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Le secrétaire exécutif de l'Organisation du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (OTICE), le géophysicien burkinabé Lassina Zerbo, qui s'est vu octroyer, le mois dernier, le Prix 2018 de l'AAAS (American Association for the Advancement of Science - Association américaine pour le progrès de la science) pour la diplomatie scientifique, annonce la création prochaine au Burkina Faso, d'un centre pour la diplomatie scientifique.
 
Depuis son élection, en 2013, à la tête de l'OTICE, le professeur Lassina Zerbo a contribué à consolider la position de l'organisation en tant que centre mondial d'excellence en matière de vérification des essais nucléaires, ainsi qu'en tant qu'organisation au cœur des efforts pour l'entrée en vigueur et l'universalisation du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires.
 
En lui décernant son Prix, l'AAAS a souligné l'importance continue du leadership de la diplomatie scientifique sur la question des essais nucléaires, ainsi que les contributions substantielles personnelles de Lassina Zerbo à ces efforts.
 
SciDev.Net s'est rapproché du lauréat burkinabé, pour en savoir davantage sur son travail au niveau international et son implication dans l'intéressement des jeunes, notamment les jeunes filles, dans les questions scientifiques sur le continent.

Lassina Zerbo expose sa vision d'un monde où la sécurité est la condition du développement et d'une Afrique dont le développement repose sur la science.

Professeur Lassina Zerbo, vous venez d’obtenir le Prix 2018 de l’AAAS pour la diplomatie scientifique. En quoi consiste le terme de diplomatie scientifique ?

La diplomatie scientifique, c’est l'alliage unique de la science et de la diplomatie pour faire avancer les grandes questions de ce monde. La science nous apporte une démarche structurée, une recherche permanente de la connaissance pour comprendre et expliquer au mieux notre monde dans un langage universel et sans frontières ; la diplomatie nous apporte un cadre et des méthodes qui permettent le dialogue, la négociation pour mieux se comprendre et établir des politiques communes pour le bien de tous et dans le respect de chacun.

“Il n’y a pas de développement sans sécurité et pas de sécurité sans développement.”

Lassina Zerbo

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets d’actions en matière de diplomatie scientifique ? Qu’est-ce qui fait la différence entre un diplomate classique et un diplomate scientifique ?

Je pourrais aussi étendre la question en y ajoutant ce qui fait la différence entre un scientifique et un diplomate scientifique. Prenons le cycle de conférence Science et Technologie que j’ai initié en 2011, qui amène à Vienne tous les deux ans un millier de scientifiques et de diplomates pour faire le point sur toutes les questions scientifiques et techniques relatives aux TICE [1]. Une approche traditionnelle aurait séparé les sujets. Les scientifiques n’auraient parlé que de science et les diplomates se seraient réunis entre eux pour ne parler que des questions politiques du traité. En alliant les deux, les scientifiques apportent leur propre éclairage pour mieux informer les diplomates et, vice versa, les diplomates informent les scientifiques de leurs besoins, du contexte de leurs travaux et des solutions qu’ils recherchent. Le travail diplomatique avance ainsi sur des bases scientifiques et techniques solides, crédibles, qui créent la confiance, moteur indispensable aux avancées diplomatiques. La pertinence de notre traité est basée sur un système de vérification crédible garantie par une participation et une évaluation constante de la communauté scientifique.
 

Vous avez, dans une certaine discrétion, agi à l’occasion de crises majeures, notamment la catastrophe de Fukushima, en 2011 et les essais nucléaires nord-coréens en 2016 et 2017. Quelles aptitudes scientifiques particulières cela requiert-il ?

La compréhension des phénomènes physiques en jeu, par les connaissances acquises lors de mes études et de mes travaux en géophysique en début de carrière, une bonne connaissance de nos systèmes de détection et de traitement des données, la confiance que j’avais dans les membres de mon équipe et la crédibilité construite petit à petit avec nos pairs à l’extérieur de l'organisation, m’ont permis d’apporter des réponses rapides, en confiance et d’innover.

Nous devons faire un meilleur usage de la diplomatie scientifique pour apaiser les tensions politiques mondiales et pour faciliter les échanges. Nulle part cela n'est plus essentiel aujourd'hui que dans la péninsule coréenne.
 

Et comment pourriez-vous mettre ces aptitudes au service de l’Afrique, pour l’aider sur la voie du développement ?

Je suis déjà engagé dans cette voie. De par le travail de l’organisation que je dirige qui permet aux représentants du continent de participer pleinement aux activités de l’organisation, de participer à un programme actif de développement de capacités et de mettre en lumière des talents dans tous les métiers de l’organisation qui seront source d’inspiration pour la jeunesse. Je continue de m’investir pour l’action internationale en faveur du développement en Afrique au travers d’initiatives comme le Ashinaga Kenjin-Tatsujin International Advisory Council [2].
Le prix de l'AAAS est doté de 5,000 dollars. J'ai décidé d'utiliser ces fonds pour financer un centre de diplomatie scientifique dans mon pays natal, le Burkina Faso.

“Une fois les conditions de sécurité et de garantie réunies, l’accès à l’énergie nucléaire à faible coût est non seulement un droit au titre du Traité de Non-Prolifération Nucléaire (TNP) mais pourrait être une chance pour un pays comme le Burkina Faso afin de satisfaire la demande.”

Lassana Zerbo


La secrétaire exécutif de l'OTICE, Lassina Zerbo, remettant une version spéciale du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires au président du Niger, Mahamadou Issoufou - Crédit photo : CTBTO.





Vos actions visent essentiellement à œuvrer pour la paix et la sécurité à l’échelle mondiale. Est-ce vraiment le rôle d’un homme de science ?

Je pense que c’est le rôle d’un homme de science de faire avancer la connaissance et de pouvoir contribuer à la résolution des grands problèmes de ce monde : la pauvreté, le réchauffement climatique, la gestion des catastrophes, la santé, … Les objectifs de développement durables établis par les Nations donnent le cap, mais il n’y a pas de développement sans sécurité et pas de sécurité sans développement.
 

Quand on parle de nucléaire, l’esprit de la plupart des gens se tourne automatiquement vers la bombe, alors qu’il y a de nombreuses applications utiles du nucléaire dans le civil. Comment peut-on mettre cette technologie au service du développement d’un pays pauvre, tel que le Burkina Faso ?

Les applications civiles du nucléaire sont multiples et vecteur de développement : électricité, santé, agriculture, énergie, hydrologie. Une fois les conditions de sécurité et de garantie réunies, l’accès à l’énergie nucléaire à faible coût est non seulement un droit au titre du Traité de Non-Prolifération Nucléaire (TNP) mais pourrait être une chance pour un pays comme le Burkina Faso afin de satisfaire la demande.
 

Vous avez réagi au tsunami de 2004 en Indonésie en prenant des dispositions diplomatiques pour vous assurer que les données sismiques soient fournies rapidement au réseau d'alerte aux tsunamis. En d’autres termes, votre rôle va au-delà de la surveillance des explosions de nature atomique…

Oui. Le système de Surveillance International de l’OTICE est un trésor inestimable qui va au-delà de sa fonction de surveillances des essais nucléaires et qui est à la disposition de la communauté internationale. Au-delà de l’alerte tsunami, les applications civiles et scientifiques de nos données ne cessent de se développer : risques sismiques, climatologie, météorologie, sciences de l’atmosphère, étude des mammifères marins, alerte aux nuages de cendres générés par des éruption volcaniques pour l’aviation civile, réponse aux accidents nucléaires ou radiologiques…
 

Votre rôle consiste en quelque sorte à protéger la paix. L’Acte constitutif de l’Unesco dispose en son préambule que les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix, ce qui renvoie à la notion d’éducation des masses. Or, vu l’état de l’éducation dans le monde aujourd’hui, en particulier, en Afrique, il y a lieu de craindre pour la paix…

Le grand paradoxe de notre époque est qu’en même temps que nous connaissons une révolution scientifique et technologique sans précédent qui se traduit par la jouissance de puissants outils de communication et d’acquisition de l’information, nous communiquons moins et, par ricochet, nous apprenons moins sur nos semblables. Cette crise est rendue plus aiguë par le fait que l’école a tendance à se transformer exclusivement en un lieu d’acquisition de savoir-faire au détriment du savoir et du savoir-être. Il suffit de regarder la plupart des réformes du secteur de l’éducation ces dernières années pour s’en rendre compte. Or, et vous avez bien fait de citer l’Acte constitutif de l’Unesco, il faut un équilibre entre tous ces "savoirs" pour former le citoyen, l’humain tout court. C’est d’ailleurs ce constat qui a conduit des Etats à porter l’Unesco sur les fonts baptismaux.
 
Mais, à côté de ce tableau assez sombre, l’éternel optimiste que je suis, voit l’espoir que constituent les initiatives prises à travers le monde pour pallier cette situation. 
 
Tout à l’heure, je vous ai cité l’exemple du formidable travail  que nous faisons au sein du Conseil consultatif d’Ashinaga Kenjin-Tatsujin. Au niveau de l’OTICE, j’ai mis sur pied le Groupe des Jeunes – CTBTO Youth Group, CYG, en anglais – pour justement sensibiliser les jeunes générations et les former aux questions liées au TICE et à la paix en général afin d’assurer la relève. Je pourrais citer d’autres initiatives. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il faut que toutes les bonnes volontés redoublent d’efforts dans leurs initiatives et actions visant à créer des ponts entre les peuples et les générations. Je demeure optimiste en l’humain et en sa capacité à se réinventer.
 

De nombreux jeunes Africains rêvent un jour d’avoir un cursus aussi brillant que le vôtre, notamment dans le domaine de la science. Que leur conseillez-vous ?

D’abord, permettez-moi de faire un constat : la jeunesse a souvent beau dos et pourtant elle est souvent le reflet de la société et de l’époque. Aujourd’hui, elle fait l’objet de beaucoup de critiques parce qu’elle semble avoir davantage soif de notoriété que de savoir et de réussite. Peut-être que la raison réside dans le fait que c’est ce que la société projette sur cette même jeunesse.
 
Pour revenir plus précisément à votre question, je ne pense qu’il y ait une formule – pour emprunter le vocabulaire scientifique – qui convient à tout le monde. Par contre, il y a un certain nombre de valeurs et de comportements qui peuvent contribuer à atteindre les objectifs qu’une personne s’est fixé. Premièrement, je conseille aux jeunes d’investir dans leurs études et leur formation parce que c’est un investissement toujours rentable. Mon défunt père me disait toujours que l’on pouvait prendre à une personne toutes ses possessions, elle gardera toujours le savoir et les connaissances qu’elle a acquises. Deuxièmement, je leur dis également de toujours se rappeler que l’expérience de la vie est tout aussi importante et valorisante que celle qu’on acquiert dans le processus de formation institutionnelle. Trouver un équilibre entre les deux devient dès lors primordial. Troisièmement, il faut toujours faire preuve d’esprit d’ouverture envers les autres et envers les nouvelles connaissances (comme les nouvelles technologies). Il n’y a pas d’âge pour apprendre ! En plus de vous permettre de vous développer sur les plans professionnel et humain, cette attitude va vous outiller pour faire votre auto-évaluation et éviter de reproduire les mêmes erreurs. Quatrièmement, je les incite à faire de l’honnêteté, du respect et de la courtoisie leur viatique. Vous pouvez me croire, ce n’est pas un luxe. Et cinquièmement, je leur demande de faire preuve d’abnégation et d’altruisme. Il y a deux aspects à cela. D’une part, je leur conseille de constamment se mettre dans une disposition qui fera que leurs aînés s’ouvrent à eux, partagent leurs expériences et leur mettent le pied à l’étrier. D’autre part, nous tous, jeunes comme moins jeunes, avons la possibilité de tendre la main à ceux qui en ont besoin, parce qu’en définitive la réussite va de pair avec les responsabilités. Ne sous-estimez pas ce que vous pouvez rendre et restez toujours positifs.
 
Le message que j’ai envie de porter, c’est de leur dire que leurs seules limites ce sont celles qu’ils s’imposeront. Il faut oser rêver. Mais, il faut également aller au-delà du rêve et agir pour réaliser ses rêves. Les obstacles ne sont là que pour renforcer votre détermination et pérenniser vos réussites.
 

Un sujet très à la mode aujourd’hui est celui des femmes en science. L’Afrique, à cet égard, est l’une des régions les moins performantes. Que faut-il faire, d’après vous, pour encourager les femmes à embrasser la science ?

C’est vrai que c’est un sujet à la mode comme vous dites, mais c’est également un sujet qui me tient particulièrement à cœur pour au moins trois raisons. D’abord, la femme occupe une place centrale dans mon éducation. Ensuite, j’ai eu la bénédiction d’avoir trois filles qui font ma fierté. Et, enfin, on m’a fait l’honneur de me nommer comme International Gender Champion (IGC), un réseau de femmes et d’hommes leaders qui œuvrent à lever les obstacles entre les genres et à faire de l’égalité des genres une réalité dans leurs sphères d’influence respectives.
 
L’existence même de ce réseau rend compte de l’importance de l’écart qui reste à combler. Et cet écart est particulièrement prononcé dans le domaine de la science, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques, communément appelé STEM. Actuellement, il y a moins de 30% de femmes dans la recherche. Chiffre qui correspond d’ailleurs à environ la moyenne en Afrique.
 
Ce constat étant fait, nous devons tous prendre conscience des coûts d’opportunité liés à la faible présence des femmes dans les STEMs et nous dire que ce n’est pas uniquement l’affaire des femmes, mais de tout le monde. Je pense que les femmes sont en train d’abattre un formidable travail pour faire tomber les barrières entre les genres. Mais, pour arriver aux résultats désirés, il faudra cibler les facteurs qualitatifs qui empêchent les femmes de poursuivre une carrière dans les STEMs. Ces facteurs sont divers et variés, et peuvent aller de la nature du système éducatif à l’environnement professionnel, en passant par les contraintes d’ordre social. Par conséquent, les efforts fournis par les femmes elles-mêmes et certaines initiatives comme le réseau des IGC doivent nécessairement être accompagnées par une batterie de politiques publiques volontaristes.  
 

Comment un francophone comme vous, a-t-il pu se hisser à un tel niveau de notoriété et de succès, dans un monde dominé par l’Occident et les Anglo-Saxons ?

Tout à l’heure quand je vous parlais des conseils que j’aimerais donner aux jeunes, j’ai cité l’esprit d’ouverture et le culte du travail. Je pense que nous vivons dans une époque où les frontières, aussi bien géographiques que linguistiques, n’existent réellement plus. Au demeurant, le propre de la science est de transcender les barrières en offrant un "langage" universel. En outre, nous appartenons tous à la même famille humaine. Par conséquent, le don de soi doit être le soubassement de notre action au quotidien. Et s’il y a une leçon à retenir de la marche du monde ces dernières décennies, c’est l’indissociable interconnexion de tout ce que nous faisons. Le rythme et l’ampleur des conséquences que les actions d’un acteur – quel que soit son poids politique ou militaire sur l’échiquier international – ont sur les autres, sont aujourd’hui indéniables.
 
Je pense également que c’est très important de ne pas accepter que les conditions de notre environnement nous imposent des limites. Au contraire, c’est justement à cause de cela qu’il nous faut avoir l’audace de sortir des sentiers battus et de poursuivre les voies qui ne sont pas traditionnelles.

Références

[1] Traité d'interdiction complète des essais nucléaires
[2] Le Conseil consultatif international de Kenjin-Tatsujin est un corps de leaders internationaux qui constitue un élément clé de l'Initiative Ashinaga Afrique.