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Les défis du financement de la recherche en Afrique
  • Les défis du financement de la recherche en Afrique

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  • La mobilisation des ressources pour la recherche est un travail de longue haleine

  • Il faut créer des services de mobilisation et de gestion de ressources dans les universités

  • Des modèles de financement de la recherche font déjà leurs preuves sur le continent

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Le financement de la recherche en Afrique se rapporte très souvent au volume d’argent comptant "frais". Cette définition limite la propension des chercheurs à identifier la diversité des ressources pour conduire leurs recherches.

En fait, les ressources sont multiples et trois principalement représentent la base pour l’attraction de fonds.

Il s’agit en premier de l’état de l’environnement institutionnel (universités, instituts et centres) et technique (laboratoires et autres espaces d’expérimentation) de la recherche ; la seconde ressource concerne le partenariat qui permet de mutualiser les ressources avec l’expression des avantages comparatifs. Elle permet de générer une valeur ajoutée si les principes [1] sont bien respectés ; la troisième ressource représente les fonds de recherche pouvant émaner des fonds complétifs des coopérations bilatérales et multilatérales, des fondations, des entreprises, des privés, des philanthropes et très rarement des Etats [2] en ce qui concerne l’Afrique.
 
La recherche coûte cher et les effets sont perceptibles à court, moyen et long termes pour la recherche fondamentale et ceci est rarement compris des politiques en Afrique. De plus, l’environnement actuel et les modes de financement ne permettent pas l’expression d’une recherche en réponse aux préoccupations sociales et environnementales et surtout à celle dite libre.

Echelle sociale
Figure 1 : L’ascension académique est difficile pour les jeunes et surtout les femmes

Mis à part l’effort de quelques pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Egypte et récemment la Tanzanie, le Nigéria et l’Ethiopie, l’objectif de 1% du PIB des pays africains consacré à la recherche est un boulet que traînent les décideurs politiques, malgré les stratégies adoptées.
 
Même si les critères sont parfois à questionner, les universités africaines et plus particulièrement les universités francophones sont mal classées au plan international. Il faut arriver à la centaine pour trouver une université africaine.
 
Ceci illustre un tableau peu reluisant pour certains facteurs de développement (santé, sécurité alimentaire). L’Afrique représente 15% de la population mondiale et supporte 25% de la charge globale de morbidité. Pourtant, face à ces grands défis, elle ne concentre que 2 % des résultats de la recherche et seulement 1% de capacité au niveau mondial.
 
Obstacles
 
En plus de leur faible proportion, les résultats de la recherche sont faibles et inégalement répartis et l’insuffisance de financement dilue la qualité scientifique (Prof. Abegaz, Académie Africaine des Sciences).
 
Cela s’explique par une infrastructure insuffisante et une pénurie structurelle du personnel scientifique qualifié. Avec seulement environ 80 scientifiques et ingénieurs par million d’habitants contre près de 150, 2500 et 4000 respectivement au Brésil, en Europe et aux Etats-Unis, il est clairement admis que la recherche est le moteur du développement. Le principal obstacle perçu est l’insuffisance de financement.

 
 
L’Afrique regorge d’une multitude d’instituts et de centres de recherches mais rarement des "universités de recherche" ; car, l’enseignement qui se nourrit de la recherche prime dans les stratégies des institutions académiques et d’évaluation de la science.
 
Nous pouvons résumer les obstacles en Afrique en 3 points : (i) le manque d’expression d’une culture de la recherche, (ii) l’environnement de la recherche peu propice à l’expression des talents, et (iii) l’absence de mécanisme institutionnel d’accès aux fonds compétitifs de recherche et de la production scientifique.
 
Comme on le voit, les contraintes sont multiples et inégalement réparties. Ces obstacles sont aussi la résultante de la faiblesse des infrastructures et une stratégie de maintenance quasi inexistante. En outre, la formation à la recherche et la formation à la gouvernance et à l’administration de la recherche sont des limites à une vraie recherche.
 

“La formation à la gouvernance, à l’administration et à la gestion de la recherche est la moins considérée dans les universités et centres de recherche en Afrique.”

En effet, la formation à la gouvernance, à l’administration et à la gestion de la recherche est la moins considérée dans les universités et centres de recherche en Afrique. Pour répondre à ce défi, le Centre suisse de recherche scientifique en Côte d’Ivoire (CSRS) a mis en place, depuis 2012, un module de formation sur la gouvernance, l’administration et la gestion de la recherche. Il s’agit du "Learning package" offert sous forme d’Ecole d’été et qui pourrait être transformé en master d’administration de la recherche.
 
Modèles possibles
 
Lors d’une rencontre à l’université d’Oxford (UK) en marge de la réunion du Grand Challenge (Londres, octobre 2016), nous nous sommes exprimés à travers le professeur Abegaz (président de l’Académie africaine des Sciences) au sujet de l’alignement de nos recherches sur les Objectifs du développement durables (ODD) et l'Agenda 2063 de l'Union africaine qui fournissent un cadre et des lignes directrices sur les priorités de la recherche en Afrique.
 
Quatre piliers ont été définis : (i) la construction et / ou la modernisation des infrastructures de recherche, (ii) l'amélioration de l'excellence technique et professionnelle par la formation à la recherche, (iii) la promotion et la pertinence de l’l'innovation associée à l'entrepreneuriat, (iv) la création d'un environnement propice au développement de l’innovation, de la science et de la technologie sur le continent africain.
 
Le fait de profiter du dividende démographique dans la croissance de la population de l'Afrique et de donner la priorité aux besoins des universités africaines sera également essentiel. La principale recommandation était de se concentrer sur des partenariats de longue durée, de cibler les investissements dans les universités, d'accorder la priorité aux besoins de développement des pays africains et d'établir des programmes de tutorat solide avec des possibilités de soutien de carrière pour assurer la relève et une recherche soutenue.
 
Dans cette perspective, le transfert du centre de gravité de la recherche en Afrique est un impératif. Ainsi, la formation des alliances et réseaux africains autour des pôles de compétences peut permettre d’aborder les questions de divergences de capacité en Afrique.
 
Cependant, tout n’est pas sombre dans les stratégies de mobilisations des ressources ni dans les capacités de certaines institutions à servir de centre d’excellence de recherche. Nous donnons ici 3 exemples qui illustrent les efforts dans l’amélioration du système de recherche en Afrique.
 
Le Centre Suisse de Recherches Scientifiques en Côte d’Ivoire totalise 65 ans d’expérience. C’est un centre de recherche interdisciplinaire ivoiro-suisse avec un mandat régional de recherches sur les questions du bien-être de la population et de la gestion durable de l’environnement. Il a une autonomie et une gestion privée.
 
Son budget annuel de fonctionnement est d’environ 1 milliard de FCFA, soir 1,6 million de dollars (2016) dont 30 % proviennent de la subvention des deux pays et 70 % sont mobilisées par les chercheurs à travers les frais de gestion de projets compétitifs et de services. Le budget global annuel de la recherche en entrée-sortie est évalué à 2 milliards de FCFA (3,2 millions de dollars), obtenu totalement sur fonds compétitifs au plan national, africain et international. Le CSRS est à 15 % de taux de succès sur les appels compétitifs, ce qui représente un bon niveau si les chercheurs participent à augmenter le dénominateur.
 
Le consortium Afrique One est un modèle initié en 2009 par le Wellcome Trust et porté par des Africains dans le cadre de l’"African Institutions Initiative". Il a permis, grâce à un financement de 4,2 milliards de FCFA, soit 6,8 millions de dollars (2009-2015), à 11 institutions africaines (fig. 2) d’améliorer en 5 ans leurs performances de recherche de financement (tableau I). Cela grâce au renforcement des capacités de recherche et à l’amélioration de l’environnement de travail des chercheurs dans le domaine de l’approche "One Health" ou "Une seule santé".

 
Tableau I : Performance d’Afrique One dans le cadre du financement du renforcement des capacités individuelles et institutionnelles (2009-2015)
Indicateurs
Quantité
Nombre de projets mobilisés (Unité) 138
Montant cumulé
(Millions USD)
137
Publications
(Articles, livres, fiches, policy briefs…)
305
Chercheurs formés
(Msc, PhD, Posdocs, Seniors, finance)
111
Personnel d’appui technique formé 20
Institutions de recherche engagées en Afrique 53
Modules de formation de courte durée (Admin et gestion recherche) 30
Session de formation
(Unité)
107
Auditeurs des formations
(Chercheurs et étudiants)
723
Ce modèle confirme l’impérieuse nécessité de renforcement des capacités des chercheurs et des institutions africaines et milite pour le transfert du centre de gravité de la recherche africaine en Afrique comme indiqué par Dr Tom Kariuki de l’Académie africaine des sciences (http://aesa.ac.ke/). Fort de cette expérience unique, un consortium de bailleurs (WT, DFID, NEPAD) supporte 11 chercheurs africains d’institutions dans le sens de l’accélération de la science en Afrique avec le développement du leadership et de la formation.
 
Le Programme d’appui stratégique à la recherche scientifique en Côte d’Ivoire (PASRES) : pour pallier le déficit de financement de la recherche en Afrique, Il est impératif de se mettre à la quête de modèles de financement qui permettraient de booster la recherche par la contribution des Etats au financement en marge des fonds compétitifs.
 
Les Etats africains contribuent certes indirectement à la recherche à travers la formation de base des cadres, la création des universités et des centres de recherches. Mais cette contribution est très souvent négligée ou sous-estimée. Le besoin du chercheur est un fonds de roulement permettant de conduire ses recherches.
 
Des pays ont mis en place des mécanismes avec des résultats perceptibles à l’instar du financement des chaires en Afrique du Sud, The Tanzania Commission for Science and Technology (COSTECH) et le Fonds national pour la recherche et l’innovation pour le développement (FONRID) au Burkina Faso pour ne citer que ceux-là.
 
En Côte d’Ivoire, à travers les fonds de désendettement de la Suisse, un programme ivoiro-suisse a été établi en 2008 avec un fonds initial de 5 milliards de FCFA (8 millions de dollars) en dépôt à terme (DAT) dans une institution financière. Seuls les intérêts annuels générés sont utilisés pour le financement des projets sur appel compétitif à raison de 20% pour le fonctionnement et 80% pour le financement des bourses (fig. 3) dans les domaines de recherche contribuant à la lutte contre la pauvreté (5 - 15 millions FCFA, soit 8 000 à 24 200 dollars par projet).
 
A terme, il est envisagé une enveloppe supplémentaire de 5 milliards de FCFA au DAT de la part du gouvernement ivoirien pour doubler le volume financier et créer un fonds destiné à la recherche, la technologie et l’innovation. Le dispositif autonome du secrétariat exécutif du PASRES permet d’envisager une gouvernance autonome à condition que le pays se dote d’une loi d’orientation de la recherche scientifique.
 
L’autonomie de gestion de l’agence d’exécution (le CSRS) reste un facteur de réussite déterminant et permettant aux trois organes de gouvernance (secrétariat exécutif-administration, conseil scientifique-orientation, comité de pilotage-décision) de fonctionner sans problèmes. L’expression de bonnes questions de recherche, l’encadrement des jeunes chercheurs, la gestion des fonds par les lauréats et la valorisation des résultats de recherches représentent, d’après le PASRES, les contraintes majeures. Pour cela des programmes de formation accompagnent depuis les candidats et les lauréats ont été initiés par le programme.
 
 
Ces trois "succès" présentent des éléments communs qui peuvent constituer des conditions "préalables" nécessaires certainement mais pas suffisantes. La première condition est l’horizon temporel. Il est difficile de développer une démarche efficace de mobilisation de ressources et de production de la bonne science dans un délai court. Le besoin de temps s’accompagne d’un partenariat de longue durée et d’apprentissage mutuel.
 
Les mécanismes de collaboration et de soutien (technique et financier) doivent s’établir sur une période permettant la compréhension et l’appropriation des démarches. Enfin, l’autonomie dans la gouvernance et l’établissement d’une planification (élaboration d’un plan stratégique réaliste) permettent l’évaluation, la correction et la poursuite de cette construction.

Perspectives

De nouvelles dynamiques sont perceptibles à l’horizon et ce à tous les niveaux (Etats, bailleurs, chercheurs) pour permettre la mobilisation et l’utilisation des ressources consacrées à l’agenda de la recherche. L’Académie africaine des sciences (AAS) veut porter l’agenda de recherche de l’Union africaine à l’horizon 2063.
 
Mais pour y arriver, certaines conditions doivent motiver les bailleurs et la contribution des Etats est nécessaire : (i) amélioration de l’environnement de la recherche avec des moyens de base, (ii) mise en place de bureaux de mobilisation et de gestion de projets dans nos universités et centres de recherche, (iii) formation des chercheurs non seulement à la rédaction des projets, mais aussi à l’administration et à la gestion, (iv) un référentiel de gestion financière et de gouvernance des institutions de recherche.
 
Outre ces conditions, adopter un cadre institutionnel qui met la recherche au centre des stratégies académiques et politiques, établir des conventions nationales, régionales et même panafricaines d’objectifs de recherche avec des moyens alloués dans le cadre du plan stratégique de la recherche et de l’innovation technologiques de l’Union africaine.
 
L'Alliance pour l'accélération de l'excellence scientifique en Afrique (AESA), initiée par le NEPAD/UA et un consortium de bailleurs de fonds (Wellcome Trust, DFID et la Fondation Bill & Melinda Gates), est l’une des pistes de création d'un écosystème viable de recherche en Afrique.
 
En outre la Fondation Bill & Mellinda Gates vient de lancer une initiative incitant les chercheurs africains à développer une approche originale de communication incitative des Etats africains à financer la recherche et le développement. Ceci traduit aussi l’incapacité ou les difficultés des chercheurs à communiquer sur leurs résultats et leurs besoins. Pour la plupart, seuls les promotions académiques sont communiquées.
 
Les pays doivent donc placer la science et la technologie au cœur de leur développement des Fonds de recherche compétitifs et autonomes et une implication des académies des sciences et le secteur privé.
 
Pour cela il faudra que les chercheurs se préparent à rendre compte de leurs résultats sur la base des indicateurs de performance : (i) brevets, production scientifique et technique sous toute ses formes avec un système de protection, (ii) volume financier attiré pour la recherche et l’amélioration de l’environnement de la recherche, (iii) le nombre de ressources humaines formées dans le cadre de la chaîne de valeur de la formation académique et (iv) les comptes financiers audités de leurs institutions.
 

Cet article fait partie d'une série sur l'avenir du financement de la recherche dans les pays à revenu faible et intermédiaire, soutenue par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).


Références

Chercheur et universitaire togolais, Bassirou Bonfoh est le directeur général du Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS) et directeur du Consortium Afrique One.

[1] 11 Principes et 7 Questions: Sciences Switzerland
[2] En Côte d’Ivoire, pour un budget de près de 6.000 milliards de FCFA, seulement 5,5 milliards, soit 0,09%, seraient consacrés à la recherche (2016).
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