09/03/26

Q&R : Transformer les défauts des énergies renouvelables en opportunités

Amadou Bissiri 3
Amadou Mounirah Mariam Bissiri Crédit image: A. M. M. Bissiri (Cette imagee a été rognée).

Lecture rapide

  • L’Afrique a un riche potentiel en énergies renouvelables dont la variabilité est mal comprise
  • Elles seraient mieux gérées si elles étaient intégrées à une planification régionale plutôt que nationale
  • Développer le solaire et l’éolien doit être associé à une coordination entre politiques nationales et vision régionale

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[OUAGADOUGOU, SciDev.Net] Pour la première fois, un étudiant africain a remporté, en décembre 2025, le prix REN[1] qui récompense chaque année la meilleure thèse de doctorat soutenue au Portugal dans le domaine des réseaux et systèmes électriques.

La lauréate est Mounirah Amadou Bissiri, une étudiante Burkinabè de l’Université de Coimbra. Sa thèse, soutenue en décembre 2024, a pour sujet : « Catalyser l’intégration des énergies renouvelables variables dans le système d’échanges d’énergie électrique ouest-Africain : perspectives issues de la planification de l’expansion des capacités de production et des infrastructures institutionnelles ».

Elle y montre notamment qu’avec une intégration régionale adéquate et une bonne mutualisation de leurs ressources de production, les Etats d’Afrique de l’Ouest peuvent transformer la variabilité des énergies solaire et éolienne en une profitable opportunité.

“Mon modèle d’optimisation montre que des pays historiquement considérés comme importateurs nets d’électricité peuvent, grâce au développement du solaire et de l’éolien et de meilleures interconnexions, devenir exportateurs à certains moments”

Amadou Mounirah Mariam Bissiri

Dans cet entretien accordé à SciDev.Net, Mounirah Amadou Bissiri décrit ses recherches et explique comment ses résultats peuvent être appliqués pour améliorer l’offre énergétique en Afrique subsaharienne.

Décrivez-nous ce que vous présentez dans votre thèse de doctorat…

Ma thèse est consacrée à la problématique de l’accès à l’électricité en Afrique de l’Ouest à travers l’intégration des énergies renouvelables variables dans le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (WAPP[2]).

Elle part d’un constat simple mais souvent mal compris ; à savoir que la variabilité des énergies solaire et éolienne n’est pas une limite, mais une opportunité pour l’Afrique de l’Ouest, une région qui est riche en ressources renouvelables.

Amadou Mounirah Mariam Bissiri entourée des membres du jury lors de la remise de son prix. Crédit photo : A. M. M. Bissiri

J’y montre que grâce à l’intégration régionale, les pays peuvent mutualiser leurs ressources de production et exploiter la complémentarité des profils de demande pour transformer cette variabilité en fiabilité du système électrique.

Pour ce faire, j’ai adopté une approche interdisciplinaire combinant ingénierie des systèmes électriques, régulation des marchés et politiques publiques.

Comment cette idée peut-elle être concrètement mise en œuvre ?

D’une part, j’ai développé un modèle de planification à long terme des systèmes électriques qui optimise l’exploitation du système à court terme et les investissements à long terme, en intégrant les Energies renouvelables variables (ERV) avec une fine résolution spatiale et temporelle jusqu’en 2040.

D’autre part, j’ai évalué le niveau de préparation institutionnelle du marché régional de l’Afrique de l’Ouest à une pénétration accrue des ERV, et proposé des solutions pour mieux aligner les infrastructures physiques, la régulation des marchés et les politiques publiques.

L’idée centrale est que le marché régional de l’électricité, aujourd’hui en développement, peut prospérer s’il est fondé sur la flexibilité et des échanges dynamiques, offerts par la variabilité du solaire et de l’éolien.

Quelle est la situation actuelle de l’intégration des énergies renouvelables variables dans les système énergétique en Afrique de l’Ouest ?

Mes travaux montrent que les plans actuels de développement de l’énergie électrique en Afrique de l’Ouest sous-estiment fortement le rôle que peuvent jouer le solaire et l’éolien dans le mix électrique régional.

Lorsque la planification est pensée à l’échelle nationale uniquement, la variabilité est perçue comme un risque. En revanche, à l’échelle régionale, elle peut être gérée et valorisée. Un résultat central de ma recherche est que l’intégration régionale peut profondément redistribuer les rôles traditionnels des pays au sein du marché de l’électricité.

Mon modèle d’optimisation montre que des pays historiquement considérés comme importateurs nets d’électricité (comme le Burkina Faso) peuvent, grâce au développement du solaire et de l’éolien et de meilleures interconnexions, devenir exportateurs à certains moments, en fonction des conditions de production et de la demande régionale. Cela remet en cause la vision figée opposant durablement pays importateurs et pays exportateurs, et ouvre la voie à un marché régional plus dynamique, flexible et équilibré.

Comment voyez-vous la gestion de l’équilibre entre l’offre et la demande dans la région ?

Un autre apport important de mes travaux concerne la gestion active de la demande, longtemps ignorée dans la planification des systèmes électriques africains. Or, mes résultats montrent que la transformation énergétique ne peut pas reposer uniquement sur l’offre. L’Afrique dispose aujourd’hui d’une opportunité de saut technologique (leapfrogging) : en intégrant dès le départ des outils numériques, des compteurs intelligents et des mécanismes de pilotage de la demande, il est possible de réduire les besoins en capacités coûteuses, d’améliorer la fiabilité du système et de mieux absorber la variabilité des ERV.

Cette approche permettra à l’Afrique de l’Ouest (et à l’Afrique en général) de tirer les leçons du parcours des pays industrialisés, qui ont souvent intégré la gestion de la demande tardivement, une fois leurs systèmes devenus rigides et coûteux. En l’intégrant dès aujourd’hui, les systèmes électriques africains peuvent être conçus de façon plus flexible, plus résiliente et mieux adaptée aux défis climatiques et économiques futurs.

Les Etats africains ont-ils les moyens techniques de réaliser la révolution que vous proposez ?

Mes résultats soulignent que les principaux freins à cette transformation ne sont pas techniques, mais essentiellement institutionnels et réglementaires, aussi bien au niveau national que régional. Exploiter pleinement le potentiel des ERV en Afrique de l’Ouest nécessite d’investir simultanément dans une flotte de production flexible, une gestion active de la demande, dans les réseaux de transport, et dans des cadres de marché et de régulation capables d’intégrer la variabilité.

C’est cette combinaison qui permettra de transformer la variabilité des énergies renouvelables en fiabilité du système et en opportunités économiques pour l’ensemble de la région.

Quels sont les impacts que peuvent générer vos travaux ?

Les impacts potentiels de mes travaux peuvent être considérables si la coopération énergétique régionale en Afrique de l’Ouest est renforcée pour accélérer l’accès à l’électricité durable, fiable et abordable, pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés, et pour accroître la résilience face aux chocs climatiques.

Au-delà de la sous-région, ma recherche propose un cadre méthodologique reproductible, applicable à d’autres régions africaines et à d’autres contextes comparables. Elle montre comment la coopération et un design intelligent des systèmes électriques peuvent faire de la variabilité des énergies renouvelables un moteur de croissance et de résilience.

Quelles solutions concrètes vos travaux proposent-ils face à ces constats ?

Mes travaux proposent une planification régionale intégrée des capacités de production et de transport, l’identification de zones optimales pour le développement du solaire et de l’éolien, l’adaptation des règles de marché et de régulation pour mieux valoriser la flexibilité et les ERV, une meilleure coordination entre politiques nationales et vision régionale. Ces solutions permettent de contribuer à créer un environnement favorable aux investissements publics et privés dans les énergies renouvelables.

Ces solutions proposées en Afrique de l’Ouest, peuvent-elles vraiment être reproduites ailleurs en Afrique ?

De nombreux pays africains ont, ces dernières années, réalisé des progrès substantiels en matière d’amélioration des politiques et cadres réglementaires du secteur de l’électricité. Toutefois, pour une transformation stratégique et durable du secteur, il est important pour les Etats, de renforcer les institutions régionales comme le WAPP et le régulateur régional.

Sans oublier d’aligner les politiques nationales avec les objectifs régionaux, de mettre en place des cadres clairs et transparents pour les producteurs indépendants d’électricité, d’investir simultanément dans les réseaux de transport, la flexibilité du parc de production, la gestion de la demande et les capacités humaines.

De votre point de vue, comment construire un avenir énergétique durable et résilient en Afrique ?

Construire un avenir énergétique durable en Afrique suppose de changer de paradigme. Il s’agit de ne pas reproduire les trajectoires énergétiques traditionnelles, mais de sauter des étapes (leapfrog) en misant directement sur des systèmes modernes, régionaux et à bas carbone.

En exploitant pleinement les ressources renouvelables locales, en intégrant les dimensions sociales, économiques et climatiques dans la planification énergétique, en investissant dans la flexibilité et en concevant des marchés régionaux adaptés, l’Afrique peut bâtir des systèmes énergétiques à la fois durables, résilients et inclusifs. Ce faisant, le continent peut inspirer le reste du monde dans la mise en œuvre de l’agenda global sur le développement énergétique durable.

Quels sont désormais vos projets et défis pour l’Afrique et le développement de son système énergétique ?

Aujourd’hui, je travaille comme spécialiste en énergie à la Banque mondiale en République démocratique du Congo, en Afrique centrale, où j’accompagne les gouvernements dans la conception et la mise en œuvre de politiques, de réformes et de projets énergétiques structurants. Cette expérience confirme pleinement le caractère réplicable des enseignements issus de ma thèse.

Bien que les contextes institutionnels diffèrent entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, on retrouve des défis systémiques très similaires : des mix énergétiques dominés par l’hydroélectricité et le thermique, des déficits persistants d’accès à l’électricité, une forte vulnérabilité aux chocs climatiques, une abondance de ressources renouvelables endogènes encore insuffisamment valorisées, et un besoin crucial d’intégration régionale pour renforcer la sécurité énergétique.

A la Banque mondiale, mon rôle consiste précisément à transformer ces constats en choix de politiques publiques et d’investissements concrets, en appui aux États. Cela inclut l’élaboration de cadres stratégiques, la planification des infrastructures, l’intégration des objectifs climatiques et le renforcement de la coopération régionale. C’est cette interface entre analyse, décision et mise en œuvre que je souhaite contribuer à assurer, afin de soutenir la construction de systèmes énergétiques durables, résilients et inclusifs, adaptés aux réalités africaines et porteurs d’une vision continentale.

Quels conseils pour les jeunes femmes africaines qui voudraient emboiter vos pas dans le domaine de la science et du développement ?

L’Afrique a besoin des talents de l’ensemble de sa jeunesse, femmes et hommes, pour construire son avenir. En particulier, mon message aux jeunes femmes africaines est simple : osez les sciences, osez les domaines techniques, mais osez aussi l’impact. Cultivez la rigueur scientifique, gardez un ancrage dans les réalités locales, et n’ayez pas peur de vous positionner là où se prennent les décisions. L’Afrique a besoin de femmes capables de penser les systèmes, de dialoguer avec les décideurs et de porter une vision de développement durable, inclusive et régionale.

Références

[1] Redes Energéticas Nacionais (Réseaux énergétiques nationaux).

[2] West African Power Pool