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  • Pas de solution facile aux interactions entre l'élevage et les changements climatiques

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Carlos Seré, expert en élevage, considère que réduire le nombre de têtes de bétail dans les pays en développement ne permettra pas de réduire les émissions et n'apportera aucun bénéfice aux populations pauvres.


Pour un grand nombre de personnes, les termes 'gaz à effet de serre' et 'changements climatiques' évoquent des cheminées libérant des nuages nocifs, un trafic engorgé, le fond craquelé d'un lit de lac asséché ou un ours polaire se cramponnant à une banquise fondante.

Ces termes évoquent rarement des agriculteurs labourant des champs, plantant des semences ou nourrissant des animaux. En effet, jusqu'à une date récente, l'agriculture – en particulier dans les pays en développement – a été largement absente dans les négociations sur les changements climatiques.

Or, ce type d'agriculture contribue grandement aux changements climatiques dont elle est également une victime.

Les activités agricoles, y compris le déboisement, la fertilisation des sols et le transport des produits, et l'élevage, représentent environ un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pendant ce temps les agriculteurs, en particulier dans les pays en développement, sont menacés par les changements climatiques, comme la modification des configurations des pluies et des conditions climatiques plus sévères et imprévisibles.

Parti pris contre la viande

A un mois seulement de la réunion des dirigeants de la planète à Copenhague, destinée à trouver un nouvel accord mondial sur le climat, beaucoup de gens espèrent que les négociateurs reconnaîtront l'importance vitale du secteur agricole. Ils pourraient consacrer davantage de fonds aux mesures d'adaptation et intégrer l'agriculture dans les plans d'atténuation des impacts. Une étude récente réalisée par l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires a estimé que US$ 7 milliards seront nécessaires pour adapter l'agriculture des pays en développement aux changements climatiques.

C'était la bonne nouvelle. La mauvaise, c'est qu'au moment où l'on a d'urgence besoin d'une analyse scientifique objective de l'élevage du bétail, on note une tendance inquiétante chez les activistes et chez certains décideurs dans les pays industrialisés à se concentrer exclusivement sur l'impact environnemental négatif de l'élevage.

L'élevage mérite certainement l'attention des experts sur les changements climatiques. Les émissions provenant des animaux représentent un peu plus de la moitié de toutes les émissions agricoles, soit environ 18 pour cent des émissions totales.

Mais alors que les négociateurs se préparent pour Copenhague, le programme de certains lobbyistes semble être motivé par un parti pris de longue date contre la viande, préconisant des solutions simples face à des problèmes complexes.

Un large consensus existe sur le fait que les productions animales hautement intensives dans les pays riches peuvent être malsaines pour la santé et l'environnement et nocives pour l'homme, et devraient en conséquent être réduites

Mais ceux qui présentent l'élevage comme étant le principal responsable du réchauffement de la planète omettent de mentionner le «fossé de l'accès à la viande» qui sépare les économies industrielles des économies  agricoles.

La vérité à propos de l'élevage

Les émissions issues de l'élevage dépendent de la façon dont les animaux sont élevés et nourris. En effet, l'élevage au grain pratiqué dans les fermes industrielles des pays industrialisés émet des niveaux beaucoup plus élevés de gaz à effet de serre que l'élevage dans le pâturage des fermes familiales des pays en développement

La surproduction et la surconsommation de la viande, du lait et des œufs sont devenues un risque pour la santé dans les pays du Nord, tandis que le Sud souffre de malnutrition chronique - en partie due à la sous-production et à la sous-consommation de ces aliments.

La majorité des gens qui élèvent du bétail dans les pays en développement sont soit de petits exploitants agricoles qui nourrissent leurs animaux à l'herbe et avec d'autres fourrages courants, des suppléments saisonniers de tiges et autres déchets issus de la récolte des cultures, soit des éleveurs qui se déplacent périodiquement avec leur bétail à la recherche de nouvelles sources d'herbe et d'eau.

Ces deux groupes ne peuvent pas gagner leur vie en dehors de l'agriculture et de l'élevage et ces deux activités laissent sur l'environnement une empreinte relativement faible. Ainsi, la totalité du bétail du continent africain n'est responsable que de trois pour cent des émissions mondiales de méthane issues de l'élevage. Et il est possible de réduire ces émissions par l'amélioration de l'alimentation des animaux sous-alimentés, étant donné qu'une mauvaise alimentation diminue leur capacité de production de lait et de viande et encourage les populations pauvres à élever plus d'animaux, au lieu d'en élever moins.

Cependant, de nombreux experts reconnaissent aujourd'hui que la préoccupation majeure relative à la production animale dans les pays en développement ne se situe pas au niveau de la quantité d'émissions des animaux d'élevage mais au niveau du degré d'environnement tropical plus chaud et plus hostile qui réduit la productivité du bétail. La baisse de la productivité, même infime, peut menacer l'approvisionnement en lait, en viande et en œufs pour des communautés sous-alimentées, alors qu'elles ont besoin de ces aliments nourrissants.

Recherche d'une 'troisième voie'

Pour de nombreuses personnes, y compris le  milliard d'êtres humains qui vit dans la pauvreté absolue et la faim chronique, la solution n'est pas de débarrasser le monde du bétail ", mais plutôt de trouver des méthodes durables d'élevage des animaux.

De nombreux experts en élevage, y compris ceux de mon propre institut en Afrique, cherchent à développer une «troisième voie» de production animale, se situant à mi-chemin entre l'élevage industriel et l'élevage familial – un élevage qui promet d'offrir les moyens de sortie de la pauvreté sans épuiser nos ressources naturelles, sans affecter notre climat ou sans menacer notre santé publique. Une telle approche pourrait, par exemple, mettre l'accent sur des races améliorées, mieux adaptées et sur des stratégies appropriées d'alimentation qui associent des rations à base de fourrages grossiers et des aliments à plus haute valeur énergétique qui permettraient d'obtenir un plus grand rendement par animal.  

Il n'existe pas de moyen simple de réduire le réchauffement de la planète tout en assurant la sécurité alimentaire mondiale. Mais nous ne devons pas perdre notre sang-froid et suivre la voie de la facilité en ayant recours à des solutions simplistes qui ne connaissent que les 'bons' et les 'mauvais'. Et nous ne devons certainement pas faire cela au détriment des peuples et des pays déjà défavorisés par la pauvreté.

Nous devons et nous pouvons faire face à ces problèmes étroitement imbriqués en utilisant des moyens à la fois équitables et efficaces

Carlos Seré est le directeur de l'Institut international de recherche sur l'élevage, à Nairobi, au Kenya.

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