19/06/26

RDC : L’exaspération de la population brouille la riposte à l’épidémie d’Ebola

Frontline healthworker
Un agent de Médecins Sans Frontières (MSF) sensibilisant la population à Ebola dans la province du Nord-Kivu en 2019. Crédit image: Pablo Garrigos/MSF

Lecture rapide

  • Les communautés sont en colère parce que les interventions se limitent à Ebola, ignorant d’autres maux
  • Les autorités sanitaires s'efforcent de rassurer les populations avec l’appui de leaders locaux respectés
  • L'insécurité et le contexte humanitaire réduisent l'accès aux communautés affectées par la maladie

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[LAGOS, SciDev.Net] Les autorités sanitaires font savoir que les agents de santé de première ligne qui luttent contre la propagation de la maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo (RDC) sont confrontés à la colère des communautés locales qui dénoncent la négligence de multiples autres crises sanitaires au fil des ans.

Lors d’une conférence de presse internationale organisée par le Réseau mondial de lutte contre les virus le mercredi 10 juin, des experts ont cité ce ressentiment de la communauté et la rupture de la confiance parmi les plus grands obstacles à la maîtrise de l’épidémie en cours.

Au 15 juin, la RDC recensait 808 cas confirmés et 192 décès, selon le  ministère congolais de la Santé. Par ailleurs, le pays continue de faire face à de nombreuses autres menaces sanitaires , notamment le paludisme, le VIH, le choléra et la malnutrition.

“Si nous sauvons quelqu’un d’Ebola et que son enfant meurt du paludisme, comment allons-nous réellement aider cette famille ?”

Maria Van Kerkhove, OMS

« Ebola n’est pas le seul problème de santé que connaît la communauté », affirme Marie Roseline Bélizaire, directrice par intérim des situations d’urgence au bureau régional de l’OMS pour l’Afrique.

« Ce qui met la communauté en colère, c’est que nous ne venons que pour Ebola », dit-elle, ajoutant que la réponse devrait aller au-delà du virus lui-même.

« Notre réponse doit être globale, prenant en compte le problème du paludisme, ainsi que tous les autres problèmes de santé auxquels la communauté est également confrontée dans le cadre de la riposte à Ebola », insiste Roseline Bélizaire.

« Il ne faut pas oublier non plus qu’Ebola sévit dans des contextes humanitaires. La population est exaspérée, elle a besoin de paix et de beaucoup d’autres formes d’assistance », explique l’experte de l’OMS.

Maria Van Kerkhove, directrice par intérim du Département de la gestion des menaces épidémiques et pandémiques de l’OMS, s’est demandé lors du point de presse : « Des sommes considérables sont allouées à la lutte contre Ebola. Mais si nous sauvons quelqu’un d’Ebola et que son enfant meurt du paludisme, comment allons-nous réellement aider cette famille ? »

Elle en déduit que la réponse devait s’inscrire dans une perspective plus large. « Nous nous efforçons de garantir que le soutien que nous apportons repose sur une approche plus globale, prenant en compte l’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène, les questions de sécurité, le paludisme, la rougeole, le Mpox, mais aussi Ebola », a-t-elle précisé.

Capacité de prévention inférieure à 30%

La RDC a déjà enregistré 17 épidémies d’Ebola, plus que tout autre pays au monde. Pourtant, les experts présents à la conférence de presse ont admis que l’expérience accumulée ne s’était pas nécessairement traduite par une préparation adéquate sur le terrain face à cette épidémie qui a débuté seulement cinq mois après la fin de la 16e.

Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’Institut national de recherches biomédicales (INRB) en RDC et codécouvreur du virus Ebola en 1976, se dit « déçu » de ce que les expériences du passé ne se reflètent pas dans les pratiques actuelles sur le terrain.

« On dirait que cette épidémie nous a pris par surprise et que nous devons réapprendre comment impliquer la communauté dans la gestion de cette épidémie », déplore le chercheur.

Yap Boum II, chef de la division de préparation et de réponse aux situations d’urgence aux Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique), partage le même constat en déclarant que la préparation dans la zone touchée par l’épidémie est pratiquement inexistante.

« Il n’y a aucune préparation dans la région où nous nous trouvons. Nous devons tout mettre en place à partir de zéro : système de surveillance, prévention et contrôle des infections, soins cliniques, tout doit être reconstruit », dit-il.

A en croire cet expert de CDC Afrique, les évaluations sur le terrain ont révélé que la capacité de prévention des infections dans les établissements de santé de la province de l’Ituri, où l’épidémie est concentrée, était en moyenne inférieure à 30 %.

L’OMS a déclaré l’épidémie comme une urgence de santé publique de portée internationale le 17 mai en raison du risque de propagation transfrontalière. Cette épidémie est causée par le virus Ebola de souche Bundibugyo, contre lequel il n’existe aucun vaccin ni traitement homologués.

Renforcer la confiance

Jean-Jacques Muyembe fait savoir que les acteurs sur le terrain s’efforcent de rétablir la confiance de la communauté en mobilisant les chefs religieux et traditionnels.

« Ce que nous faisons actuellement, c’est contacter et parler aux leaders d’opinion, comme les pasteurs et les prêtres des églises, aux chefs traditionnels, ainsi qu’aux membres de l’équipe d’intervention locale » précise-t-il.

« S’ils s’expriment en langue locale, la population les considérera comme des proches, ce qui renforcera sa confiance dans l’intervention », explique le chercheur.

Quant à Salim Abdool Karim, directeur du Centre pour le programme de recherche sur le sida en Afrique du Sud, qui travaille sur la riposte à Kinshasa aux côtés de Jean-Jacques Muyembe, il soutient que le problème est plus profond que la simple communication, soulignant la nécessité de renforcer les systèmes de santé.

« Il est important que la population ait pleinement confiance dans le système de santé. Si les gens sont malades, ils doivent se rendre dans un établissement de santé pour pouvoir être diagnostiqués », martèle-t-il.

Il ajoute que, même si les tests en laboratoire se déroulent bien, un test de diagnostic rapide sur place est nécessaire de toute urgence.

Conflit armé

Le conflit armé constitue un autre facteur qui entrave les efforts de réponse. Yap Boum II indique que le gouverneur du Nord-Kivu a reconnu que les forces gouvernementales ne contrôlent qu’environ un tiers de la province en raison de la présence de groupes armés. « Il n’y a pas de santé sans paix », martèle-t-il.

Il poursuit en disant que « si les frontières sont fermées, l’accès à une partie de la population devient très difficile ». Soulignant au passage que la complexité de la situation humanitaire exige une réponse qui aille au-delà de l’intervention médicale.

« Il est important d’avoir une vision globale et holistique du défi, qui inclut la décentralisation, l’engagement communautaire, mais aussi la complexité du contexte humanitaire », insiste Yap Boum II.

Maria Van Kerkhove avertit que sans la confiance de la communauté, même la réponse la mieux financée ne pourra pas connaître de succès.

« Nous pouvons élaborer le meilleur plan. Nous pouvons mettre en place les meilleures interventions. Mais si nous n’avons pas la confiance et le soutien des communautés, nous ne pourrons tout simplement pas les appliquer » conclut-elle.

La version originale de cet article a été produite par l’édition anglophone de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne.