28/09/26
Q&R : L’essor de l’Afrique passe aussi par l’éclosion de la médecine légale
Par: Abdel Aziz Nabaloum
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[OUAGADOUGOU, SciDev.Net] Bilguissa Sawadogo est la première femme médecin légiste du Burkina Faso, actuellement praticienne au centre hospitalier universitaire (CHU) de Bogodogo, à Ouagadougou. Elle est par ailleurs, l’une des deux seules femmes qui exercent cette spécialité dans le pays.
Passionnée de médecine depuis son enfance, c’est son désir d’aider les personnes victimes de violence qui l’a poussée à opter pour la médecine légale lors de sa formation.
Les actes les plus fréquents en médecine légale touchent pourtant aux vivants, soutient-elle. De plus en plus demandée, la médecine légale joue un rôle essentiel dans l’élucidation des affaires criminelles et infractionnelles, contribuant ainsi à la manifestation de la vérité et à l’œuvre de justice.
“La médecine légale fournit des données importantes qui permettent aux autorités sanitaires de mettre en place des stratégies de prévention adaptées aux réalités locales”
Bilguissa Sawadogo
Dans cette interview accordée à SciDev.Net, elle lève le voile sur une discipline médicale encore peu connue en Afrique subsaharienne et souvent réduite, à tort selon elle, à la seule « médecine des morts ».
C’est quoi la médecine légale, et comment s’exerce-t-elle ?
La médecine légale, c’est une discipline médicale qui est une discipline humaine, au service de la vérité et de la justice.
Elle a deux volets. Il y a la médecine légale du vivant. Elle est axée sur les personnes vivantes, qu’on appelle la victimologie, qui est peu connue du grand public. Elle concerne les personnes vivantes victimes de violences physiques, comme les coups et blessures qui peuvent être volontaires ou involontaires. Elle concerne aussi les violences sexuelles.
Et il y a la médecine légale des personnes décédées, qu’on appelle la thanatologie. Il s’agit des examens de corps et l’autopsie. Lorsqu’on dit examen de corps, généralement, c’est l’examen externe du corps. Et l’autopsie combine l’examen externe et interne du corps.
C’est généralement ces deux volets combinés qui font la médecine légale.

Bilguissa Sawadogo. Une femme médecin légiste est donc dans son rôle”. Crédit image: SDN/A. Nabaloum
Qu’est-ce qui vous a motivée à exercer cette discipline médicale ?
La médecine générale est une passion pour moi depuis mon enfance. Ce qui m’a attirée en médecine légale, c’est ce besoin d’aider les victimes de violence, les personnes vulnérables dans les situations de violence, de contribuer à la manifestation de la vérité, de la justice, où chaque détail compte pour reconstituer une histoire.
C’est au cours de ma formation en médecine que j’ai fait la connaissance de mon maitre, Dr Ramdé, à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, où il nous a donné des cours de médecine légale.
Avant de soutenir ma thèse en 2013, j’avais déjà un penchant pour la médecine légale et je suis allée le voir pour lui demander de m’encadrer. Il n’a pas posé d’objection. Il m’a encadrée jusqu’à ce que je soutienne ma thèse.
A part la médecine, il y a le droit aussi qui me passionnait. Donc, c’était de faire la médecine ou les études de droit. Lorsque j’ai entendu parler de la médecine légale, j’ai compris une combinaison de la médecine à la justice. Donc, je me suis dit que j’ai les deux réunies, et j’ai donc opté pour la médecine légale.
En 2015, grâce à un concours lancé par le ministère de la Fonction publique, j’ai obtenu une bourse pour la spécialisation en médecine légale à Dakar.
Est-ce qu’au début, vous n’avez pas été tentée par le découragement ?
Bien sûr. Au début, cela n’a pas été simple. Parce que quand j’ai exprimé ma volonté de faire la médecine légale, j’ai reçu beaucoup de préjugés. D’autres me demandaient si parmi toutes les spécialités, je n’ai pas eu d’autre choix que la médecine légale…
Donc, il y avait le regard des autres. Mais malgré tout cela, j’ai pu y arriver. Avec l’encouragement de la famille, j’ai pu surmonter beaucoup de choses. Je ne regrette pas ce choix.
Vous avez indiqué que la médecine légale a deux volets, la victimologie et la thanatologie, pour lequel de ces deux services êtes-vous le plus sollicités ?
Nous sommes le plus sollicités en victimologie qui représente 75% de nos interventions. Les victimes viennent souvent avec des réquisitions. C’est vrai que nous rédigeons des certificats à la demande, mais la plupart du temps, ce sont des réquisitions.
Par exemple, une victime a reçu des coups ou une violence sexuelle, elle pourrait se rendre à la police, dépose sa plainte, et on lui donnera une réquisition qu’elle apportera au service de médecine légale pour la délivrance d’un certificat médical.
Dès l’arrivée de la victime, nous vérifions que la réquisition est conforme avec une mission claire. Normalement, le médecin ne doit pas sortir de la mission confiée dans la réquisition.
L’examen de la victime commence par l’accueil, ensuite vient l’interrogatoire et l’examen clinique à proprement dit. Après l’examen, s’il y a des conseils et traitements à faire, nous le faisons avant de rédiger notre rapport.
La majorité de notre temps aussi, nous le passons devant nos machines, parce qu’il y a beaucoup de rapports à rédiger.
Et qu’en est-il des autopsies ?
Pour une autopsie, il faudrait au préalable une réquisition. Cette réquisition peut émaner du procureur ou d’un juge d’instruction, à la suite d’une mort suspecte.
Lorsque la réquisition arrive, les autopsies se font de concert avec le magistrat et la police scientifique, qui effectue un travail préalable avant l’autopsie pour enquêter sur les circonstances du décès.
L’autopsie est un examen minutieux et attentif de la personne décédée à la recherche des causes de sa mort. Cet examen est externe et interne. A la fin de nos travaux, les parents pourront disposer du corps.
Il y a deux types d’autopsies. L’autopsie médico-légale qui nous concerne est un acte de justice. Elle est ordonnée par une autorité judiciaire et s’impose à tous, sans que le consentement de la famille du défunt ne soit requis. Par conséquent, un citoyen ne peut directement nous demander une autopsie de son parent.
Comment s’est passée votre première autopsie, et qu’avez-vous ressenti ?
C’était un mélange d’appréhension et de rigueur scientifique. Les gens ne savent pas, l’autopsie suit une rigueur scientifique. Au fil des années, cette peur s’est dissipée.
Combien d’autopsies ou d’actes de criminologie réalisez-vous en moyenne par an ?
Depuis le début de cette année 2026, nous avons réalisé au moins 18 autopsies. Il faut dire que le nombre d’autopsie augmente au fil des années. La demande est de plus en plus forte. Pour la victimologie, le nombre augmente également. Nous recevons plus de 400 à 500 victimes vivantes par an.
Qu’est-ce qui explique cette forte sollicitation ?
Cela s’explique par l’augmentation des violences urbaines et des morts suspectes en milieu urbain, ainsi que par une prise de conscience croissante de la population de leurs droits.
Le recours à la justice en cas de faute médicale commence à entrer dans les mœurs ; poussant les magistrats à demander des expertises médico-légales, et le recul progressif de certains tabous culturels.
Les populations comprennent de mieux en mieux que l’autopsie est une condition essentielle pour que justice soit rendue.
Dans la pratique, vous avez dit qu’il y a plus d’interventions au niveau de la victimologie. A combien peut-on évaluer le pourcentage ?
La victimologie représente environ 75% de nos activités et la thanatologie, 25%.
Pour un cas d’agression sexuelle ou de coups et blessures, qu’avez-vous à prouver à la justice ?
En cas d’agression sexuelle et ou de coups et blessures, la médecine légale doit apporter des preuves ou des indices objectifs à la justice. Le médecin légiste ne cherche pas à déterminer la culpabilité de l’auteur, mais à matérialiser les faits, à décrire les lésions et à prélever les indices.
Dans le cas de coups et blessures, l’objectif est de dater, mesurer et expliquer le mécanisme des blessures, rechercher la compatibilité entre le récit de la victime, les objets utilisés et les lésions observées.
A l’issue de cela, nous fixons l’incapacité totale de travail qui est une unité de mesure juridique de la gravité des lésions, capitale pour le reste de la procédure. En cas d’agression sexuelle, le médecin légiste recherche des lésions traumatiques génitales et extra-génitales.
L’absence de lésions ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de pénétration sexuelle. Il recherche des preuves biologiques et génétique comme le sperme, le sang ou la salive permettant de retrouver l’ADN de l’agresseur. Il recherche une substance de soumission chimique comme un somnifère ou autres sédatifs par exemple.
Comment décririez-vous la place de la médecine légale dans le paysage médico-judiciaire en Afrique subsaharienne, et particulièrement au Burkina Faso ?
Bien qu’elle soit le garant de la preuve scientifique, sa place reste contrastée. La médecine légale est une discipline qui se fait connaître de plus en plus dans le paysage judiciaire et médical grâce aux différents ateliers et formations à l’endroit de certains acteurs du monde judiciaire et même médical. C’est une discipline d’avenir, car toute population a besoin d’une bonne justice.
Quelle peut être la contribution de la médecine légale dans le développement des pays d’Afrique subsaharienne ?
La médecine légale ne se limite pas à l’autopsie ou aux enquêtes criminelles. Elle peut jouer un rôle majeur dans le développement de notre pays et de l’Afrique subsaharienne à plusieurs niveaux.
Sur le plan judiciaire, la médecine légale permet d’apporter des preuves scientifiques objectives dans les affaires judiciaires : homicides, violences sexuelles, coups et blessures, décès suspects, accidents, infanticides, intoxications, etc.
Au niveau sécuritaire, elle contribue à renforcer la sécurité publique grâce aux autopsies, expertises toxicologiques et analyses médico-légales.
Elle aide à identifier les causes réelles des décès, à détecter certaines formes de criminalité, à documenter les violences communautaires ou terroristes et à améliorer les politiques de sécurité et de prévention.
Sur le plan sanitaire, notamment au niveau de la santé publique, elle fournit des données importantes qui permettent aux autorités sanitaires de mettre en place des stratégies de prévention adaptées aux réalités locales (les accidents de la route, les suicides, les violences basées sur le genre, les intoxications, les morts maternelles ou infantiles).
Sur le plan socio-économique et des droits humains, dans les contextes de conflits, de terrorisme, elle participe à l’identification des victimes, la documentation des violations des droits humains, la lutte contre la torture et les mauvais traitements, la préservation de la dignité des morts et au soutien apporté aux familles.
Elle contribue aussi à la confiance des populations dans les institutions, la stabilité sociale, l’attractivité économique du pays, et a la prévention des conflits sociaux et judiciaires coûteux.
Parmi la quinzaine de médecins légistes en exercice au Burkina Faso figurent deux femmes, dont vous, qui êtes la pionnière. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
D’une part c’est une fierté qui m’anime et d’autre part, c’est la peur aussi de ne pas décevoir mes jeunes sœurs qui sont en train de cheminer comme moi, pour devenir médecin légiste.
Comment appréciez-vous la place des femmes dans cette profession au Burkina et en Afrique subsaharienne ?
La place de la femme en médecine légale particulièrement en Afrique subsaharienne et au Burkina Faso est en pleine mutation. De plus en plus de femmes médecins s’inscrivent en spécialisation de médecine légale et de victimologie.
La médecine légale est la spécialité qui lutte contre les violences et la femme par essence est protectrice de la vie. Une femme médecin légiste est donc dans son rôle.
La femme joue un rôle crucial dans la prise en charge de certaines victimes de violences physiques et / ou sexuelles, car la présence de la femme apaise et rassure la victime.
Quel conseil donneriez-vous à une femme qui souhaiterait être une professionnelle de la médecine légale, comme vous ?
Il faut s’armer de courage et avoir confiance en soi. Car c’est un parcours académique rigoureux avec une immersion dans le droit et les sciences criminelles.
Il faut être également polyvalente et prête à affronter le regard des autres. Il faut aimer la justice et la rigueur scientifique.
Quels sont, selon vous, les atouts des femmes pour exercer ce métier ?
Les femmes disposent de plusieurs atouts importants pour apprendre et exercer la médecine légale dans nos régions, malgré certaines difficultés socioculturelles ou structurelles qui peuvent exister.
Elles ont une grande capacité d’écoute, plus empathique avec une approche plus rassurante et humaine. La médecine légale implique souvent des situations sensibles à savoir les violences sexuelles et conjugales, les décès d’enfants, les traumatismes psychologiques, etc.
Cela facilite parfois la prise en charge des personnes vulnérables, notamment des femmes et des enfants victimes de violences.
La femme joue donc un rôle crucial dans la prise en charge de certaines victimes de violences sexuelles où la présence de la femme apaise et rassure la victime. Certaines victimes même demandent systématiquement à rencontrer uniquement un médecin femme ; et également elle joue souvent le rôle de consolatrice dans certaines situations de deuil.