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  • Les nouveaux insecticides, cruciaux dans la lutte contre le palu

Selon Roger Bate, il faut financer la recherche sur les insecticides utilisés dans la santé publique, afin de lutter contre les maladies transmises par les insectes.

Les insecticides constituent le plus important instrument de prévention du paludisme, de la dengue et de la filariose. Ils s'avèrent nécessaires même pour la fièvre jaune contre laquelle un vaccin existe,  pour lutter contre les épidémies fréquentes.

Les caractéristiques présentes dans les bons insecticides utilisés dans la santé publique (ISP) ne sont pas nécessairement retrouvés chez les insecticides utilisés dans l'agriculture ou l'industrie moderne. Ainsi, le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) a été retiré de la liste des substances agrochimiques dans les années 1970 : si on l'utilise à grande quantité dans l'agriculture, le DDT s'accumule dans les systèmes biologiques du fait de sa lente décomposition organique . 

Pourtant, sa persistance en fait un puissant ISP. Pulvérisé à l'intérieur d'une maison, le DDT en protège les habitants contre le paludisme pendant un an – aucune autre alternative à un prix semblable ne dure aussi longtemps. Même dans les endroits où les moustiques sont résistants à son action toxique, le DDT les maintient à l'écart des maisons où il a été pulvérisé.

Les moustiquaires imprégnées d'insecticide (MII) ne sont une réelle défense que pour ceux qui dorment sous leur protection. Elles sont par ailleurs moins efficaces qu'on ne le suppose généralement - une distribution de MII n'étant pas synonyme d'une utilisation constante. Si leur distribution massive a de façon incontestable sauvé des milliers de vies, les moustiques deviennent de plus en plus résistants aux insecticides utilisés dans l'imprégnation, les mêmes produits chimiques étant utilisés dans l'agriculture. Des études récentes ont permis de constater une résistance croissante des moustiques au Bénin et en Ouganda, où la distribution gratuite de moustiquaires se fait depuis environ dix ans.

Ainsi, nous avons besoin urgent pour de nouveaux insecticides qui allient un caractère insectifuge, une bonne persistance à de bonnes propriétés de fixation (afin de les utiliser sur les moustiquaires).

Des obstacles à surmonter

Or, si les bailleurs de fonds publics et les organisations telles que la Fondation Gates ou la Banque mondiale consacrent des milliards à la recherche sur de nouveaux vaccins et médicaments, ils n'investissent que très peu sur la recherche sur les ISP. Le plus récent composé recommandé par l'OMS pour la lutte contre le paludisme, l'etofenprox, date ainsi de 1986.

C'est donc dans le secteur privé que se sont développés tous les principaux insecticides depuis 1940 –à des fins agricoles ou industrielles. Les fonds publics ont certes joué un rôle aux premiers stades de la recherche, mais les marchés privés sont à remercier pour le développement des produits. Le marché des ISP représente environ 1,3 pour cent de l'ensemble du marché des insecticides (soit US$ 400 millions sur US$ 30 milliards). Les plus grands fabricants d'insecticides – des sociétés telles que Bayer et Syngenta – manquent donc de motivations financières pour développer des produits spécifiquement ciblés pour ce secteur.

En outre, un rapport du Boston Consulting Groupe, soutenu par la Fondation Gates, conclut que le coût de la recherche et développement dans l'industrie agrochimique a augmenté de 500 pour cent au cours des 20 dernières années.

L'opposition de la part des écologistes diminue d'autant plus l'attractivité des investissements dans la recherche sur de nouveaux ISP.

En 1993, l'Organisation panaméricaine de la Santé a ainsi interdit l'utilisation de pesticides identifiés par d'influents écologistes.  En 1997, une résolution de l'Assemblée mondiale de la Santé a invité les états membres de l'OMS à réduire leur dépendance à l'égard des pesticides pour lutter contre les maladies à transmission vectorielle.

Des groupes écologiques, conduits par le Pesticide Action Network (Réseau d'action contre les pesticides), se font régulièrement les champions du remplacement des insecticides par des "alternatives respectueuses de l'environnement et socialement justifiées". Ceci signifie le plus souvent réduire les opportunités de reproduction des moustiques et utiliser des poissons larvivores pour manger les larves des moustiques. Ce sont des  méthodes qui peuvent se révéler efficaces – mais uniquement dans des circonstances données. Recourir à ces techniques ne fait qu'aborder les risques présentés par les substances chimiques d'origine anthropique, mais néglige un facteur bien plus dangereux : les menaces des maladies. Conscients de la détermination de la communauté écologique, les groupes d'aide se montrent pourtant réticents à défendre une politique de pulvérisation des insecticides.

Les efforts actuels

L'OMS n'a pas montré aucun signe de leadership dans le identification et le développement d'insecticides plus efficaces. Son Projet d'Evaluation des Pesticides continue à manquer de financement et à réagir avec lenteur aux besoins de santé publique.

La Convention des Nations Unies de Stockholm sur les Polluants Organiques persistants et le Fonds pour l'environnement mondial, basé à la Banque mondiale, se sont prononcés pour le développement de nouveaux insecticides, mais n'agissent pas. La Fondation Gates reste la seule organisation à avoir entrepris une action sérieuse dans ce domaine. En 2005, elle a ainsi financé, à hauteur de US$ 50 millions, le  Consortium pour des moyens de lutte innovateurs contre les vecteurs (CLIV)– un partenariat international regroupant cinq institutions de recherche d' Afrique du sud, du Royaume-Uni et des Etats-Unis – dont l'objectif est de "développer de nouvelles et meilleures voies de lutte contre la transmission de maladies transmises par les insectes".

L'initiative a entamé des recherches prometteuses sur des composés destinés à remplacer la panoplie d'insecticides existants, en collaboration avec de grands fabricants (notamment Bayer et Syngenta) en vue de mettre de nouveaux produits sur le marché. Mais des documents publics indiquent que le CLIV n'étudie pas l'aspect répulsif de tels produits, ce qui paraît peu judicieux.

Hormis cette initiative –elle-même éclipsée par les sommes que les bailleurs de fonds consacrent à l'achat de moustiquaires et le traitement des maladies transmises par les insectes chaque année – très peu de recherches sont en cours dans le domaine.

Dans le but d'encourager la recherche, les pays riches doivent adopter de toute urgence des mesures semblables à la loi sur les médicaments orphelins et aux bons (vouchers) de traitement prioritaire, deux initiatives qui ont contribué à stimuler  l'investissement sur la recherche pour des médicaments dont la commercialisation n'est pas rentable.

La crise financière fait que investissements et la prise de risques sont désormais bien plus difficiles. Mais, pour mettre fin à la mortalité liée au paludisme, les personnalités politiques, du privé, les célébrités et les activistes doivent consacrer leurs efforts à la création d'un environnement qui encourage les investissements sur de nouveaux ISP.

Roger Bate est un directeur de Africa Fighting Malaria el Chercheur Legatum à l'American Enterprise Institute.

La présente opinion est inspirée de 'Bias and Neglect', un document de politique publié par Africa Fighting Malaria. [120kB]