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Rose Leke est une femme qui a consacré toute sa vie au service des autres, dans le domaine de la santé. Brillante scientifique, elle se consacre encore aujourd'hui, bien qu'étant à la retraite, à la formation des générations de chercheurs africains de demain et œuvre pour la promotion des jeunes femmes dans les disciplines scientifiques.

Elle fait partie des huit femmes primées au mois de mai dernier par GE Healthcare et Women in Global Health pour leur rôle dans la promotion de la santé.

Alors que s'ouvre aujourd'hui à Dakar, la 68e session de la Région Afrique de l'OMS, SciDev.Net s'entretient avec cette pionnière de la santé publique dont l'œuvre dépasse les frontières de son Cameroun natal.

Dans cet entretien, Rose Leke évoque son parcours de femme scientifique, ainsi que les grands chantiers et défis en matière de santé publique en Afrique.
 

Rose Leke, vous faites partie de ces héros qui évoluent dans l'ombre, dans la discrétion totale des laboratoires. Qu'est-ce qui vous vaut le titre d'Héroïne de la santé ?

Ce prix récompense ma contribution depuis de nombreuses années dans le domaine de la santé mondiale, en particulier dans le domaine de l’éradication de la poliomyélite, de la lutte contre le paludisme, la tuberculose et le VIH/Sida au niveau du Fonds mondial, puis dans le renforcement des capacités dans le domaine de la recherche dans les pays en développement et la formation des futures générations de scientifiques. Et on m'a poussée à travailler encore plus fort, même si je suis à la fin de ma carrière, jusqu'à ce que mes forces s'épuisent.

“Si les pays africains et la population utilisaient correctement les outils de lutte contre le paludisme, avec une appropriation très convaincante, le fardeau diminuerait.”

Rose Leke

Bien qu'étant à la retraite, vous continuez de diriger un centre de recherche sur le paludisme au Cameroun. Quels sont les grands axes de vos recherches ?

L'équipe que je dirige au Cameroun travaille sur le paludisme au sein de la population, en collaboration avec des scientifiques de l'université de Georgetown et par la suite, de l'université d'Hawaï. Ensuite, nous avons réduit notre champ d'action aux femmes enceintes et aux nouveau-nés. Comme vous le savez, lorsqu'une femme est enceinte, elle est plus sensible au paludisme qu'en temps normal. En effet, avec la grossesse, elle a un placenta, que nous appelons dans nos dialectes "la chaise du bébé". Le parasite du paludisme revendique également le placenta comme siège et se lie au placenta. Lorsque les parasites sont peu nombreux, ils peuvent être présents dans le placenta et ne pas être retrouvés dans le sang périphérique [Sang situé hors des organes qui synthétisent le sang, c'est-à-dire hors de la moelle osseuse, NDLR]. Les parasites présents dans le placenta provoquent une inflammation du placenta. Le paludisme placentaire est néfaste pour la mère, provoque l’anémie et, pour le fœtus en croissance, il peut entraîner un faible poids à la naissance et des accouchements prématurés. Notre équipe a développé une expertise dans l'étude du paludisme placentaire et l'élucidation de certains des mécanismes impliqués dans l'inflammation. Nous avons ensuite étudié les effets du paludisme placentaire sur le fœtus et nous examinons maintenant les effets sur les enfants dont les mères ont été suivies dans notre étude longitudinale [Étude résultant du suivi d'une population dans le temps, en fonction d'un événement de départ, NDLR]. Le laboratoire a commencé à examiner les comorbidités, le paludisme associé au VIH, à la tuberculose et aux helminthes, et s'intéresse également beaucoup à la lutte antivectorielle. Et en matière de renforcement des capacités, nous avons équipé le laboratoire et formé des étudiants qui effectuent des recherches de niveau master, PhD, et doctorat en médecine. Les étudiants qui ont été formés sont maintenant des professeurs, tandis que nous continuons de former tous les autres, la future génération de scientifiques. J'ai récemment délivré des diplômes à des "petits-fils scientifiques", c'est-à-dire des docteurs formés par mes propres étudiants docteurs. C'est une grande fierté.

Au côté de célébrités africaines, comme ici la chanteuse sud-africaine, Yvonne Chaka Chaka, ambassadrice de bonne volonté de l'UNICEF, Rose Leke œuvre pour le bien-être de millions d'Africains - Crédit Photo : UNICEF.



En ce qui concerne le paludisme, le plus grand défi en matière de santé publique en Afrique, certains estiment qu'il n'y a pas de solution sans un minimum en matière de développement. Vu que les pays africains peinent à décoller, on peut craindre le pire…

C'est vrai. Je dis aussi parfois que le paludisme est une maladie de la pauvreté. L'Afrique subsaharienne supporte la plus grande part du fardeau du paludisme mondial : 89% des cas de paludisme et 91% des décès dus au paludisme en 2015. Il existe un lien entre le paludisme et la pauvreté et le paludisme et la croissance économique. Les zones de transmission du paludisme chevauchent les zones de pauvreté et les zones à faible croissance économique. Le Programme mondial de lutte antipaludique travaille désormais sans relâche à l’élimination du paludisme. Mais il y a 11 pays dans le monde qui restent des pays à très haut fardeau et doivent se concentrer davantage sur la lutte contre le paludisme avant de parler d'élimination. Le Programme mondial de lutte antipaludique (Global Malaria Programme - GMP) l'a appelé l'initiative 10 + 1. Dix de ces pays sont en Afrique, le 11ème est l'Inde. Vous ne voyez pas le paludisme dans les pays développés en tant que tel. Si l'Afrique supporte le fardeau le plus élevé, la pauvreté et le développement y sont pour beaucoup. Et l'éducation est également un facteur important. Au fur et à mesure que la population améliore ses connaissances, grâce à une éducation de qualité en nombre croissant, elle prend conscience des causes des maladies et s'intéresse davantage à la prévention.

Au niveau des États, avec leurs moyens limités, qu'y a-t-il lieu de faire pour apporter un début de solution à cette épidémie ?

Le Fonds mondial de lutte contre le paludisme, la tuberculose et le sida s'est engagé et continue d'aider les pays à lutter contre ces trois maladies. En ce qui concerne le paludisme, la lutte antivectorielle et la prévention, si elles sont bien appliquées, devraient permettre de réduire le fardeau et conduire les pays à l’élimination. Le Fonds mondial aide les pays à acheter des moustiquaires imprégnées d’insecticides de longue durée, des moustiquaires imprégnées d’insecticide, des médicaments, des tests de diagnostic rapides (TDR), etc., et travaille avec les pays pour aider les programmes nationaux de lutte contre le paludisme à réussir. Si les pays africains et la population utilisaient correctement les outils de lutte contre le paludisme, avec une appropriation très convaincante, le fardeau diminuerait. Nous entendons de nombreuses plaintes concernant des personnes ne souhaitant pas dormir sous les moustiquaires imprégnées d'insecticide longue durée (MILD), certaines l'utilisant pour la pêche, le traitement avec toutes sortes de drogues illicites, parce qu'elles ne peuvent pas acheter le bon médicament, etc.

Autre grand chantier dont vous occupez : la poliomyélite. Pas plus tard qu'il y a quelques semaines, une nouvelle épidémie a été déclarée en République démocratique du Congo. Quelles sont les failles en matière de politique des États africains, dans la lutte contre la polio ?

Ce que vous avez en RDC, c'est une épidémie de virus de la polio dérivée de vaccins circulants, le PVDVc. C’est en raison de la faible immunité de la population, les enfants dans ces zones n’ont pas été vaccinés du tout et sont donc vulnérables aux virus en circulation. Si l'immunité de la population était élevée, cela ne se produirait pas. L'OMS et les partenaires de la lutte contre la poliomyélite et, bien sûr, le gouvernement, sont tous engagés dans la lutte contre ce phénomène. Et les flambées épidémiques d’Ébola ont compliqué les choses.

Quelles sont les principales lignes de politique que vous recommandez pour éliminer la polio une bonne fois pour toutes ?

Le virus de la polio sauvage est présentement en circulation dans deux pays, l’Afghanistan et le Pakistan, et il y a une troisième localité, la région de Borno, au Nigéria, où nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a pas de virus. Borno était restée 21 mois sans virus, puis 4 cas sont apparus dans une zone inaccessible. Aujourd'hui, nous ne voyons plus d'enfants paralysés autour de nous, comme autrefois, pendant leur croissance. Les PVDVc apparaissent dans des zones à faible taux de vaccination. L'Initiative mondiale pour l'éradication de la poliomyélite et tous ses partenaires sont vraiment déterminés à éradiquer cette maladie. Les pays doivent veiller à la qualité de la surveillance, à la qualité des campagnes de vaccination dans certaines zones et à l'immunité des populations pour renforcer la vaccination systématique. Nous sommes presque à la fin, mais la fin présente encore de nombreux défis à relever.

Quels avantages présentent les systèmes de santé des autres pays du monde, par rapport à ceux des pays africains, en matière de lutte contre la polio ?

Vous savez, en Afrique, nos systèmes de santé sont relativement faibles, certains pays faisant mieux que d'autres. Prenons simplement l'exemple du système du PEV, le programme élargi de vaccination pour les enfants de moins d'un an. Les couvertures sont très élevées dans les pays développés et dans certains pays du monde en développement, mais dans la plupart des pays africains, la couverture vaccinale est faible pour diverses raisons. Et les enfants non vaccinés sont sensibles à de nombreuses infections et maladies. C'est notre problème.

Parlons à présent de la femme d'exception que vous êtes. Quelles sont les conditions particulières qui vous ont orientée vers une carrière scientifique ?

Mon père, un homme très érudit en son temps, et ma mère qui n'est jamais allée à l'école, m'ont tout le temps seriné que je deviendrais médecin, car je me débrouillais très bien à l'école. Ils ont orienté mon esprit et mes ambitions. J'ai eu un abcès pulmonaire quand j'avais 6 ans et je me suis fait opérer. J'ai toujours voulu comprendre ce qui s'était passé et pourquoi nous avions le paludisme tout le temps, etc. Le lycée des jeunes filles n'avait pas de professeur de chimie. Mais quand je suis allée suivre les deux dernières années d'un programme de formation de sept ans, j'ai décidé de me lancer en chimie. Dans les classes des garçons, on se demandait pourquoi quelqu'un s'inscrirait à un cours de chimie sans avoir suivi les cours préparatoires de trois ans. Pourtant, je me suis accrochée, j'ai obtenu de très bons résultats et je m'en suis mieux sortie que les garçons, à la fin. J'ai donc poursuivi ma carrière scientifique, obtenu un baccalauréat en biologie, une maîtrise en zoologie et un doctorat en microbiologie/immunologie. Je suis rentrée au Cameroun et je suis entrée dans l'enseignement et la recherche à l'Institut de recherche médicale et à la Faculté de médecine de l'Université de Yaoundé 1, ce qui m'a emmenée où je suis aujourd'hui.

C'est connu : très peu de femmes réussissent dans les carrières scientifiques – du moins, en Afrique. Comment relever ce défi ?

Je ne dirais pas très peu des femmes. Les chiffres sont maintenant en augmentation. Lorsque j'étais chef de département à la faculté de médecine et des sciences biomédicales de l'université de Yaoundé 1, il y avait une classe qui comptait plus de filles que de garçons. Et les filles ont de tous temps été très performantes. Maintenant, au Cameroun, nous avons le consortium Higher Women Cameroon, avec quelques autres femmes. C'est un programme de mentor-protégée. Nous faisons du mentorat holistique avec de jeunes scientifiques et nous les aidons à développer leur carrière, à progresser et à exceller dans une carrière de recherche scientifique. En trois ans, nous avons eu un impact énorme et nous continuons de chercher des financements pour poursuivre ce programme. Encadrer les jeunes filles depuis leur plus jeune âge jusqu’au lycée, puis à l’université et au début de leur carrière est une voie très prometteuse pour amener les femmes à exceller dans une carrière scientifique.

Quelles sont, en Afrique, les pesanteurs sociologiques qui empêchent les jeunes filles d'embrasser des carrières scientifiques ?

On dit aux filles qu'elles doivent être dans la cuisine avec la mère pendant que les garçons jouent avec leurs amis. Il y a le célèbre dicton "La place d'une femme est à la maison". Les filles reçoivent des poupées pour les jouets, les garçons reçoivent un kit médical, des tracteurs, des voitures, etc. On présente aux filles des modèles de secrétaires, assistantes dans les bureaux. Voilà quelques-unes des pesanteurs courantes dans toutes les sociétés, mais les choses sont en train de changer.

Quels conseils auriez-vous à donner à toutes les femmes qui se plaignent que les milieux scientifiques sont machistes ?

Elles devraient se considérer comme des scientifiques, pas comme des femmes. En tant que scientifiques, elles sont impliquées dans l'identification et la résolution de problèmes qui contribueront au développement du pays et de la société, en général.

Quel est le plus grand défi que la recherche doit relever en Afrique ?

Les problèmes liés aux maladies transmissibles et non transmissibles, ainsi que la qualité de l'éducation holistique pour les citoyens.

Quelle aura été votre plus grande déception en tant que chercheure ?

La faiblesse du financement de la recherche dans la plupart des pays africains.

Et votre plus grand succès ?

Quand je siégeais dans un jury pour décerner un doctorat, puis un deuxième, puis un troisième, tous des étudiants de mes propres anciens doctorants, qui sont maintenant professeurs associés à l’université.