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  • La sécurité nutritionnelle en question

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Pour Suresh Babu, les pays en développement doivent urgemment développer des interventions nutritionnelles pour protéger les populations vulnérables en période de crise économique.

L’insécurité alimentaire bénéficie d’une grande attention de la part des chercheurs et des bailleurs de fond. En revanche, l’insécurité nutritionnelle, c’est-à-dire le manque d’accès à une alimentation équilibrée, est beaucoup moins visible - alors qu’elle est tout aussi dévastatrice pour la santé et le développement économique des populations pauvres.

La malnutrition a des conséquences graves. Le manque de protéines accroît de façon exponentielle le risque de décès des enfants, tandis que les carences en vitamine A et en fer sont souvent associées à une mortalité infanto-juvénile élevée. La malnutrition au cours des premières années de vie et chez les enfants entraîne une faible croissance (‘stunting’) et l’anémie, deux phénomènes qui sont non seulement la cause du faible poids de naissance, mais également un frein au développement cognitif des générations futures.

Une alimentation suffisante pendant la grossesse et après la naissance jusqu’à l’âge de deux ans est essentielle pour l’acquisition des capacités mentales, notamment parce que les pertes cognitives peuvent être irréversibles au moment où les enfants atteignent l’âge scolaire. Les enfants touchés auront alors des performances scolaires plus faibles, et une productivité à l’âge adulte diminuée.

Des chiffres en hausse

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), suite à la crise économique, le nombre de personnes mal nourries dans le monde a augmenté de 105 millions, atteignant aujourd’hui plus d’un milliard d’individus, soit le sixième de la population mondiale.

Les populations les plus démunies sont les plus durement touchées. L’Index de la Faim dans le Monde recense huit pays - l’Angola, le Burundi, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, Djibouti, Haïti, le Libéria et la Zambie - comme étant très vulnérables à la crise économique, avec un statut ‘alarmant’ ou ‘extrêmement alarmant’.

Cette crise a des effets particulièrement néfastes, intervenant à la suite de crises alimentaire et énergétique, qui ont déjà épuisé les capacités des pays en développement à faire face aux chocs dans les prix des matières essentielles. Ces pays étant aujourd’hui d’avantage intégrés à l’économie mondiale, il leur est impossible d’échapper aux impacts d’une récession mondialisée.

La hausse des prix, obstacle à une alimentation équilibrée

Les crises économiques ont des effets aggravants variés sur la malnutrition, provoquant une raréfaction des opportunités d’emploi, une baisse des revenus, une instabilité des cours des matières premières et un accès limité à la nourriture.

Certes, la récession économique a poussé les prix alimentaires à la baisse - mais ils restent à des niveaux supérieurs à ceux observés quatre ans auparavant. Se nourrir de façon équilibrée coûte de plus en plus cher. Au Guatemala, par exemple, une alimentation à base de tortillas de maïs, d’huile végétale, de légumes et de haricot coûte de fois plus cher qu’un régime moins nutritif composé exclusivement de tortillas et d’huile végétale.

Les populations pauvres s’adaptent à la hausse des prix alimentaires en adoptant des régimes moins équilibrées, en sacrifiant les soins de sante et l’éducation, en vendant certains de leurs biens, ou en mangeant moins, ce qui aggrave la malnutrition.

Ainsi, au Bangladesh, selon les estimations, une hausse de 50 pour cent des prix alimentaires accroît la prévalence de la carence en fer chez les femmes et les enfants de 25 pour cent.

La crise économique est également susceptible de réduire l’investissement et la productivité agricoles, à mesure que les banques réduisent leurs concours aux petits agriculteurs. Et la faiblesse de la productivité agricole accentue la dépendance à l’égard des importations des produits alimentaires, phénomène à laquelle on a assisté à travers le monde en développement au cours des trois dernières décennies.

Ainsi, l’Erythrée, un pays où l’apport quotidien en calories est faible, importe 87 pour cent de ses besoins en céréales et en sucre, et couvre difficilement le quart des ses coûts d’importation avec ses recettes d’exportation.

Pour les pays comme l’Erythrée, toute baisse des capacités d’importation - qu’elle soit provoquée par une hausse des prix alimentaires ou des prix pétroliers, une baisse du financement des bailleurs de fonds, une réduction dans la demande pour les produits exportés ou une disponibilité limitée des devises - peut avoir des conséquences catastrophiques pour la sécurité nutritionnelle.

Des interventions efficaces

Les pays en développement ont cruellement besoin d’interventions nutritionnelles et de politiques de protection sociale pour les guider pendant la crise économique actuelle, garantir la sécurité nutritionnelle et protéger les couches vulnérables de leurs populations.

Parmi ces interventions, on peut citer les repas scolaires et la distribution de compléments alimentaires, tandis que les politiques de protection incluent les transferts conditionnels de fonds ou les programmes d’emploi rural.

A plus long terme, les efforts de stimulation de la productivité agricole au moyen, notamment, de subventions des engrais ou des investissements en recherche et développement agricoles (notamment sur les cultures alimentaires bio-fortifiées ou résistantes au climat), pourraient également contribuer à la réduction du poids de la malnutrition dans le monde en développement.

Certains pays s’y attèlent déjà. En 2005, au Malawi, la sécheresse et la déficience des cultures en azote ont plongé cinq millions de personnes dans la dépendance à l’égard de l’aide alimentaire. Au mois d’octobre de la même année, le gouvernement a lancé un programme de subventions agricoles pour permettre aux agriculteurs pauvres d’accéder aux engrais à prix réduits ainsi qu’aux semences de maïs améliorées. En l’espace seulement d’une année, la production de maïs avait plus que doublé, dépassant les besoins de consommation du pays. Et deux années plus tard, le Malawi est devenu un pourvoyeur d’aide alimentaire aux pays voisins.

En Ethiopie, la distribution gratuite de l’aide alimentaire et des programmes nourriture contre travail permettent de préserver une bonne alimentation des populations en période de sécheresse. Des études montrent que ces deux programmes ont permis d’améliorer les indicateurs nutritionnels chez les enfants.

Au Mexique, un programme de transfert conditionnel de fonds propose aux foyers démunis de l’argent pour s’alimenter, à condition d’envoyer les enfants régulièrement à l’école et dans les centres de santé. Des paiements supplémentaires pour l’énergie ont permis d’alléger la pression dans le domaine de l’accès aux combustibles.

Ce sont quelques exemples qui ont déjà fait leurs preuves dans la protection des populations vulnérables en temps de crise. Mais plusieurs obstacles continuent à se dresser sur la voie de la réalisation de la sécurité nutritionnelle et alimentaire. Si des actions ne sont pas immédiatement entreprises, l’atteinte de l’Objectif du Millénaire pour le Développement consistant à réduire le nombre de personnes mal nourries à moins de 420 millions de personnes d’ici 2015 sera impossible.

Suresh Babu est chef de programme et chargé de recherche principal à l’Institut international de Recherches sur les Politiques alimentaires à Washington DC aux Etats-Unis.

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