08/09/26

Q&R : Transformer une recette ancestrale en médicament, le pari d’une étudiante

Hausa traditional medicines
Des recettes de la médecine traditionnelle. Pour Lucie Linda Abieme Mbah, les savoirs traditionnels doivent être validés scientifiquement. Crédit image: Musa Vacho77, CC BY-SA 4.0

Lecture rapide

  • Dans sa thèse de doctorat, Lucie A. Mbah propose un médicament contre des troubles sexuels masculins
  • Il s’agit d’une tentative de validation scientifique d’un remède traditionnel utilisé depuis des années
  • Des études cliniques complémentaires sont encore nécessaires pour l’homologation dudit médicament

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[YAOUNDE, SciDev.Net] Dans le cadre de sa thèse de doctorat en pharmacie soutenue en juillet 2026 à la Faculté de médecine et des sciences pharmaceutiques de l’université de Dschang dans l’Ouest du Cameroun, Lucie Linda Abieme Mbah s’est penchée sur les dysfonctions sexuelles masculines.

Et pour traiter ce problème dont souffrent de nombreux hommes au Cameroun, la jeune pharmacienne propose dans sa thèse un médicament inspiré du savoir-faire de sa mère qui, depuis des années, utilise les plantes pour soigner les patients.

“Le savoir traditionnel, aussi précieux et efficace soit-il, doit être validé scientifiquement avant toute diffusion à grande échelle, afin de garantir la sécurité et l’efficacité du produit pour le patient”

Lucie Linda Abieme Mbah, Université de Dschang

Dans cet entretien accordé à SciDev.Net, Lucie Linda Abieme Mbah décrit les différentes étapes de cet effort de scientifisation d’une recette de la médecine traditionnelle, ses attentes ainsi que son ambition de poursuivre les études cliniques complémentaires en vue de l’homologation de son médicament.

Vous avez travaillé sur les troubles sexuels masculins. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à ce sujet en particulier ?

Mon intérêt pour cette problématique est avant tout d’ordre personnel. Ma maman traitait traditionnellement les troubles sexuels, et j’ai souhaité valoriser scientifiquement ce savoir-faire ancestral qu’elle détenait, en lui donnant une validation pharmacologique rigoureuse.

Il s’agit par ailleurs d’un problème de santé fréquent mais qui demeure tabou et insuffisamment abordé, renforçant ma volonté de m’y investir.

Quelles ont été les étapes de cette tentative de validation de ce produit et comment se présente sa formulation ?

Lucie Linda Abieme Mbah. Crédit photo : L. L A. Mbah

La première étape a consisté à recueillir et documenter ces pratiques : les plantes, les proportions, le mode de préparation et les posologies empiriques, ce qui a permis, par extrapolation, de déterminer les doses à tester.

Nous avons ensuite procédé à une extraction, suivi des essais de préformulation et de formulation selon les normes de la pharmacopée européenne et selon les normes ICH (Conseil international dharmonisation des exigences techniques relatives à l’enregistrement des médicaments à usage humain, NDLR).

Sur cette base, nous avons formulé le produit sous forme de gélules sur lesquelles des tests pharmacotechniques et microbiologiques ont été réalisés pour un produit fini de qualité.

Où en sont les essais préalables à l’l’homologation de ce médicament que vous baptisez « Aphrocrin » ?

L’activité aphrodisiaque du produit formulé a été évaluée sur un modèle animal (rats males de souches wistar), permettant de valider scientifiquement l’efficacité de ce dernier à travers les tests sur le comportement sexuel, et la mesure de plusieurs paramètres biochimiques intervenant dans la fonction sexuelle.

Le médicament n’est pas encore commercialisé. Avant cela, il reste plusieurs tests complémentaires sur le plan scientifique (études de stabilité, tests de toxicité etc…) à réaliser avant de passer à l’homologation du produit.

Quelle est l’originalité de votre solution thérapeutique ?

La principale particularité d’Aphrocrin, c’est que la prise du produit n’est pas conditionnée par une programmation de l’activité sexuelle. Il vise à traiter le problème et non d’y apporter une solution transitoire et fugace.

Il y a un débat autour du médicament traditionnel. Certains pointent une absence de tests et d’essais cliniques dans son processus de production. Qu’en dites-vous ?

Je trouve ce débat tout à fait légitime, et c’est précisément ce qui a motivé la démarche scientifique de ma thèse. Le savoir traditionnel, aussi précieux et efficace soit-il, doit être validé scientifiquement avant toute diffusion à grande échelle, afin de garantir la sécurité et l’efficacité du produit pour le patient.

Raison pour laquelle Aphrocrin n’est pas resté un simple remède traditionnel. Je considère donc que la médecine traditionnelle et la démarche scientifique ne sont pas opposées, mais complémentaires.

Il faut améliorer dans le savoir ancestral tout ce qui peut constituer un risque pour le patient, tout en gardant en mémoire que le risque zéro n’existe pas en pharmacologie.

Quels sont vos projets pour le développement de ce produit ?

Comme pour tout médicament traditionnel, mes projets visent à sécuriser l’innovation par un brevet puis à obtenir son homologation en vue d’une commercialisation.

Quels types d’accompagnement souhaiteriez-vous avoir dans cette perspective ?

Sur le plan financier, un soutien est nécessaire pour couvrir les coûts des différentes étapes restantes. Sur le plan technique, un accès facilité à des plateaux techniques et laboratoires spécialisés faciliterait la réalisation de certaines analyses.

Sur le plan réglementaire, un accompagnement des autorités compétentes comme le ministère de la Santé publique et le LANACOME (Laboratoire national de contrôle de qualité des médicaments et d’expertise) permettrait de faciliter les démarches liées au brevet et à l’homologation du produit.

Quels obstacles avez-vous rencontrés dans cet effort de valorisation de la médecine traditionnelle et comment les avez-vous surmontés ?

Le premier obstacle a été d’ordre matériel, notamment le problème de la disponibilité des équipements et des moyens financiers. Le deuxième résidait dans la difficulté à concilier les exigences de rigueur scientifique avec un savoir traditionnel.

Le troisième a été le poids du regard social. En tant que femme travaillant sur un sujet lié à la sexualité, un sujet encore tabou, il a fallu s’imposer une légitimité et parfois faire face à des réticences ou à des jugements.

Pour surmonter tout ceci, j’ai pu compter sur l’encadrement rigoureux et disponible de mes directeurs de thèse, dont les conseils m’ont guidée à chaque étape critique du travail.

Sans oublier ma détermination personnelle et ma capacité d’adaptation qui m’ont permis de faire face aux imprévus, notamment en optimisant l’utilisation des ressources disponibles et en faisant preuve de créativité face aux contraintes matérielles.

Quel message pour les jeunes filles qui souhaiteraient faire carrière dans la science et la recherche ?

Je les invite à voir dans leurs origines, leur culture et les savoirs de leur entourage, non pas un frein, mais une véritable richesse à valoriser. Ce que j’ai réalisé est la preuve que l’innovation peut aussi naitre de nos réalités locales.

Les obstacles, il y en aura, mais ils ne sont que des étapes à surmonter, et non des raisons d’abandonner. La science a besoin de plus de femmes pour porter des regards nouveaux.

Le domaine scientifique n’appartient à personne en particulier, occupez-y votre place avec assurance.