Par: Maghene Deba
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[KINSHASA, SciDev.Net] Depuis pratiquement un mois trois provinces (Ituri, Nord-Kivu et Sud-Kivu) de l’est de la République démocratique du Congo (RDC) sont confrontées à une épidémie de la fièvre hémorragique Ebola provoquée par un variant plutôt rare du virus dénommé Bundibugyo.
Contrairement à la souche Zaïre d’Ebola, pour laquelle un vaccin et un traitement existent d’ores et déjà, aucun vaccin homologué ni traitement curatif n’est actuellement disponible contre cette souche qui fait aussi des victimes en Ouganda voisin.
Alors que le bilan en RDC est de 192 victimes et 48 personnes guéries sur 808 cas confirmés au 15 juin 2026, SciDev.Net s’est entretenue avec Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’Institut national de recherches biomédicales (INRB) de la RDC et o-découvreur du virus Ebola en 1976.
“Le virus Bundibugyo provoque une maladie pas très grave comme avec Ebola Zaïre. Et donc, le personnel de santé a eu beaucoup de difficultés pour identifier cette maladie comme fièvre hémorragique parce que les signes de saignement ne sont pas francs. C’est comme cela que l’épidémie a été détectée avec beaucoup de retard”
Jean-Jacques Muyembe, INRB
Il fait le point des connaissances sur cette souche du virus et rappelle les interventions menées sur le terrain, notamment dans un contexte marqué par l’insécurité et la baisse des financements internationaux, ainsi que sur l’espoir d’un nouveau traitement curatif contre cette nouvelle souche.
Que sait-on à ce jour de la souche Bundibugyo du virus Ebola, responsable de l’épidémie que connaît actuellement le RDC ?
C’est une souche qui a été découverte pour la première fois en 2007 en Ouganda et qui a provoqué une épidémie importante en RDC en 2012 à Isiro. Donc, c’est un virus que nous connaissons ; peut-être pas très bien mais que nous connaissons et auquel nous devons faire face maintenant.
Alors, la caractéristique c’est quoi, c’est que le virus Bundibugyo provoque une maladie pas très grave comme avec Ebola Zaïre. Et donc, le personnel de santé a eu beaucoup de difficultés pour identifier cette maladie comme fièvre hémorragique parce que les signes de saignement ne sont pas francs. C’est comme cela que l’épidémie a été détectée avec beaucoup de retard.
L’autre caractéristique, c’est que cette souche n’est pas aussi virulente qu’Ebola Zaïre. La létalité est aux environs de 30-40%. C’est moins létal que la maladie à virus Ebola Zaïre. Par ailleurs, ce virus pour le moment n’a ni vaccin ni traitement curatif. Nous sommes là donc dépourvus de mesures qui peuvent donc nous aider à vite terminer cette épidémie
Où en sont justement les recherches relatives à un vaccin et un traitement curatif contre ce variant du virus ?
Il y a un espoir pour cette épidémie. Il y a des molécules qui existent déjà. Maintenant, l’OMS a formé un groupe qui va étudier, voir dans quelle mesure ces molécules qui existent déjà peuvent être essayées sur le terrain. Et si ça marche, ce serait donc le traitement.
C’est ce que nous allons faire dans les jours à venir avec l’aide de l’OMS et d’autres partenaires. Nous à l’INRB, nous avons une équipe qui avait déjà participé à la production de notre molécule que nous appelons Ebanga, l’anticorps monoclonal 114.
Cette molécule s’est montrée vraiment efficace pour traiter les malades atteints de la souche Zaïre d’Ebola et nous allons travailler surtout avec l’équipe américaine pour essayer aussi de mettre au point un anticorps monoclonal contre le virus Bundibugyo.
Peut-être que ce ne sera pas pour cette épidémie mais en tout cas, c’est pour les épidémies à venir. Ce que nous voulons, c’est que vraiment notre staff scientifique profite toujours de cette épidémie pour se projeter dans l’avenir.
Sans vaccin ni traitement, en quoi consiste la riposte sur le terrain actuellement ?
Dans plusieurs de nos épidémies, vous vous souvenez que le vaccin et le traitement curatif sont venus tardivement. C’est seulement lors de l’épidémie de 2018, au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et dans l’Ituri, que nous avons utilisé le vaccin et les molécules antivirales et également l’épidémie récente de Bulape en 2025.
Sinon, toutes les autres épidémies antérieures ont été traitées et vaincues uniquement en utilisant les interventions de santé publique. C’est-à-dire que nous avons développé des stratégies pour lutter contre Ebola : d’abord identifier le plus rapidement possible la maladie et puis isoler tous ceux qui sont malades et les mettre à l’écart.
Puis, il faut identifier les malades de façon active dans les communautés, dans la population. Chaque fois que vous trouvez un malade là-bas, il faut vite l’isoler, parce que la contamination se fait au sein de l’hôpital et également dans la communauté, surtout autour des deuils.
Au sein de l’hôpital, il faut mettre les médecins et les infirmiers dans les conditions de sécurité maximales, c’est-à-dire qu’il faut leur donner des gants, des vêtements de protection… Et dans la communauté, ce qui est important, c’est assurer un enterrement digne et sécurisé.
C’est-à-dire que tous les patients décédés d’Ebola seront enterrés par des prestataires des soins, des prestataires de santé publique qui vont travailler pour enterrer les cadavres.
Et ce qu’il faut faire pour ne pas blesser la susceptibilité de la population, c’est de prendre quelques membres des familles, les habiller, les protéger pour qu’ils participent à l’enterrement. Comme ça, vous gagnez la confiance de la population. Voilà ce qu’on faisait…
Cela permet de couper la chaine de transmission et l’épidémie va s’arrêter. C’est cette stratégie qu’on applique maintenant sur le terrain pour lutter contre cette épidémie causée par le virus Bundibugyo.
La zone de santé de Mongbwalu, qui a été la première touchée, a déploré, dès le début de cette épidémie, un déploiement tardif du matériel et du personnel. Est-ce que cela a été corrigé ?
Pour moi le plus grand problème, c’est d’abord la sécurité. S’il n’y a pas de sécurité dans cette province-là, il y aura toujours un affaiblissement du système de santé. Donc, la première chose, c’est de ramener la paix dans cette province.
Et puis, pendant une épidémie d’Ebola, le plus grand défi, c’est la logistique. C’est comme dans une guerre. Vous êtes sur le terrain, si vous n’avez pas d’hélicoptères, d’avions, de véhicules, c’est très difficile de gagner une guerre. Et donc, pour lutter contre Ebola, il nous faut vraiment une logistique très forte surtout si ces épidémies surviennent en milieu reculé, en province.
Les experts doivent venir de Kinshasa pour aller en province, c’est vraiment très difficile. Une fois que vous êtes sur place, les cas se trouvent dans les villages, dans les endroits montagneux, etc. Il faut des moyens pour atteindre ces malades.
Pendant l’épidémie, on dépense beaucoup. Par exemple, en 2018 lors de l’épidémie dans le Nord et Sud-Kivu, c’était surtout des déplacements avec la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo), les avions du PAM (Programme alimentaire mondial), les hélicoptères…
Nous avons utilisé des véhicules blindés pour la protection du personnel. Par exemple, moi quand j’arrivais à Beni pour aller à Butembo, si j’y allais par la route, on me mettait dans un véhicule blindé. Et si je devais prendre un hélicoptère, c’était des hélicoptères avec des mitraillettes dirigées vers les forêts, etc. Et ça, ça coûte cher.
Il fallait également loger tous les prestataires qui étaient là-bas, il fallait louer les véhicules – l’OMS a loué plus de 500 cents véhicules. Et tout ça coûte excessivement cher.
En effet, la riposte actuelle est menée dans un contexte marqué par la réduction des financements internationaux. Comment faire face à cette situation ?
Ce que je sais, c’est que le gouvernement cette fois-ci a mis la main à la poche et a déjà donné des sommes importantes pour lancer la riposte. Maintenant nous avons aussi des partenaires ; nous comptons d’abord sur l’OMS.
Malheureusement, les fonds des États-Unis ont été coupés. Mais, l’OMS a tout fait pour être au premier plan. Puis, il y a l’Africa CDC qui intervient également de façon importante sur le terrain et les autres organismes comme l’UNICEF, MSF, ALIMA, qui sont nos partenaires habituels en cas de maladie à virus Ebola.
Pour nous, le plus important, c’est de faire un bon usage de ces fonds et de tous les matériels que les partenaires mettent à notre disposition et bien organiser la riposte pour que l’épidémie ne puisse pas durer des mois et des mois sur le terrain.
Comment cette riposte peut-elle se transformer en opportunité pour renforcer durablement le système de santé du pays ?
Nous sommes en urgence. Les moyens qui sont mis là-bas, c’est pour vraiment répondre à l’épidémie. Mais, cette épidémie est survenue sur un terrain très fragile, c’est-à-dire que notre système de santé n’est pas très fort.
On doit tirer des conclusions pour dire qu’après cette épidémie, il faudrait que nous pensions à renforcer notre système de santé, notre système de surveillance avec nos partenaires.
Pour que si une nouvelle épidémie survient, qu’elle soit détectée très rapidement et qu’il y ait une réaction du ministère de la Santé pour que le nombre de cas ne puisse pas dépasser ce que nous voyons maintenant.
Cinquante ans après la découverte d’Ebola, quelles avancées notables ont transformé la compréhension de la maladie ?
La première épidémie, on a tâtonné pour trouver l’étiologie. Nous-mêmes on a travaillé pour voir quelle est la cause de cette maladie. Il faut décrypter l’étiologie de la maladie. Nous avons fait notre possible sur place et puis nous avons pensé aussi envoyer l’échantillon en Belgique. Là, nous avons trouvé le virus.
L’épidémie de 1995 à Kikwit, c’est là où nous avons vraiment perfectionné nos connaissances sur cette maladie en mettant en place les stratégies de lutte : isoler les malades, procéder à l’enterrement sécurisé, suivre les contacts, examiner les rumeurs…
Nous avions développé cette stratégie pendant l’épidémie de Kikwit avec l’OMS… Et c’est cette stratégie qu’on utilise jusqu’à présent dans toutes les épidémies. On peut changer un nom, mais c’est le même esprit. Donc, nous avons jeté les fondations de nos connaissances sur l’épidémie, sur la transmission du virus, sur la clinique et ainsi de suite.
Pendant l’épidémie de Kikwit, il y avait aussi quelque chose que l’équipe avait fait, notamment traiter les malades avec le sang des convalescents. C’est-à-dire qu’une personne malade d’Ebola, guérie spontanément, on prélève son sang et on transfuse ce sang à quelqu’un qui fait une forme aiguë de la maladie. Huit malades ont été traités ainsi, sept ont survécu.
Et quel sort a été réservé à cette approche ?
Malheureusement notre expérience-là, nos partenaires européens ne l’ont pas acceptée. Ils ont dit « non, le nombre des cas traités était petit et puis c’était venu à la fin de l’épidémie, donc le virus avait perdu sa virulence ». On n’a pas accepté le résultat de cette expérience.
Mais je continuais toujours à croire qu’il y avait quand même une vérité là-dedans. Six, sept ans plus tard, je relance cette idée, j’en parle aux Américains, et nous avons travaillé ensemble pour arriver à trouver la molécule Ebanga à partir d’un convalescent de Kikwit. Nous avons pris son sang, étudié ce sang-là et on a donc trouvé la molécule Ebanga.
Et puis, lors de l’épidémie de 2018, nous avions aussi testé le vaccin de Merck et nous avons prouvé par des tests statistiques que ce vaccin était efficace et en fait, c’est ce vaccin qu’on utilise maintenant aussi pour prévenir la maladie à virus Ebola. Malheureusement, c’est seulement Ebola Zaïre, nous ne savons pas si ça agit sur Ebola Bundibugyo.