06/07/26

Les communautés locales, martyrs de la transition écologique

Mining in Cameroun
L'extraction de certains minerais necessite une grande quantité d'eau, privant les populations de cette ressource. Crédit image: SDN / J. Chongwang

Lecture rapide

  • L’extraction des minerais utilisés pour les énergies propres prive les populations locales d’eau
  • La RDC et l’Amérique du Sud sont parmi ces régions qui sont aussi exposées à certaines maladies
  • De profondes réformes sont nécessaires pour réduire les inconvénients de l’exploitation minière

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[LE CAIRE, SciDev.Net] Selon un rapport publié par le groupe de réflexion des Nations unies sur l’eau, la course aux minerais nécessaires aux énergies propres et aux technologies numériques favorise la pollution de l’environnement, menace l’accès à l’eau potable et nuit à la santé des populations dans certaines des communautés les plus pauvres du monde.

D’après ce rapport produit par l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies (UNU-INWEH), le lithium, le cobalt, le nickel, le graphite et les terres rares sont devenus le « pétrole du XXIe siècle ».

Car, ces minerais sont indispensables aux véhicules électriques, aux batteries, aux panneaux solaires, aux systèmes éoliens, aux centres de données et à l’intelligence artificielle (IA) tout en étant essentiels pour la sécurité économique.

“Les avancées technologiques ont pris le pas sur la gouvernance éthique, faisant peser le contrecoup du progrès sur les peuples qui sont les moins à même d’y faire face”

Abraham Nunbogu, UNU-INWEH

Mais le rapport souligne que les coûts environnementaux et humains liés à l’extraction de ces ressources pèsent principalement sur les régions minières les plus pauvres, telles que l’Afrique et l’Amérique du Sud, tandis que les bénéfices reviennent principalement aux pays industrialisés.

Kaveh Madani, directeur de l’UNU-INWEH, qui a dirigé l’enquête, a déclaré à SciDev.Net que le monde était en train de répéter les erreurs commises à l’ère des énergies fossiles.

A l’en croire, l’extraction des minéraux essentiels est présentée comme une condition indispensable pour le progrès, tandis que l’épuisement des ressources en eau, la pollution et leurs répercussions sur la santé sont considérés comme des « compromis acceptables ».

Le rapport affirme que la demande de ces minéraux a triplé entre 2010 et 2023, et pourrait plus que doubler d’ici 2030, puis quadrupler d’ici 2050.

La demande en lithium, en graphite et en cobalt pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050 par rapport aux niveaux de 2020 si la communauté internationale prend des mesures pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 ou 2 degrés Celsius.

« Zones sacrifiées »

Abraham Nunbogu, chercheur à l’UNU-INWEH et auteur principal du rapport, affirme que les technologies liées au développement durable ont « discrètement reproduit d’anciens schémas d’exploitation », créant ainsi de nouvelles « zones sacrifiées » dans les régions vulnérables.

« Les avancées technologiques ont pris le pas sur la gouvernance éthique, faisant peser le contrecoup du progrès sur les peuples qui sont les moins à même d’y faire face », a-t-il déclaré dans un entretien avec SciDev.Net.

Selon ce rapport, l’Afrique détient environ 30 % des réserves mondiales de minéraux essentiels. La République démocratique du Congo (RDC), Madagascar et le Maroc détiennent à eux trois plus de la moitié des gisements mondiaux de cobalt ; la RDC représentant à elle seule plus de 60 % de la production mondiale de cobalt.

En RDC, où plus de 80 % de la production minière provient de mines industrielles contrôlées par des sociétés étrangères, près des trois quarts de la population vivent avec moins de 2,15 dollars américains par jour. Et environ deux tiers n’ont pas accès à l’eau potable, alors que le pays détient plus de la moitié des réserves d’eau douce de l’Afrique.

Selon Abraham Nunbogu, l’exploitation minière a de graves répercussions sur la vie quotidienne « lorsque les gens ne peuvent plus boire en toute sécurité ni respecter les règles d’hygiène élémentaires sans courir de risques » ; la dégradation de la qualité de l’eau potable et des conditions d’assainissement devenant « une urgence de santé publique ».

Pollution chimique

Osama Sallam, expert en ressources hydriques à l’Agence pour l’environnement d’Abou Dhabi et au Centre national de recherche sur l’eau d’Égypte, affirme que l’exploitation minière menace la sécurité de l’approvisionnement en eau à travers l’épuisement excessif des ressources, comme dans le cas de l’extraction du lithium, et la pollution chimique, comme dans le cas de l’exploitation du cobalt.

Selon le rapport, la production d’une tonne de lithium nécessite environ 1,9 million de litres d’eau.

Dans le « triangle du lithium » d’Amérique du Sud, une région en grande partie aride, l’extraction fait baisser le niveau des nappes phréatiques utilisées pour l’eau potable et l’élevage, mettant ainsi les communautés en danger, explique Osama Sallam. Cette région, qui comprend la Bolivie, l’Argentine et le Chili, recèle plus de la moitié des réserves mondiales de lithium.

En 2024, la production mondiale de lithium, hors États-Unis, a atteint environ 240 000 tonnes. Ce qui a nécessité environ 456 milliards de litres d’eau ; une quantité suffisante pour couvrir les besoins annuels en eau à usage domestique d’environ 62 millions de personnes en Afrique subsaharienne.

Mohamed Tawfik, professeur de géographie physique à l’université de Sohag, en Égypte, explique que de nombreuses mines sont exploitées dans des régions arides ou semi-arides, où l’évaporation est importante et où la recharge des nappes phréatiques est lente.

« Dans de tels environnements, tout prélèvement d’eau important et continu ne constitue pas une utilisation temporaire, mais une modification du bilan hydrique de la région », explique-t-il, ajoutant que cette perturbation vient s’ajouter aux pressions causées par le changement climatique.

Outre la raréfaction de l’eau, la pollution constitue un problème majeur.

Déchets toxiques

Selon ce rapport, la production d’une tonne de minerais de terres rares peut générer environ 2 000 tonnes de déchets toxiques. En 2024, la production mondiale de terres rares a généré, selon les estimations, 707 millions de tonnes métriques de déchets toxiques, soit l’équivalent de près de 59 millions de camions-poubelles pleins.

En RDC, les conséquences sur la santé sont évidentes. Une enquête menée auprès des communautés minières a révélé que les maladies de peau et les problèmes gynécologiques chez les femmes et les filles étaient très répandus. Environ un tiers des sites miniers de la RDC emploient des enfants.

Selon une étude citée dans le rapport, les taux des maladies telles que les anomalies du tube neural et les malformations des membres inférieurs étaient également plus élevés dans les services de maternité situés à proximité de zones minières.

Osama Sallam met en garde contre la contamination par les métaux lourds, qui menace l’eau potable, l’agriculture et la sécurité alimentaire. Un prélèvement excessif des eaux souterraines peut assécher les puits d’irrigation, tandis que les métaux lourds peuvent détruire la fertilité des sols et rendre les cultures impropres à la consommation, mettant ainsi en péril les moyens de subsistance des petits producteurs.

Pour cet expert, les politiques en vigueur en matière de gestion de l’eau ne permettent pas de faire face à ces pressions, car les pouvoirs publics privilégient souvent l’octroi de permis d’exploitation minière dans l’optique d’un retour sur investissement rapide, tandis que les évaluations de l’impact cumulatif sur les ressources en eau font largement défaut.

Réformes rigoureuses

Sans des réformes rigoureuses, les régions minières pourraient se retrouver en situation de pénurie d’eau dans les bassins hydrographiques environnants aussi bien en surface que dans le sous-sol, met-il en garde.

Le rapport préconise une restructuration des chaînes d’approvisionnement en minerais, et non l’abandon de la transition écologique. Il indique que les gouvernements doivent investir dans les infrastructures de recyclage et dans la recherche scientifique sur la substitution des matériaux afin de réduire la demande mondiale en minerais nouvellement extraits.

Pour sa part, Kaveh Madani soutient que les objectifs climatiques ne pourront être atteints de manière durable que si la demande en biens matériels est réduite, si les normes environnementales sont respectées, si les ressources en eau sont protégées et si les bénéfices sont répartis plus équitablement.

Abraham Nunbogu préconise la mise en place d’une obligation de diligence raisonnable, l’adoption de politiques commerciales respectueuses des droits de l’homme et de la protection de l’eau, des investissements dans le recyclage et la substitution des matériaux, ainsi qu’un soutien à la restauration de l’environnement et de la santé dans les régions touchées.

« La consommation éthique sans réforme structurelle n’est pas suffisante », martèle-t-il, en soulignant que le recyclage à lui seul ne suffira pas s’il n’est pas associé à une réduction de la demande, à l’utilisation de matériaux alternatifs et à des normes d’extraction contraignantes.

La version originale de cet article a été produite par l’édition mondiale de SciDev.Net.