13/11/20

Q&R : L’amélioration génétique et son intérêt pour l’élevage en Afrique

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Pr. Appolinaire Djikeng. Crédit image: CTLGH

Lecture rapide

  • Le Camerounais A. Djikeng est parmi les 10 personnes qui font le secteur de la santé au Royaume-Uni
  • Il doit cette distinction à ses travaux sur l’amélioration génétique dans l’élevage en milieu tropical
  • Il montre que cette technique est la clé pour garantir la productivité des bêtes face aux aléas du climat

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[DOUALA] L’enseignant-chercheur camerounais Appolinaire Djikeng, en service à l’université d’Edimbourg (Ecosse) a été récemment désigné parmi les dix personnalités qui révolutionnent le domaine de la santé au Royaume-Uni dans le cadre de la « Décennie de la santé ».
 
La « Décennie de la santé » est une campagne qui vise à mettre en évidence les recherches menées au Royaume-Uni pour « rendre le monde plus sain et plus sûr » à travers des innovations et des travaux collaboratifs.
 
Cette campagne a ainsi reconnu le rôle pionnier du professeur Appolinaire Djikeng et du Center for tropical Livestocks Genetics and Health (CTLGH)[1] qu’il dirige à l’université d’Edimbourg dans l’amélioration de la santé, de la résilience et de la productivité du bétail en milieu tropical.

“En continuant avec nos progrès, nous pourrons faire l’amélioration génétique pour que les vaches soient dans un milieu où elles peuvent être infectées, mais, sans faire la maladie”

Appolinaire Djikeng, CTLGH, université d'Edimbourg, Ecosse

Depuis plus de treize ans en effet, ce dernier s’évertue à montrer le lien qu’il y a entre le développement de l’élevage et de l’agriculture en général d’une part et la santé humaine d’autre part.
 
Dans cet entretien qu’il a bien voulu accorder à SciDev.Net, il décrit l’intérêt de l’amélioration génétique pour le secteur de l’élevage en Afrique et encourage les décideurs, les universités et les chercheurs du continent à accorder davantage d’attention et de place à cette discipline en vue d’une meilleure réalisation de la sécurité alimentaire.
 

Le Center for tropical Livetocks Genetics and Health (CTLGH) et vous-mêmes venez d’être cités dans le top 10 des personnes qui révolutionnent le secteur de la santé au Royaume-Uni. Parlez-nous tout d’abord de ce centre…

C’est un centre qui est né de la collaboration entre trois institutions. Il y a d’abord l’université d’Edimbourg en Ecosse. Dans cette université, nous avons l’école de médecine vétérinaire où je suis basé et qui a en son sein l’institut Roslin où une brebis a été clonée pour la toute première fois il y a un peu plus de 25 ans. Il y a ensuite le Scotland Rural College[2] qui s’intéresse aux activités du monde rural : l’agriculture en général et l’élevage en particulier. Il y a enfin l’International Livestock Research Institute[3] qui se trouve au Kenya et en Ethiopie. Ces trois institutions ont mis en place le centre que je dirige et qui a des installations en Ecosse, au Kenya et en Ethiopie.
 

Qu’est-ce qui a suscité ce partenariat et la création de ce centre ?

Nous avons constaté qu’il y a une volonté avérée sur le continent d’accélérer le développement de l’élevage. Et il y a quatre composantes qui sont importantes pour le faire : à savoir la santé animale, la nutrition, l’amélioration génétique et les financements. Ce partenariat est donc né de la volonté de faire des améliorations génétiques pour l’élevage en Afrique.
 
Notre centre a ainsi pour mission le développement de l’outil génomique et des autres innovations pour accélérer l’amélioration génétique en matière d’élevage en Afrique. Je peux dire que nous sommes pour l’instant la première institution dans le monde qui investit de cette manière en ciblant les petits éleveurs et fermiers en Afrique afin de développer des méthodologies et des innovations qui leur permettront d’avoir non seulement des animaux qui sont en bonne santé, mais aussi des animaux qui produisent.
 

Quels sont les principaux travaux qui vous ont valu la distinction que vous venez de recevoir ?

Notre université est classée entre la 19e et la 20e place au monde. Donc, cette distinction est une reconnaissance du pouvoir scientifique que nous avons. La distinction est beaucoup plus basée sur l’amélioration génétique que nous faisons. Et nous avons ciblé deux filières : la volaille et la filière laitière.
 
Pour ce qui est de la volaille, nous sommes en train de développer des méthodologies qui nous permettent d’apprécier et de conserver la diversité génétique en Afrique. C’est ainsi que nous parvenons à isoler les cellules souches de la poule et à les conserver. Et nous pouvons aussi reconstituer les poules à partir de ces cellules. Ça veut dire que même les espèces qui sont menacées de disparition peuvent maintenant être conservées.
 
En ce qui concerne la filière laitière, nous avons attaqué la fièvre de la vache qui est une maladie qui pose d’énormes problèmes à l’élevage en Afrique de l’est et en Afrique australe. Nous avons fait beaucoup de progrès en identifiant le marqueur génétique du germe de cette maladie. Et nous avons constaté que dans les troupeaux, il y a certaines vaches qui sont résistantes ou ont l’air de tolérer cette infection. En continuant avec nos progrès, nous pourrons faire l’amélioration génétique pour que les vaches soient dans un milieu où elles peuvent être infectées, mais, sans faire la maladie.

Quelle est la place des modifications génétiques dans vos opérations?

D’abord, la génétique ne consiste pas en des modifications du génome comme les gens peuvent le penser. Il s’agit de mettre un animal dans un environnement très approprié. En Afrique, certaines vaches sont très petites, d’autres grandes, certaines plus agressives, etc. Vous pouvez aussi constater que dans un troupeau, toutes les vaches sont agressives à l’exception de quelques-unes. Cela relève de la diversité génétique. Si nous pouvons développer des méthodologies qui nous permettent d’identifier ces vaches qui ont des caractères génétiques leur permettant de vivre dans des environnements très chauds, ou très froids, ou pleins de microbes, c’est cela l’amélioration génétique.
 
Mais, quand c’est possible et nécessaire, nous faisons des croisements guidés. Parce que l’amélioration génétique revient à faire des croisements, avoir des souches qui viennent de ces croisements et pouvoir déterminer si ces souches ressemblent plus au mâle géniteur ou à la femelle génitrice. Et s’il y a un marqueur génétique que l’on peut identifier, ça permet de ne sélectionner que les souches qui ont le trait que l’on recherche !
 
Généralement, c’est une décision que doit faire l’éleveur quand il y a mise-bas. En se demandant par exemple s’il doit conserver tel mâle parce que son potentiel génétique est élevé ou alors s’il doit l’envoyer à l’abattoir parce qu’il ne sera pas aussi fertile que les autres. La génétique nous permet de prendre ces décisions avec une science qui est beaucoup plus exacte.
 

Comment cela se fait-il concrètement ?

Il y a par exemple des vaches qui n’ont pas beaucoup de poils. C’est parce qu’il y a une sélection naturelle qui fait en sorte que dans un environnement très chaud, elles n’aient pas beaucoup de poils qui les empêcheraient de transpirer pour résister à la chaleur. Ça veut dire que l’on peut maintenant utiliser l’outil génétique qui est beaucoup plus précis pour modifier une vache qui va être élevée dans un contexte de haute température.
 
C’est une science et des technologies qui existent. Mais, on ne peut les faire que quand il y a des lois et règlements qui le permettent. Par exemple, Dolly a été la première brebis clonée et avec le temps, on a démontré que c’est une bonne technologie et elle est devenue une routine.
 

Comment percevez-vous la résistance aux améliorations et modifications génétiques que l’on observe en Afrique subsaharienne qui est pourtant la cible première de vos travaux ?

Elles sont mal perçues parce que ce ne sont pas des technologies bien connues et exécutées chez nous. Mais, nous ne sommes pas dogmatiques à l’idée de faire des modifications génétiques. Si c’est possible de faire des modifications génétiques, on les fait. Mais, on aimerait beaucoup plus éclairer l’opinion publique. Il faut que le public sache exactement ce que nous faisons.
 
Il y a des pays en Afrique où ces conversations ont déjà lieu. C’est le cas du Kenya où le sujet est déjà au niveau du parlement. C’est également le cas de l’Afrique du Sud, du Burkina Faso, de l’Ouganda et de l’Ethiopie. Je crois qu’il faut beaucoup plus engager les hommes politiques et les décideurs pour qu’ils comprennent l’importance de ces améliorations génétiques. Il faut qu’il y ait ce dialogue pour que les gens soient capables de déterminer les innovations et les technologies qui leur sont appropriées pour résoudre les problèmes qui sont les leurs.
 

Quel est l’impact de vos travaux en Afrique subsaharienne ?

Sur le plan de la recherche et du transfert de technologie, nous avons rendu possible la préservation de la diversité génétique chez la volaille. C’est très important. L’impact ici est le renforcement des capacités des institutions et des connaissances chez les chercheurs. Notre centre a contribué à mettre en place l’African Animal Breeding Academy[4] qui va aider à créer un réseau au sud du Sahara qui permettra à l’amélioration génétique de se faire en partenariat et en collaboration entre beaucoup de pays. Il faut savoir que dans un programme d’amélioration génétique, l’impact vient au fur et à mesure qu’on progresse. Par exemple, en Europe et en Amérique du nord, il a fallu 40 à 50 ans pour voir la production laitière connaître une augmentation significative. C’est donc un travail de longue haleine et notre centre n’a que cinq ans.
 
Nous sommes aussi en train de vouloir mettre sur pied une fondation pour une plus solide amélioration génétique afin de corriger les erreurs du passé. Dans le passé, l’amélioration génétique était réduite tout simplement aux importations des souches élites d’Europe ou d’ailleurs.
 

Quels messages auriez-vous pour les décideurs africains.

Ils doivent beaucoup travailler avec les collègues des institutions de recherche et des universités. Dans nos universités, il y a beaucoup de connaissances et le potentiel est vraiment énorme. Il y a des gens qui sont très bien formés et qui sont prêts à donner de bons conseils aux décideurs. Par exemple, avec la pandémie de la COVID-19, tous les gouvernements sont en train de prendre des décisions suivant les conseils des chercheurs. Si on peut écouter les chercheurs pour cette pandémie, il faut qu’on les écoute aussi pour le développement de l’élevage.
 
Pour ce qui est de l’acceptation de l’amélioration génétique, il faudrait que nos universités et nos institutions de recherche soient engagées dans ce courant de recherche. Très souvent, on résiste à certains concepts parce qu’on ne sait même pas de quoi il s’agit et on ne voit pas en quoi on pourra participer et parce qu’on vient vers nous avec un produit fini.
 
Il ne peut y avoir de développement dans un pays que s’il y a le développement agricole. Et si nous faisons une bonne recherche pour le développement agricole, nous rendrions un très grand service à nos pays et aux populations.

Références

[1] Centre pour la génétique et la santé animale en zone tropicale
[2] Institut pour le développement rural
[3] Institut international de recherche sur l’élevage
[4] Académie africaine d'élevage d'animaux
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