23/07/26

Une nouvelle souche de la mosaïque du manioc met la Côte d’Ivoire en alerte

Casava plant
Des plants de manioc : cette culture est menacée en Côte d'Ivoire par une nouvelle souche de mosaïque. Crédit image: SDN / Charles Kouadio

Lecture rapide

  • La souche ougandaise de la mosaïque du manioc a été découverte dans l’ouest de la Côte d’Ivoire
  • Cette variante très agressive menace la culture du manioc et la sécurité alimentaire dans le pays
  • Le transport et les échanges de boutures de manioc sont interdits pour éviter la propagation du virus

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[BOUAKE, SciDev.Net] Une équipe de chercheurs a, pour la première fois, identifié la souche ougandaise de la mosaïque du manioc de l’Afrique de l’Est (EACMV-Ug) dans des plantations en Côte d’Ivoire.

Selon Pascal Angui, directeur général des Productions et de la sécurité alimentaire au ministère ivoirien de l’Agriculture, cette variante a été observée à l’ouest du pays.

« Cette maladie virale, particulièrement agressive, constitue une menace grave pour la production nationale de manioc, la sécurité alimentaire et les revenus des producteurs », s’inquiète-t-il dans un communiqué d’alerte publié au mois de mars 2026.

“Face à cette situation préoccupante et en l’absence de moyen de traitement curatif contre cette maladie, seules des mesures préventives rigoureuses permettent d’en limiter la propagation”

Pascal Angui, ministère de l’Agriculture, Côte d’Ivoire

C’est au terme d’une étude menée par des chercheurs du programme Wave (Central and West Africa Virus Epidemiology) que la présence de l’EACMV-Ug a été confirmée.

La maladie menace particulièrement les champs de la région nord-ouest d’Odienné, celle voisine du Bafing (Touba), la région du Tonpki (Man) avant de descendre à San Pedro, dans le sud-ouest ivoirien, sur une partie du littoral.

C’est au total 191 parcelles qui ont été étudiées le long de la frontière ouest de la Côte d’Ivoire en 2025, dont 95 situées le long de la frontière libérienne et 96 le long de la frontière guinéenne. 551 échantillons de feuilles de manioc, dont 305 le long de la frontière libérienne et 246 le long de la frontière guinéenne ont été collectés.

« Les analyses moléculaires de ces 551 échantillons ont confirmé la présence de trois bégomovirus de la mosaïque du manioc à la frontière ouest de la Côte d’Ivoire : ACMV (African cassava mosaic virus), EACMCMV (East african cassava mosaic virus) et EACMV-Ug », précisent les chercheurs.

Recombinaison génétique

Pour Serge Hervé Kimou, agrophysiologiste à l’Unité de formation et de recherche des sciences et technologies de l’université Alassane Ouattara, l’étude a été menée de manière rigoureuse.

« Après la collecte des échantillons, un test a été effectué pour identifier le virus en question, et a permis de faire une analyse moléculaire pour détecter la présence d’un virus et son ADN. On ne peut douter », fait-il savoir.

Melika Barakissa Traore, spécialiste en génétique et parasitologie moléculaire au Centre national de recherche agronomique (CNRA) de Bouaké, précise que la souche qui vient d’être identifiée est une variante née de la recombinaison génétique, c’est-à-dire du brassage de gênes entre la souche est-africaine et celle qu’on retrouve en Afrique de l’Ouest.

« Nous avions une souche ici. Mais elle était maîtrisée et ne posait plus de problème. Le problème qui survient, c’est l’introduction de cette variante en Côte d’Ivoire, une variante issue de la recombinaison génétique de ces deux souches », explique-t-elle.

La spécialiste ajoute que dans les premières heures, « tout le monde était alerté, ce qui est normal. Mais, avec les études on a des variétés qui semblent tolérantes. Quand on les regarde, on ne constate pas de mosaïque », rassure cette dernière.

Cette maladie virale se propage essentiellement par le matériel végétal infecté, notamment les boutures, ainsi que par les pratiques culturales favorisant sa dissémination.

« Face à cette situation préoccupante et en l’absence de moyen de traitement curatif contre cette maladie, seules des mesures préventives rigoureuses permettent d’en limiter la propagation », insiste Pascal Angui.

Ainsi, parmi les mesures prises pour lutter contre la propagation de cette maladie figurent l’interdiction du prélèvement et le transport de boutures de manioc en provenance des zones infestées de l’ouest de la Côte d’Ivoire.

« Par ailleurs, tout échange formel et informel entre producteurs est également proscrit », précise le directeur général des Productions et de la sécurité alimentaire.

En mars 2026, deux cents producteurs semenciers avaient déjà été formés par le CNRA. L’objectif est d’en former 600 afin de mieux couvrir l’ensemble du territoire national.

Protocole de prévention

Au sein de la Fédération des coopératives productrices de manioc de Grand-Béréby, dans le sud-ouest ivoirien, région touchée par la menace, l’inquiétude est perceptible, « car le manioc est le pilier de notre sécurité alimentaire et de l’économie de nos femmes rurales », affirme Olga Gnadji, présidente de la fédération.

A l’en croire, l’annonce de la présence de la souche ougandaise de la mosaïque du manioc dans l’ouest de la Côte d’Ivoire a surtout créé « une prise de conscience sur l’importance de la provenance des boutures ».

Elle soutient que sa coopérative applique un protocole de prévention strict basé sur trois axes : le contrôle des flux, Le matériel végétal sain et la formation des productrices.

« Pour le contrôle des flux, nous avons interdit l’introduction de toute bouture provenant de zones suspectes ou sans certificat phytosanitaire. Nous privilégions les circuits courts et contrôlés », dit-elle.

Concernant le matériel végétal sain, « nous travaillons à l’approvisionnement de variétés améliorées, naturellement plus résistantes aux virus de la mosaïque, et à la surveillance communautaire », indique-t-elle.

Enfin, la fédération propose aussi la formation des productrices « à identifier les premiers signes (jaunissement, déformation des feuilles) pour isoler et détruire immédiatement tout plant suspect avant que la mouche blanche ne propage le virus », précise Olga Gnadji dans un entretien avec SciDev.Net.

Contrairement à la mosaïque classique, « cette version est extrêmement agressive et peut causer jusqu’à 100% de perte de rendement », soutient cette dernière.

« Nous savons qu’elle se transmet par les boutures infectées et par un insecte vecteur, la mouche blanche…En tant que présidente de fédération, je prône une collaboration plus étroite entre les structures comme le CNRA, l’Agence nationale d’appui au développement rural (ANADER) et nos coopératives », explique Olga Gnadji.

Cependant, poursuit-elle, « le défi reste le transfert de technologie ; faire en sorte que ces boutures saines arrivent gratuitement dans les mains de la productrice à Grand-Béréby. C’est tout le sens de mon combat : créer des passerelles solides entre la science et le champ pour protéger notre ‘or blanc’ », dit-elle.

Bonnes pratiques

Au terme d’une réunion tenue avec le Comité technique mis en place pour gérer cette crise phytosanitaire, Bernard Comoé, ministre délégué chargé des Productions vivrières, s’est dit « rassuré de savoir que la situation n’est pas alarmante ».

Brice Sidoine Essis, phytopathologiste, chef du programme des plantes à racines et tubercules au CNRA, déclare qu’il faut aller plus loin en dehors de cette zone où la maladie a été signalée, « afin de vérifier s’il y a d’autres zones qui sont touchées ou pas ».

« C’est le travail que nous, en tant que chercheurs du CNRA, qui a en main la recherche agronomique en Côte d’Ivoire, nous essayons de voir avec tous les autres partenaires, même avec Wave pour aboutir à des solutions pour le monde paysan et chez tous les producteurs de manioc », précise-t-il.

Pour lui, la présence de cette maladie virale « nous interpelle tous, qu’il s’agisse des chercheurs, des bailleurs de fonds ou des producteurs », car, poursuit-il, les producteurs utilisent les boutures de manioc « tout venant, sans observer la quarantaine recommandée ».

Il soutient qu’il faut former et éduquer les producteurs à avoir de bonnes pratiques.