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[YAOUNDÉ, SciDev.Net] L’Afrique doit utiliser les sciences fondamentales, notamment les mathématiques, pour résoudre les nombreux défis de développement auxquels elle reste confrontée, soutient Abdon Atangana, mathématicien et président de la Société africaine de mathématiques appliquées et industrielles.
Selon le scientifique, les dirigeants africains devraient comprendre que les mathématiques ne sont pas seulement abstraites, mais qu’elles sont applicables et peuvent contribuer à la résolution de problèmes dans tous les domaines.
Pour illustrer ses propos, le mathématicien présente une expérience menée en Namibie dans le domaine de l’agriculture, concernant une zone de production de tomates et un projet d’exploitation d’uranium.
“Lorsqu’une civilisation maîtrise les mathématiques, elle acquiert de ce fait la capacité de se construire. Lorsqu’elle les néglige, elle est condamnée à regarder les autres construire en son nom, c’est-à-dire condamnée à en payer le prix à plus ou moins long terme”
Jean-Emmanuel Pondi, Fondation Pondi
« Il était question qu’on essaie de monter un modèle mathématique pour dire aux gens qui vont extraire l’uranium, comment est-ce que vous allez faire pour ne pas perturber l’agriculture. Pour ne pas perturber ceux-là qui nourrissent les populations », relate le mathématicien.
« On a fait cette étude, on a constaté que pendant que ces gens sont en train d’enlever de l’eau, cette eau-là affecte l’eau qui est utilisée par les agriculteurs », explique-t-il.
Il ajoute que son équipe et lui ont développé un modèle mathématique capable de dire quelle quantité d’eau, les agriculteurs seront capables d’utiliser par jour pour que la plante soit en mesure de produire beaucoup de tomate.
« Et à la fin, on était en mesure de dire aux dirigeants namibiens de ne pas accepter l’extraction d’uranium. Et on a donné nos arguments : on ne peut pas leur permettre de venir extraire cet uranium en détruisant la nappe d’eau souterraine qui est très importante pour l’agriculture en Namibie. A la fin, le gouvernement de Namibie a pris la décision de ne pas donner la licence d’extraction de l’uranium », précise-t-il.
Poursuivant dans le domaine de l’agriculture, Charles Awono Onana, ingénieur et ancien directeur de l’Ecole normale supérieure polytechnique de Yaoundé (ENSPY) au Cameroun, indique que la climatologie influence l’agriculture ; qui a besoin d’eau.
Les mathématiques, poursuit-il, permettent de modéliser le climat « et même de dire qu’est-ce qui va se passer dans un ou deux mois. C’est pour ça qu’on a des satellites d’observation », précise-t-il.
« Vous voyez, tout ça ce sont des applications des mathématiques. Ne pas prendre les bonnes décisions à propos, fait que vous avez l’intention de faire de bonnes politiques, mais en réalité vous suivez le mauvais chemin », martèle l’ingénieur.
Gérer les ordures
L’ancien responsable de l’ENSPY souligne que l’importance des mathématiques ne se limite pas à l’agriculture. Elles permettent également d’identifier et de gérer les problèmes liés à la pollution. Plusieurs pays africains font face aux problèmes d’ordures de toutes sortes qui s’infiltrent dans le sol.
« Les mathématiques, avec les équations qu’on appelle “équations de diffusion”, permettent de voir comment ces ordures vont se diffuser et après comment elles vont atteindre la nappe phréatique, qui, elle-même, est en mouvement. C’est là que vous retrouvez la mécanique des fluides pour voir jusqu’où ça va aller », explique Charles Awono Onana.
Un processus qui met en évidence un problème de gouvernance sanitaire. « Parce que d’un côté, le gouvernement met des budgets pour soigner les populations dans les hôpitaux. Mais de l’autre côté, comme on néglige les ordures qui sont déposées, les mêmes populations sont infectées. Voilà là où les mathématiques permettent de résoudre les problèmes », argumente-t-il.
Abondant dans le même sens, Abdon Atangana explique qu’il a pu montrer, grâce à la théorie des dérivées (précisément à sa dérivée Atangana-Baleanu qu’il a lui-même introduite) comment la décomposition des corps humains enterrés à certains endroits peut polluer l’eau consommée par les populations.
Les deux scientifiques se sont exprimés au cours d’une conférence internationale sur « le rôle des mathématiques dans la transformation de l’Afrique au 21e siècle », organisée le 7 mai dernier à Yaoundé par la Fondation Pondi.
Sursaut
Pour Jean-Emmanuel Pondi, universitaire et président de cette fondation, les mathématiques ne sont pas simplement une matière enseignée dans les salles de classe. « Elles sont un langage dans lequel chaque pont, chaque satellite, chaque scanner médical, chaque algorithme qui gouverne désormais notre vie quotidienne est façonné », soutient-il.
Il ajoute que lorsqu’une civilisation maîtrise les mathématiques, « elle acquiert de ce fait la capacité de se construire. Lorsqu’elle les néglige, elle est condamnée à regarder les autres construire en son nom, c’est-à-dire condamnée à en payer le prix à plus ou moins long terme ».
Selon ce dernier, face à des pays comme la Chine et l’Inde, qui produisent des millions d’ingénieurs par an, alors que l’ensemble de l’Afrique en produit 55 000 à peu près par an, « un sursaut est absolument nécessaire. Un électrochoc pour nous réveiller et prendre des décisions afin de combler ce déficit », affirme-t-il.
Abdon Atangana insiste sur le fait que les pays occidentaux utilisent la science fondamentale pour résoudre les problèmes dans leurs propres pays et que l’Afrique doit faire de même pour résoudre les siens. Selon lui, il faut « donner des fonds pour la science fondamentale, pour que nous puissions trouver des solutions à nos propres problèmes », dit-il.
Pour lui, on ne saurait continuer à attendre des solutions venues de l’Europe. « Il est temps que les jeunes Africains comprennent que c’est nous-mêmes qui avons notre futur entre nos mains », conclut-il.