12/08/24

Q&R : Clarisse Balegamire, la géologue qui recycle les rejets miniers

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Clarisse Njovu Balegamire. Crédit image: C. N.Balegamire

Lecture rapide

  • La chercheure recycle les rejets des mines d’or dans la fabrication de pavés en béton
  • L’utilisation des rejets miniers pour la fabrication des pavés contribue à lutter contre la pollution
  • Elle invite les filles à ne pas craindre les filières scientifiques

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[BUKAVU] Depuis ses études secondaires, Clarisse Njovu Balegamire, originaire de Bukavu, capitale de la province du Sud Kivu à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), a toujours voulu faire la différence.

Après l’obtention du baccalauréat, contrairement aux autres lycéennes qui ont investi les filières de droit, d’économie, etc. « plus indiquées pour les femmes », la jeune congolaise opte pour la géologie. Elle figure alors parmi les rares femmes à faire cette filière à Bukavu.

Après un master en gestion des risques naturels, elle s’envole pour la Côte d’Ivoire où elle fait une thèse sur la valorisation des rejets miniers en pavés de béton à l’institut national polytechnique Félix Houphouët Boigny (INP-HB) de Yamoussoukro.

“27 N/mm² c’est la contrainte de rupture de ces pavés. Elle peut s’exprimer aussi comme 270 kg/cm². Ces valeurs signifient tout simplement que chaque centimètre carré de ces pavés peut supporter jusqu’à 270kg”

Clarisse Njovu Balegamire

Ses recherches lui ont valu d’être l’une des lauréates des Trophées de l’innovation de l’Institut de recherche et le développement (IRD). Son souhait est de réduire la pollution causée par les rejets miniers en les utilisant dans la fabrication de pavés qui serviront au revêtement des routes en RDC.

Dans cet entretien accordé à SciDev.Net, elle décrit son parcours, son initiative et ses ambitions

Votre thèse porte sur la valorisation des déchets miniers aurifères dans la fabrication du béton. Comment est né ce projet ?

J’ai fait au départ mes études universitaires en géologie. Ensuite, j’ai fait un Master en gestion des risques naturels. Lors de mon stage de professionnalisation dans une société minière basée à Misisi, dans la province du Sud-Kivu, j’ai vu que dans les zones minières artisanales, il y avait beaucoup de dépôts de déchets miniers entreposés dans la nature sans respect des normes environnementales.

C’était un grand problème parce qu’il s’agissait d’une source de pollution. Globalement, c’était un grand souci de voir les déchets miniers exposés dans la nature et personne ne s’en souciait, alors qu’on pouvait les valoriser et en faire autre chose.

Vous utilisez ces déchets dans la fabrication du béton pour en faire des pavés. Comment procédez-vous ?

Je substitue le sable naturel par les rejets miniers. Dans la composition de mon béton pour la fabrication des pavés, au lieu d’utiliser du sable, j’utilise les rejets miniers dans le dosage. Le béton standard est constitué du gravier, du ciment, de l’eau et du sable. Mais moi, j’utilise du gravier, du ciment, de l’eau et les rejets miniers.

Il y a des scientifiques qui se sont intéressés à la valorisation des déchets miniers aurifères, mais ils ont réussi à substituer le sable naturel jusqu’à 30 %. Moi, je suis parvenue à trouver un dosage qui permet de substituer le sable jusqu’à 100 %.

Quelle est la résistance de ce type de pavés ?

J’ai déjà fait des essais mécaniques pour voir quel poids mes pavés peuvent supporter avant de se casser. Les essais ont donné de bons résultats.

Scientifiquement, le seuil de compression a donné 27 newtons par millimètre carré. 27 N/mm² c’est la contrainte de rupture de ces pavés. Elle peut s’exprimer aussi comme 270 kg/cm². Ces valeurs signifient tout simplement que chaque centimètre carré de ces pavés peut supporter jusqu’à 270kg.

Comment votre projet peut-il contribuer au développement de la RDC et même des pays africains ayant un potentiel minier ?

Que ce soit en RDC ou dans d’autres pays comme la Côte-d’Ivoire, où je fais mes études, on peut voir dans les sites miniers artisanaux que les rejets miniers sont entreposés sans respect des normes environnementales. Il n’y a pas de parc à résidus pour l’extraction minière artisanale. Arriver à valoriser ces rejets miniers permettrait de limiter les espaces de stockage, ou bien, s’il y a déjà des tas de rejets miniers, si on les valorise, les espaces seront libérés.

Si je prends ma zone d’étude, parfois on trouvait que les rejets miniers étaient stockés dans les lits des rivières et même dans des champs occupant notamment des aspects qui auraient pu servir pour faire l’agriculture. Au-delà d’extraire l’or, on peut aussi arriver, par la valorisation des rejets miniers en pavés, à la création d’emplois.

Il y a aussi l’aménagement du territoire dans le cadre de la construction des routes parce que quand vous arrivez dans les zones minières artisanales, il n’y a pas de routes. Cela est aussi le cas dans les zones urbaines.

Comment comptez-vous procéder pour arriver à une production à grande échelle de ces pavés ?

Mon projet a été sélectionné pour l’appel à trophée de l’innovation de l’IRD dont l’objectif est de récompenser des doctorants et jeunes chercheurs qui portent des projets à fort impact dans les pays du Sud et contribuant aux Objectifs de développement durable pour voir si leurs résultats peuvent être appliqués directement, et mon projet peut l’être.

Un échantillon de pavés produits à partir des rejets miniers. Crédit photo : C. N. Balegamire.

J’ai été nominée et après, j’ai été lauréate. Les fonds que j’ai reçus, c’est de pouvoir paver une surface témoin pour la visibilité auprès des autorités. Ce que je dois faire, c’est trouver une surface de deux cents mètres carrés que je peux paver pour montrer à tout le monde et surtout aux autorités que ce que j’ai trouvé comme résultat est concret.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans la mise en œuvre des résultats de votre recherche ?

J’ai vraiment besoin du financement. Je ne peux pas compter sur l’État, car je ne sais pas s’il a cette ligne budgétaire pour la valorisation des rejets miniers. Je suis ouverte à toute sorte de financement pour arriver à matérialiser ce projet.

L’autre difficulté, c’est le transport des déchets miniers jusqu’au laboratoire. C’est plus de trois cents kilomètres de distance, et l’état des routes est mauvais. Si je mets mon entreprise dans les sites miniers, la collecte est facile, car il n’y a pas de grandes distances à parcourir. Mais si c’est dans le centre-ville, ça sera difficile d’acheminer les rejets jusqu’à l’usine vu l’état des routes. Le mieux, c’est sur les sites miniers.

En tant que femme scientifique, qu’est-ce que ça représente pour vous d’être dans un domaine où l’on retrouve plus d’hommes que de femmes ?

Je suis quelqu’un qui cherche à se distinguer, à prouver que je suis capable. En voulant faire la géologie, je voyais comment les domaines comme le droit, l’économie, etc. étaient inondés de femmes, sous prétexte que c’était plus adapté, plus facile pour elles.

Quand j’ai su qu’il y avait le département de géologie, je me suis dit que c’est là où sera ma place parce que les femmes avaient peur de ce département sous prétexte que c’était difficile d’y réussir. En plus, comme il n’y avait presque pas de femmes. C’était une motivation de plus de vouloir me prouver et prouver aux autres que ce n’est pas sorcier.

Quels sont vos objectifs à court, moyen et long termes ?

Sur le court, mon objectif est d’avoir cet espace témoin de 200 mètres carrés pour le revêtir de pavés. Sur le moyen terme, avec le prix que j’ai reçu, il y a un incubateur qui sera mis à ma disposition pour m’aider à valoriser concrètement les résultats de mes recherches en entrepreneuriat.

Je vais être suivie pendant une année par rapport à tout ce que je dois mettre en place pour arriver à faire de mon projet de valorisation des rejets miniers aurifères dans la production des pavés en béton un véritable projet entrepreneurial.

Je vais être coachée au marketing, à l’étude du marché et à comment chercher le financement. Sur le long terme, je voudrais avoir mon entreprise de production des pavés en béton à base des rejets miniers. Je vais aussi continuer les recherches, car à la base, je suis chercheure.