'une des premières enceintes à exiger l'amélioration du domaine de la  recherche. Son agenda précise que "la nécessité de disposer d'une recherche objective reposant sur des données scientifiques et des conseils en matière de programme d'action pour l'amélioration de la santé maternelle et infantile en Afrique est un élément indispensable". Pour Barney Cohen, un administrateur de programmes auprès des Académies nationales des Etats-Unis, ce partenariat étudiera principalement le moyen d'améliorer la recherche scientifique destinée à influencer la politique.

On attend de cette réunion une déclaration sur une conception de la recherche sur la santé maternelle à la hauteur des défis auxquels le monde en développement est confronté. "Il y a de nombreuses barrières (financières, socioculturelles, logistiques) qui empêchent les femmes enceintes de se rendre dans les infrastructures de santé. Celles-ci nécessitent des approches innovantes … telles que les fonds d'urgence, les projets de transport, et les maisons de maternité", affirme Cohen.

"Le problème majeur est de comprendre comment ces traitements peuvent etre mis à la disposition de la population de manière efficace,, qui sont souvent dans des zones reculées et paupérisées", dit Anthony Costello, un spécialiste en santé maternelle et infantile à l'Institut de la santé de l'enfant, à Londres. "Pour cela, nous avons besoin de programmes de recherche sur l'efficacite des systèmes d'accouchement déjà existants dans les infrastructures et les communautés", ajoute-t-il.

Tous les aspects du programme relatif aux soins de santé doivent bénéficier d'un projet politique pragmatique, et c'est surtout vrai dans le domaine des soins maternels. Si les professionnels des soins de santé exigent des politiques fondées sur ce qui par expérience va marcher, plutôt que de recommander ce qui devrait marcher selon eux, les mères dans les pays en développement pourraient ne pas avoir à attendre des décennies pour voir leur santé s'améliorer. 

 

La journaliste Priya Shetty est une spécialiste des problèmes du monde en développement, dont la santé, les changements climatiques et les droits humains. Elle a travaillé comme directrice de l'information à New Scientist, rédactrice adjointe à The Lancet et éditorialiste à Scidev.Net.

 

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