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  • Questions-Réponses : Calestous Juma parle de l'innovation africaine

Le professeur Calestous Juma, spcialiste de la mondialisation Harvard s'entretient avec SciDev.Net sur les stratgies susceptibles de donner de l'effet aux nombreuses innovations africaines.

Calestous Juma, directeur du Projet science, technologies et mondialisation l'Ecole d'administration publique Kennedy de l'Universit Harvard, a attir beaucoup d'attention avec son dernier ouvrage intitul The New Harvest : Innovation agricole en Afrique (La nouvelle moisson: l'innovation agricole en Afrique), qui prsente sa vision d'une Afrique auto-suffisante en alimentation d'ici 2050.

Ce livre affiche le mme optimisme qu'un autre de ses ouvrages paru en 2005 sur le rle de la science dans la poursuite des Objectifs du Millnaire pour le Dveloppement. Dans les deux essais, Juma soutient qu'un savant mlange fait de connaissances actuelles et d'innovation pourrait sortir l'Afrique de la pauvret et de la faim.

Le Rseau Sciences et Dveloppement (SciDev.Net) s'est entretenu avec lui pendant son dernier sjour Londres dans le cadre de la promotion de son livre.

Pourquoi tes-vous si optimiste pour l'innovation africaine ?

J'ai travaill avec des confrres de l'Universit de Toronto au Canada sur un autre projet qui s'intressait aux technologies mdicales. Ils ont pu identifier 25 innovations mdicales trs prometteuses conues en Afrique mais non commercialises, notamment des traitements du paludisme et d'autres maladies, principalement des extraits de plantes locales.

Nous assistons ainsi l'mergence d'innovations dans le domaine mdical, un domaine assez complexe et ncessitant de gros investissements.

Nous avons assist, de faon inattendue, des innovations dans le secteur agricole et une volution vraiment intressante dans le domaine des tlcommunications, y compris l'mergence de nouveaux secteurs d'activits comme le transfert d'argent par tlphone mobile.

C'est l une innovation africaine en rponse aux mauvaises performances du systme bancaire. Par le pass, nous avons connu des innovations dans l'utilisation de la terre, surtout dans le domaine de la conservation des sols.

Ainsi, si vous regardez dans diffrents secteurs, vous verrez des progrs significatifs. Ce qui manque mon avis, c'est une reconnaissance claire de la part de nos dirigeants quant la ncessit de rformes institutionnelles majeures pour promouvoir la diffusion des nouvelles technologies travers le tissu conomique.

Qu'est-ce qui freine donc toutes ces innovations africaines ?

L'idologie est l'une des raisons principales. L'hypothse gnrale, fonde principalement sur certaines thories conomiques, veut que si le march fonctionne bien les innovations vont merger d'elles-mmes, sans ncessiter l'appui de l'Etat. C'est ainsi que l'accent a jusqu' prsent t mis sur la libralisation des systmes conomiques et des marchs dans l'espoir que les innovations mergeraient toutes seules.

Mais nous savons qu'en ralit, les innovations n'mergent pas aussi simplement, elles sont le rsultat de systmes public et priv de soutien ncessaires pour les faire sortir des laboratoires pour atteindre le march. Il s'agit, entre autres, d'institutions comme les socits de capital-risque, les agences de dveloppement technologique dont le rle consiste amliorer les technologies, ainsi que les institutions qui garantissent la scurit de ces innovations.

Ainsi, dans les domaines de l'alimentation et des mdicaments, les institutions charges de garantir la confiance des consommateurs sont essentielles dans la mise sur le march de nouveaux produits.

Parmi ces institutions, plusieurs n'existent pas en Afrique parce que le continent utilise principalement des technologies importes du reste du monde.

Et ce sont prcisment ces institutions qui font dfaut : ce n'est pas l'absence de crativit de la part des Africains.

Qui doit mettre en place ces institutions ?

Les gouvernements africains doivent le faire eux-mmes en lgifrant. Ainsi, aprs l'obtention de mon PhD, je suis rentr au Kenya o j'ai contribu la cration d'un bureau national de la proprit intellectuelle. L'objectif tait de promouvoir une culture de crativit pour permettre aux jeunes de voir ce qui a t brevet et de s'en inspirer pour le dveloppement de leurs propres ides.

Mais je n'y serais pas arriv si le gouvernement n'avait pas eu la volont de faire siennes ces ides et de les traduire en lgislation. C'est ainsi que le bureau des brevets a t cr par le gouvernement.

Les cots de la mise en place de ces institutions ne sont pas trs levs. L'essentiel des dpenses consistent en la construction de nouveaux btiments.

Au Rwanda, par exemple, le gouvernement a cr l'Institut des sciences et technologies de Kigali en transformant simplement une caserne militaire en institution de formation. L'Universit nationale de Namibie utilise les anciennes installations militaires sud-africaines. La nouvelle Universit Multimdia du Kenya s'est installe dans les anciens locaux de l'agence nationale de formation des rgulateurs du secteur des tlcommunications.

Les cots de cration de nouvelles entreprises de technologie n'est pas si prohibitif. Prenons l'exemple de Hehe, une start-up rwandaise qui apporte des solutions mobiles aux entreprises, aux organisations et aux particuliers. La cration de cette entreprise n'a cot que US$ 30.000, dont une grande partie a servi la location du serveur. Cette petite entreprise cre par de jeunes diplms sera une grande source d'inspiration pour d'autres qui rflchissent la cration de nouvelles technologies. En plus de la crativit locale, la collaboration avec des universits trangres comme le MIT (Massachusetts Institute of Technology) a t l'autre intrant majeur.

D'autres institutions sont en cours de cration et des choses intressantes se font sur le continent comme ces universits spcialises dans les tlcommunications connectes au secteur de la production et intgres aux ministres des tlcommunications.

Elles fonctionnent quasiment comme des agences de promotion des technologies, elles font leurs propres recherches et entretiennent galement des liens avec les oprateurs de tlcoms, ce qui leur offre la possibilit de commercialiser un produit qu'elles ont dvelopp. L'Egypte, le Ghana et le Kenya disposent de telles universits et la Tanzanie et le Nigria rflchissent galement en crer.

Nous commenons ainsi voir merger ces modles purement africains : des universits intgres des ministres ; combinant recherche, commercialisation et formation sous une seule entit. Le problme est de trouver une stratgie d'extension de ces modles d'autres secteurs comme l'agriculture et la sant.

L'Afrique dispose-t-elle d'assez d'expertise pour la mise en place de telles institutions de qualit ?

Quand nous avons cr un bureau des brevets au Kenya, il y avait peu d'avocats spcialistes de la proprit intellectuelle dans ce pays. Aujourd'hui, le Kenya est un vivier d'avocats spcialistes en la matire dans lequel puisent d'autres pays ainsi que les organisations internationales. Vous ne pouvez former des gens que si vous avez dans un premier temps mis en place une institution qui envoie un signal la communaut sur l'importance de ces secteurs, et vous verrez ensuite les gens se former dans ces domaines.

Le sort du Nicosan, un traitement nigrian contre la drpanocytose a t la preuve qu'un mdicament peut encore chouer mme aprs avoir t mis au point.

Voil un trs bon exemple d'absence d'institutions complmentaires ncessaires la mise des produits sur le march. Quand le Nigria a mis au point ce mdicament, le capital-risque ncessaire pour sa commercialisation, sa fabrication et sa distribution n'a pas t identifi. C'est un bon exemple d'chec en aval des systmes.

L'enseignement suprieur africain doit-il faire sa rvolution si elle veut promouvoir l'innovation ?

Les trois universits de tlcommunications constituent un bon indicateur de ce qui pourrait tre fait. D'autres ministres techniques devraient galement se doter de telles universits. Au Kenya, les ministres de l'nergie et des routes rflchissent la mise en place de telles institutions.

Les diplms de ces universits seraient ainsi exposs des activits pratiques et travailleraient, leur sortie, sur des questions pratiques, le lien avec le secteur public et le secteur priv leur garantirait quasiment un emploi.

Les universits traditionnelles ne bnficient pas de toutes ces connections, les tudiants ne font mme pas de stages pratiques. Ainsi, les diplms en agronomie sont peu exposs la pratique alors que le secteur agricole pourrait galement en profiter.

L'Inde a constat que son systme universitaire est trop rigide pour permettre des rformes, et elle a de ce fait labor un projet de loi pour la cration des 'universits pour l'innovation'. Il s'agit l d'une initiative mene sous la supervision d'un nouveau Conseil national de l'innovation qui assiste le Premier ministre. C'est un modle dont les pays africains devraient s'inspirer parce que la rforme des universits existantes est beaucoup plus difficile que la cration de nouvelles universits.

Dans un premier temps, il faut pourtant une nouvelle lgislation, avec des structures d'incitation qui lui soient propre [qui encouragent l'innovation et la transmission des savoirs], sinon mme les nouvelles universits vont simplement se conformer l'ancienne lgislation.

Existe-t-il un risque promouvoir l'innovation lorsque les normes lmentaires et les infrastructures ne sont pas en place ?

L'innovation est essentielle la satisfaction des besoins essentiels, et la construction des infrastructures est cruciale pour l'innovation. Ces institutions n'ont pas t actualises parce que nous n'avons pas accord suffisamment d'attention l'importance de l'innovation. L'une des premires inventions africaines remonte aux annes 80 quand un scientifique zimbabwen a mis au point un kit de diagnostic gntique des salmonelles. A cause de l'absence d'institutions d'appui, il n'a pas pu le commercialiser, alors le potentiel de rpondre une demande mondiale tait l.

De tels exemples d'absence de capacits de dtection des maladies mergentes plaident davantage en faveur de l'augmentation des investissements dans l'innovation et non le contraire.

Quels sont les autres cueils l'innovation africaine ?

Le statut quo. Le statut quo juridique. Les structures gouvernementales existantes qui se focalisent sur les attributions des ministres ne sont pas propices l'innovation. Leur rforme est galement lente en raison des intrts particuliers.

Ainsi, la sparation entre la recherche et l'enseignement est un obstacle majeur la recherche en Afrique. Dans de nombreux pays africains, la recherche est mene au sein d'instituts nationaux de recherche par des chercheurs qui n'enseignent pas, les savoirs ne sont donc pas transmis. Ensuite, nous avons les universits qui enseignent sans faire de la recherche, et par consquent, n'utilisent pas les nouvelles connaissances. Les deux dprissent avec le temps.

Cette sparation est en ralit prvue par les lois de ces pays, et le plus grand dfi rside dans la rforme de ces lois. Les ministres considrent que leur rle est d'appliquer la loi, les chercheurs sont uniquement intresss par la recherche des financements pour leurs travaux, ils ne veulent pas de la corve de l'enseignement. C'est ainsi que la sparation perdure.

Les prsidents commencent s'intresser cette question mais aucun pays n'a encore rform sa lgislation. Lorsque vous modifiez les lois, vous modifiez du mme coup la structure des incitations et les avantages politiques, et les gens s'y opposent. Au Kenya, par exemple, le projet de loi du secteur scientifique est prt depuis cinq ans dj.

Il faut de la volont politique pour modifier ces lois.

Travaillez-vous actuellement sur de nouveaux projets ?

Oui, je travaille actuellement sur un ouvrage sur les technologies vertes: comment pouvons-nous amener un continent comme l'Afrique, qui n'a pas beaucoup investi dans les technologies traditionnelles, entamer une rflexion sur le saut vers le monde des nouvelles technologies dans les domaines de l'nergie, de l'utilisation de l'eau et des pratiques industrielles plus propres? Je travaille galement la modernisation de mes ides en matire de politique d'innovation pour l'Afrique dans cadre d'un nouvel ouvrage.

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