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[YAOUNDÉ, SciDev.Net] Le World Resource Instute (WRI), en collaboration avec les administrations en charge des forêts dans le bassin du Congo, le secteur privé et les acteurs de la société civile ont développé un outil innovant qui contribue à améliorer la transparence dans le secteur forestier.
Dénommée Open Timber Portal (OTP)[1], cette plateforme web indépendante et libre d’accès est une base de données où les exploitants forestiers publient volontairement leurs activités sur le terrain pour un souci de transparence d’une part. D’autre part, elle permet aux acteurs de la société civile du secteur forestier de publier les rapports de leurs observations sur le terrain.
Les administrations chargées des forêts du Cameroun, du Gabon, de la RCA et du Congo Brazzaville fournissent, sur la plateforme, des limites officielles des concessions et la liste des exploitants reconnus et détenteurs des titres forestiers. Les exploitants figurants sur la liste fournie par les administrations peuvent téléverser volontairement les documents démontrant leur conformité.
“L’OTP apparait comme un tableau de bord de la crédibilité du secteur forestier. En l’utilisant, nous pouvons arriver à transformer la surveillance forestière en un effort collaboratif où les données publiques servent de barrière naturelle contre l’opacité propice au trafic illicite du bois”
Jean Daniel Mendomo Biang, ministère des Forêts et de la Faune, Cameroun
Les observateurs indépendants des forêts quant à eux partagent leurs observations sur les exploitants et les faiblesses de la gouvernance des administrations forestières, ce qui permet aux acheteurs de bois de disposer d’éléments complémentaires dans le cadre de leur diligence raisonnée (ensemble des vérifications à réaliser afin d’avoir une idée précise sur l’origine légale du bois à importer, et réduire ainsi les risques d’illégalité, NDLR).
Igerha Bampa, assistante technique de l’OTP au sein de l’équipe Afrique centrale, souligne le fait que cet outil facilite la diligence raisonnée aux agents de mise en application de la loi ainsi qu’aux autorités compétentes au niveau de l’espace européen.
« L’OTP publie des éléments de vérification partagés par les entreprises pour démontrer que le bois ou les produits forestiers transformés qu’elles produisent, exploitent, achètent ou vendent sont conformes, légaux, traçables et respectueux de l’environnement », explique-t-elle à SciDev.Net.
« Il vient également résoudre le problème de l’éparpillement de l’information, en rassemblant les données des différentes administrations concernées par le commerce du bois en un seul lieu. Un accent est mis sur l’authenticité des documents à travers un contrôle qualité rigoureux effectué avant la publication des informations », précise-t-elle.
Transparence
L’OTP vise aussi à contribuer à la mise en œuvre des politiques en matière de commerce du bois telles que le programme FLEGT (Forest Law Enforcement Governance and Trade), le Règlement bois de l’Union européenne (RBUE), ainsi que le Règlement de l’Union européenne sur la déforestation (RDUE).
Il prend en compte d’autres cadres réglementaires internationaux, tels que la loi sud-coréenne sur l’utilisation durable des espèces de bois, la loi japonaise sur le bois propre, la réglementation australienne sur le bois, et le « Lacey Act » aux États-Unis.
Son objectif est de promouvoir le bois légal grâce à un meilleur accès à l’information à travers l’accès à plusieurs sources de données. Avant la création de cette plateforme, la plupart des opérateurs utilisaient essentiellement des systèmes internes de traçabilité.
« Nous utilisons l’OTP pour nous assurer que les entreprises ont effectivement téléchargé les conventions d’exploitation, les certificats d’exploitation, les plans d’aménagement approuvés et les différents certificats de conformité qui leur sont délivrés », explique Jean Daniel Mendomo Biang, Directeur des forêts au ministère des Forêts et de la Faune du Cameroun.
Selon ses explications, l’administration utilise les données de ce portail pour orienter la brigade de contrôle nationale ou régionale dans les Unités forestières d’aménagement où les titres présentent des lacunes documentaires ou signalement d’infractions.
« L’OTP apparait comme un tableau de bord de la crédibilité du secteur forestier. En l’utilisant, nous pouvons arriver à transformer la surveillance forestière en un effort collaboratif où les données publiques servent de barrière naturelle contre l’opacité propice au trafic illicite du bois », soutient-il.
Camera à distance
La plateforme web permet également aux journalistes d’obtenir des informations précises sur les opérations forestières pour produire des articles de qualité sur le commerce du bois et ses ramifications.
L’utilisation de cette plateforme était d’ailleurs au centre d’une formation récemment organisée par le WRI en partenariat avec Brainforest, à Libreville au Gabon, et à laquelle ont pris part des professionnels des médias.
« Je me suis rendue compte qu’il y a des informations disponibles sur cette plateforme que j’ignorais… Très souvent, ces informations ne sont pas disponibles au niveau des administrations et pouvoir mettre la main sur une plateforme qui la rend disponible, est super », témoigne Line Alomo, journaliste gabonaise ayant pris part à cette formation.
Pour Ange Moïsette Tjega Atala, journaliste camerounaise, « l’OTP est une sorte de caméra à distance sur laquelle les journalistes peuvent se baser pour avoir des informations chiffrées et même des témoignages sur la gouvernance forestière. Elle met à la disposition des journalistes d’investigation une documentation riche sur tout ce qui se passe en termes d’exploitation forestière légale et illégale », confie-t-elle.
Selon cette dernière, très souvent, les journalistes rencontrent des difficultés en termes de logistique ou d’interdiction d’accès à une zone forestière. « Ce portail permet également d’évaluer les actions menées face aux problèmes transfrontaliers au sein des pays du bassin du Congo. Quand je n’aurai pas accès au terrain, je vais pouvoir faire recours à cet outil », confie-t-elle.
Michael Moukouangue Moukala, journaliste gabonais et spécialiste en environnement, explique qu’il avait une connaissance de l’application, mais ne l’avait jamais utilisé. « Mais après cette formation, je vais dorénavant utiliser les données contenues dans ce portail pour illustrer mes articles », dit-il.
A en croire Blanshe Musinguzi, journaliste scientifique ougandais et correspondant d’Africa report magazine, l’OTP constitue un outil d’avenir.
« J’ai découvert ce portail lors de mon enquête sur le trafic de bois du Congo vers l’Afrique de l’Est. Il m’a permis d’obtenir des documents établissant des liens entre les entreprises, ainsi que des preuves que du bois illégalement exploité était transporté du Congo vers les pays d’Afrique de l’Est », explique-t-il.
Pour lui, cet outil « représente l’avenir du journalisme d’investigation sur la filière du bois. Mais il faudrait le vulgariser auprès des journalistes, et ces derniers ont besoin d’une formation pour apprendre à l’utiliser ».
Outil à perfectionner
Plusieurs ONG ont des comptes sur cette plateforme et publient les rapports, témoignages et résultats de leurs enquêtes effectuées sur le terrain.
« En tant qu’enquêtrice pour des ONG qui travaillent sur la protection des forêts et qui luttent contre l’exploitation illégale de bois, je me suis souvent servie de l’outil OTP. Par exemple, pour mes enquêtes sur les pays du bassin du Congo, j’observe les activités de diverses sociétés forestières », soutient Alex Bloom, enquêtrice sénior sur le commerce illégal de bois.
Elle affirme qu’il est très difficile de trouver les contrats et des documents administratifs des sociétés dans certains de ces pays-là. A l’en croire, parfois, même les forestiers sur le terrain ne peuvent pas trouver ces documents.
« C’est donc très utile d’avoir une plateforme où ces documents sont réunis. Sur l’OTP, j’ai également trouvé des rapports d’observation indépendante sur certaines sociétés », précise cette source.
« Il est parfois intéressant de constater que certaines sociétés n’intègrent aucune information sur la plateforme et, cela y est indiqué. Par exemple, une société qui n’a rien fourni comme donnée est notée 0% en transparence, et je peux aussi voir la liste de documents non-fournis) », déclare l’enquêtrice sénior.
Toutefois, Alex Bloom pense que l’OTP peut encore être plus efficace. « Il pourrait être perfectionné », dit-elle. Elle estime qu’il faudrait que la plateforme soit plus complète, plus souvent mise à jour, car il existe des sociétés qui possèdent une ou plusieurs concessions forestières, mais qui ne sont pas du tout présentes sur la plateforme.