15/07/26

Q&R : Venir à bout de la résistance des vers intestinaux aux vermifuges

DOUTI Fekandine V. story
Fekandine Victoire Douti. Crédit image: F. V. Douti

Lecture rapide

  • Certains vers parasites ont développé une résistance aux traitements administrés pour les combattre
  • Les recherches visent à identifier de nouvelles molécules capables de traiter les helminthiases
  • Le traitement pourrait aider à réduire le taux de maladies tropicales négligées en Afrique subsaharienne

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[LOME, SciDev.Net] Fekandine Victoire Douti, est une jeune togolaise passionnée par la recherche scientifique. Elle prépare une thèse au sein de l’Unité de recherche en immunologie et immuno-modulation (UR2IM) de l’Ecole supérieure des techniques biologiques et alimentaires (ESTEBA), de l’Université de Lomé au Togo.

Elle y conduit des travaux de recherche visant à identifier et à isoler une nouvelle molécule pouvant permettre de faire face aux résistances que certains helminthes (vers intestinaux) ont développées vis-à-vis des médicaments actuellement disponibles et conventionnellement utilisés.

En raison du potentiel impact de ses recherches, elle fait partie des 30 lauréates de la 16ᵉ édition du Prix jeunes talents Afrique subsaharienne 2025, décerné par la Fondation L’Oréal et l’UNESCO dans le cadre du programme pour les femmes et la Science.

“Mes recherches visent à identifier puis à isoler une nouvelle molécule biactive pouvant permettre de faire face aux résistances que certains helminthes ont développé vis-à-vis des médicaments actuellement disponibles et conventionnellement utilisés”

Fekandine Victoire Douti

Dans cet entretien accordé à SciDev.Net, la jeune chercheure partage ses motivations pour mener des recherches sur un traitement alternatif visant à lutter contre la résistance aux médicaments helminthiques.

Pourquoi vous intéressez-vous aux helminthiases ?

Les maladies tropicales négligées (MTN) sont des affections invalidantes majeures courantes dans les populations pauvres du monde. La plupart des MTN sont causées par des parasites qui sont des vers intestinaux appelés helminthes.

Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 24 % de la population mondiale était touchée en 2023. Ce qui pose un sérieux problème de santé publique dans les zones fortement exposées, notamment l’Asie du Sud, l’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne dont le Togo.

Bien qu’une stratégie d’administration de médicaments de masse ait été mise en place par l’OMS, on assiste de plus en plus à une émergence des résistances dues à l’utilisation fréquente des mêmes molécules.

Face à cette situation, je me suis intéressée à mener des recherches visant à découvrir une nouvelle molécule active, puis plus tard à mettre au point un traitement alternatif pouvant être utilisé dans la lutte contre les helminthiases.

En quoi consistent concrètement vos recherches ?

Les plantes étant souvent utilisées en médecine traditionnelle pour traiter les helminthiases, mes recherches consistaient à fractionner des extraits de deux plantes connues pour leurs effets anthelminthiques puis à tester les fractions obtenues sur des larves et des vers adultes d’helminthes.

Le but étant de déterminer la fraction ayant la meilleure activité et, par ricochet, contenant la molécule active contre les helminthes.

Pour ce faire, des méthodes comme le fractionnement avec des solvants de polarité croissante ont été effectuées ; des cultures cellulaires et des tests de viabilité grâce à des techniques classiques et de cytométrie en flux ont été utilisés.

Le plus innovatif est qu’un modèle expérimental de test in vitro visant à déterminer le temps d’inhibition de la motilité des vers adultes en présence de nos fractions de plante a été développé.

Pourquoi avez-vous choisi de consacrer vos recherches à une maladie si peu connue ?

Les MTN ne sont pas peu connues. C’est juste qu’il y a très peu de financements dans les recherches visant à mettre en place plus de traitements contre ces affections. D’où le fait qu’elles soient qualifiées de maladies tropicales négligées.

Ainsi mes recherches visent à identifier puis à isoler une nouvelle molécule biactive pouvant permettre de faire face aux résistances que certains helminthes ont développées vis-à-vis des médicaments actuellement disponibles et conventionnellement utilisés.

Quel est l’état des lieux des helminthiases en Afrique subsaharienne et qu’est-ce que votre traitement en développement pourra y changer ?

Ces maladies sévissent dans les zones pauvres, avec un faible niveau d’hygiène et d’assainissement. Malheureusement, les populations d’Afrique subsaharienne en sont très touchées avec un nombre variant entre 3 et 8 MTN par pays selon la distribution.

L’impact de notre traitement est qu’il va non seulement réduire la prévalence des MTN en Afrique subsaharienne, mais surtout permettre à nos populations de pouvoir avoir accès à un traitement naturel et à moindre coût comme remède alternatif contre les infections dus aux helminthes.

Que représente pour vous la distinction reçue en tant que lauréate du Prix jeunes talents Afrique subsaharienne 2025 de la Fondation L’Oréal–UNESCO ?

Je me sens fière et motivée à la fois. Cette distinction me rappelle que mes efforts et sacrifices n’ont pas été vains.

Toutes ces nuits blanches passées au laboratoire en valaient la peine et montrent qu’il faut toujours s’accrocher, même quand c’est difficile et même quand l’envie nous prend parfois de vouloir tout plaquer en l’air pour vivre une vie plus simple et paisible.

Je peux vous l’assurer la recherche scientifique, et plus encore la recherche expérimentale, demande une véritable détermination.

Quelles sont vos perspectives de recherche et de valorisation des résultats de vos recherches ?

En perspective, je voudrais continuer mes recherches jusqu’au bout et ce prix de la fondation L’Oréal-UNESCO va me permettre d’atteindre certains objectifs de mon projet de recherche.

Je pourrais à court terme valoriser les résultats de mes recherches par d’autres publications scientifiques puis à long terme mettre au point un nouveau traitement anthelminthique pour répondre à la problématique des résistances.

Quels sont les principaux défis que vous rencontrez ?

Les défis, on en rencontre quel que soit notre genre ou notre domaine d’activité. Cependant, en tant que femme scientifique en Afrique, la première contrainte à laquelle l’on est confrontée, quand on veut mener des recherches, c’est la très faible existence des plateaux techniques adéquats.

À cela s’ajoute le manque de ressources financières pour des recherches scientifiques de haut niveau. Fort heureusement, des initiatives comme celle de la Fondation L’Oréal-UNESCO existent et financent des recherches scientifiques menées par les filles et les femmes.

De plus, en tant que jeune et surtout femme, il faut arriver à trouver une institution de recherche, et pour ça je suis très reconnaissante à l’Unité de recherche en immunologie et immuno-modulation (UR2IM) qui a bien voulu me prendre dans son équipe de recherche dès mon inscription en thèse.

C’est ce qui m’a permis de surmonter tous les obstacles et de mener à bien mon projet de recherche.

Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes filles et jeunes femmes qui souhaitent faire carrière dans la science et la recherche ?

La science est féminine et donc ne vous laissez pas submerger par les stéréotypes qui vous font croire que vous n’êtes pas capables de réussir une carrière scientifique.

Du moment où vous êtes convaincues de votre passion et de votre amour pour les sciences, accrochez-vous et donnez-vous à fond pour atteindre vos ambitions. En bref, comme le dit l’écrivain Kobi Yamada : « Suivez vos rêves, ils connaissent le chemin ».