28/03/25
L’urgence de digitaliser les données sanitaires en Afrique
Par: Kuessi Giraud Togbé
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[DAKAR] La digitalisation des données de santé en Afrique aujourd’hui est un enjeu stratégique pour améliorer la qualité des soins, déclare Serge Bataliack, spécialiste de l’information stratégique en santé dans la région Afrique de l’OMS.
Pour ce dernier « la digitalisation va permettre aux populations de bénéficier de soins de qualité. C’est aussi un enjeu de sécurité ».
Pour Abdourahmane Sow, directeur de la santé publique à l’Institut Pasteur de Dakar au Sénégal, la digitalisation constitue une opportunité pour tout le système de santé, pour l’amélioration des offres de soins et en tant qu’un outil important de planification sanitaire
“Si on ne sait pas identifier le patient d’un hôpital à un autre, d’une région à une autre, c’est qu’on peut commettre des erreurs sur sa prise en charge. Et même, on ne serait pas capable d’alimenter, comme il le faut, le système de santé public du pays”
Cheik Oumar Bagayoko, USTTB, Bamako, Mali
Les deux experts s’exprimaient lors de la troisième série de dialogue politique de la plateforme de l’Observatoire africain de la santé sur les systèmes et les politiques de santé (AHOP), organisée début mars 2025 à Dakar et consacrée au renforcement de la digitalisation des données de santé en Afrique.
L’objectif était de discuter des évidences, d’échanger des idées, des approches, de proposer des voies politiques et des recommandations sur la manière d’améliorer la digitalisation des données de santé.
« C’est des dynamiques aujourd’hui qui permettent aux chercheurs et aux décideurs de dialoguer pour que les processus que nous (politiques, ndlr) mettons en place soient basés sur des données probantes », explique Samba Cor Sarr, directeur de cabinet du ministre sénégalais de la Santé et de l’action sociale.
Plusieurs pays africains se sont inscrits dans la dynamique de digitalisation des données de santé. C’est le cas du Sénégal où l’innovation récente, selon les autorités ministérielles, est l’acquisition d’un logiciel moderne pour les dossiers médicaux des patients.
« Le pays vient d’avoir un logiciel, un système d’information pour le dossier médical des patients. Je pense que ça, c’est une forte avancée », se réjouit Ibrahima Dia, coordinateur de la cellule santé & numérique du ministère sénégalais de la Santé et de l’action sociale.
Ce dernier ajoute qu’« aujourd’hui, nous avons 12 000 patients qui vont bientôt avoir accès aux données avec une carte de santé. Ça aussi, c’est un point fort ».
Une volonté est affichée par les autorités sénégalaises avec le lancement du « New Deal » technologique, qui vise à renforcer la souveraineté numérique du pays et à répondre aux besoins dans divers secteurs, y compris la santé, rappelle Ibrahima Dia.
Interopérabilité
Le Mali, à l’instar de beaucoup de pays en Afrique subsaharienne, a entamé la digitalisation de ses données de santé il y a plusieurs années, renseigne Cheik Oumar Bagayoko, chercheur en informatique de santé, interrogé par SciDev.Net.
« Cela va, dit-il, du niveau communautaire jusqu’au niveau central. Il y a beaucoup d’applications qui sont utilisées », clarifie cette source qui est par ailleurs le directeur du Centre d’innovation et de santé digitale (Digi-Santé-Mali) de l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako (USTTB).
Au Rwanda, un projet de digitalisation du système de santé du pays existe et s’aligne d’ailleurs sur le plan stratégique « One Health II » (2019-2024). Un aspect clé de cette stratégie est l’amélioration de l’interopérabilité des systèmes, ainsi que le renforcement des infrastructures de santé numérique.
A titre d’exemple, le pays s’est doté d’un drone de livraison médicale dénommé Zipline. Et, le TracNet, un outil qui implique l’utilisation de téléphones mobiles rechargeables à énergie solaire pour lutter contre les pandémies.
Selon Jean Marie Vianney Ntibazamushobora, spécialiste en informatique de santé à l’université du Rwanda, le pays s’est lancé dans ce processus depuis des années à tel point que presque 80 % des institutions utilisent des logiciels de santé pour gérer leurs dossiers.
Pour cette source, les premiers investissements du pays ont pris en compte les questions d’infrastructures et de connectivité. En d’autres termes, les moyens ont été mis pour assurer une bonne couverture d’internet sur le territoire.
« Après la gestion des dossiers, on a essayé d’implémenter d’autres systèmes comme l’utilisation des drones pour la distribution des poches de sang et de vaccins dans les villes et surtout les milieux ruraux », dit-il.
Toutefois, malgré les efforts consentis pour la digitalisation des données de santé en Afrique subsaharienne, plusieurs défis subsistent, souligne Cheik Oumar Bagayoko.
« Il y a des services qui sont développés, mais les fondamentaux manquent pour que ces services-là puissent être exploités dans toutes leurs potentialités pour mieux soigner le patient et piloter la santé publique », explique le chercheur.
Fondamentaux
Serge Bataliack relève que le premier défi qui est, selon lui, la base est un défi de gouvernance. « Lorsqu’on parle de gouvernance, on parle de vision, on parle de prospective…c’est-à-dire comment est-ce qu’on entrevoit la digitalisation des systèmes de santé en Afrique », fait-il savoir.
« Il y a aussi le défi de la standardisation », ajoute ce spécialiste de l’information stratégique en santé. Il est important, dit-il, de créer des standards nationaux qui vont faciliter les échanges et la communication.
Cheik Oumar Bagayoko précise qu’il faudrait mettre en place « le cadre d’interopérabilité qui fixe les règles et les contraintes d’échanges entre les différents outils utilisés pour mieux prendre en charge le patient ».
Selon lui, quand un patient va quitter un point A pour un point B ou C, il faut que ses données sanitaires le suivent. Et on sait que le point A peut utiliser un outil différent du point C ou du point B. Il faut donc, suggère-t-il, « que tous ces points-là puissent utiliser le même langage, le même standard de partage des données ».
Il évoque aussi la mise en place d’un identifiant unique du patient qui, pour lui, est un élément qui va accompagner le cadre d’interopérabilité. « Si on ne sait pas identifier le patient d’un hôpital à un autre, d’une région à une autre, c’est qu’on peut commettre des erreurs sur sa prise en charge. Et même, on ne serait pas capable d’alimenter, comme il le faut, le système de santé public du pays », prévient-il.
L’expert pense également qu’il faut une infrastructure de connectivité non seulement dans les centres urbains mais surtout en milieu rural.
Parce que, explique-t-il, « les données de santé existantes montrent que les populations, en fonction du milieu de résidence, du genre, de la région, de l’âge, ne bénéficient pas des mêmes chances d’avoir des soins de qualité. Donc la connectivité peut aider à résoudre ces problèmes ».
Selon une note d’information de la plateforme de l’AHOP, publiée en 2024 et intitulée « Digitalisation des données de santé en Afrique : libérer le potentiel », en augmentant l’adoption des interventions de santé numérique, les systèmes de santé africains pourraient réaliser jusqu’à 15 % de gains d’efficience d’ici 2030 et utiliser les économies réalisées pour améliorer l’accès aux soins de santé.