31/03/26

Q&R : Pourquoi les fonds d’adaptation échappent aux peuples les plus touchés ?

Q&A on Adaptation picture
Des agricultrices arrosant leurs terres dans le Woreda de Gemechis, en Éthiopie. Les financements destinés à soutenir les efforts d'adaptation parviennent rarement jusqu’aux populations les plus exposées. Crédit image: Consortium ACCRA / FAO

Lecture rapide

  • Le financement de l’adaptation reste tributaire des donateurs, les investissements privés étant limités
  • Les acteurs locaux font face à des freins tels que la perception des risques et la complexité des systèmes
  • Un financement direct et un accès plus facile pourraient ouvrir la voie à des solutions au niveau local

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[LAGOS, SciDev.Net] Partout en Afrique, les communautés s’adaptent déjà aux chocs climatiques, qu’il s’agisse du changement des régimes des précipitations ou de l’intensification des inondations. Mais les fonds destinés à les soutenir parviennent rarement jusqu’aux populations les plus exposées.

Dans certaines parties de l’Afrique, les agriculteurs ajustent leurs saisons de plantation, les communautés côtières renforcent leurs littoraux et les innovateurs locaux élaborent des solutions de résilience à faible coût.

Pourtant, malgré ces efforts, le financement de l’adaptation au changement climatique continue de transiter en grande partie par des systèmes verticaux qui peinent à atteindre les populations les plus touchées.

“La solution la plus pragmatique consiste pour les gouvernements à augmenter les dotations budgétaires consacrées à l’adaptation, à intégrer le climat dans la planification sectorielle, à émettre des obligations vertes ou de résilience”

Emmanuel Siakilo

Un nouveau rapport intitulé « A comprehensive study on climate adaptation intervention in Africa » (Étude exhaustive sur les interventions d’adaptation au changement climatique en Afrique), publié en février par Global Health Strategies (GHS) en partenariat avec la Direction de l’environnement durable et de l’économie bleue de la Commission de l’Union africaine (Commission de l’UA), révèle que le financement de l’adaptation reste fortement tributaire des sources multilatérales et bilatérales, les contributions du secteur privé ne représentant que 12 à 15 %.

Emmanuel Siakilo. Crédit image : SDN/Dann Okoth

Il met également en lumière un problème plus profond : les acteurs locaux, souvent les mieux placés pour concevoir et mettre en œuvre des solutions d’adaptation, se heurtent à des obstacles systémiques pour accéder aux financements.

Notamment des structures de financement complexes, une forte dépendance aux intermédiaires et des perceptions des risques qui marginalisent les initiatives conduites par les communautés.

Dans cette interview, Emmanuel Siakilo, conseiller principal en matière d’adaptation au changement climatique et de résilience auprès de la Commission de l’UA, explique pourquoi le financement de l’adaptation n’atteint pas les zones où on en a le plus besoin et ce qu’il faudra faire pour corriger cette situation.

Pourquoi les capitaux privés restent-ils limités dans le paysage du financement de l’adaptation en Afrique ?

Les investisseurs privés sont rebutés par des rendements financiers faibles et incertains, des délais de rentabilisation longs, des modèles de revenus fragiles et un risque perçu comme élevé – qu’il soit climatique, politique ou monétaire. Les bénéfices de l’adaptation sont souvent des biens publics, tels que la résilience et les pertes évitées, ce qui les rend difficiles à monétiser.

Le nombre limité de projets en cours et l’absence d’indicateurs standardisés réduisent également la confiance des investisseurs. De plus, le nombre de projets bien préparés et viables reste limité, et l’absence d’indicateurs standardisés pour mesurer les rendements réduit encore davantage la confiance des investisseurs.

Quel est le principal obstacle qui empêche les acteurs locaux d’accéder au financement climatique ?

La perception du risque est l’obstacle le plus restrictif.

Même lorsque les structures de financement sont complexes, ce qui motive réellement l’exclusion, c’est la perception d’un risque fiduciaire, opérationnel et climatique élevé — en particulier lorsqu’il s’agit d’acteurs locaux. Cette perception conduit à des exigences strictes, à une forte intermédiation et à de multiples niveaux de diligence raisonnable, ce qui, en fin de compte, rend très difficile l’accès direct au financement pour les organisations locales.

De quelles options réalistes les gouvernements africains disposent-ils pour accroître le financement national en faveur de l’adaptation menée localement ?

La solution la plus pragmatique consiste pour les gouvernements à augmenter les dotations budgétaires consacrées à l’adaptation, à intégrer le climat dans la planification sectorielle, à émettre des obligations vertes ou de résilience, à réformer les subventions, à améliorer le recouvrement des impôts et à créer des fonds nationaux pour le climat. Il est également essentiel de tirer parti des financements publics pour attirer les capitaux privés par le biais de garanties et de cofinancements.

Le rapport note que les investissements privés continuent de privilégier l’atténuation — notamment les transitions énergétiques — plutôt que l’adaptation. Qu’est-ce qui rendrait les projets de résilience climatique suffisamment bancables pour attirer les investisseurs privés ?

Plus généralement, la justification réside dans le retour sur investissement. L’analyse indique que les projets ont besoin de sources de revenus plus claires ou de modèles permettant de réaliser des économies (par exemple, des produits liés à l’assurance, des redevances d’utilisation, des dividendes de résilience), de meilleurs instruments de partage des risques (garanties, financements mixtes) et d’indicateurs standardisés pour quantifier les rendements. Des cadres politiques solides et le regroupement de petits projets en portefeuilles viables peuvent également être utiles

De nombreuses innovations réalisées au niveau local sont l’œuvre des communautés ou de petites organisations. Quels mécanismes pourraient, selon vous, faciliter l’intégration de ces solutions dans les circuits formels d’investissement et de mise à l’échelle ?

Je pense que des mécanismes tels que les incubateurs et les accélérateurs, les guichets dédiés aux petites subventions, les fonds pilotés par les communautés et les partenariats avec des ONG ou des intermédiaires peuvent permettre de structurer et de développer les projets. Les plateformes numériques et les modèles d’agrégation peuvent connecter les solutions locales à des canaux de financement plus importants.

Quels indicateurs les décideurs politiques devraient-ils suivre pour évaluer si l’adaptation est véritablement menée au niveau local ?

Les indicateurs les plus importants comprennent la proportion des fonds parvenant aux acteurs locaux, le niveau d’autonomie décisionnelle des communautés, l’inclusion des groupes marginalisés, l’alignement sur les priorités locales, la transparence dans l’allocation des fonds et les preuves d’une capacité locale durable.

Comment les gouvernements et les bailleurs de fonds peuvent-ils garantir que “l’adaptation menée au niveau local” transfère véritablement le pouvoir aux communautés?

Les gouvernements et les bailleurs de fonds doivent décentraliser le contrôle financier, simplifier les conditions d’accès, financer plus directement les institutions locales et mettre en place des mécanismes de responsabilisation pilotés par les communautés elles-mêmes. La planification et le suivi participatifs devraient être obligatoires, et non considérés comme symboliques ou purement formels.

Quel changement de politique unique pourrait le mieux accélérer l’adaptation au changement climatique menée localement à travers l’Afrique ?

L’impact le plus important serait obtenu grâce à un financement direct et flexible des acteurs locaux, associé à des critères d’accès simplifiés, car cela permet à la fois de corriger les déséquilibres de pouvoir et de lever les obstacles qui empêchent les solutions mises en place localement de se déployer à grande échelle.

La version originale de cet article a été produite par l’édition de langue anglaise de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne.

Cet article a été produit avec le soutien de Global Health Strategies, une organisation qui utilise la communication et le plaidoyer pour aider à provoquer des changements profonds dans les domaines de la santé et du développement à travers le monde.