13/05/26

Quand les barrages hydrauliques favorisent la propagation du paludisme

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Les ouvrages hydrauliques permettent la transmission du paludisme toute l'année. Crédit image: www.wbayer.com - www.facebook.com/wbayercom (CC0 1.0 )

Lecture rapide

  • La transmission du paludisme est permanente dans les zones abritant des barrages et hydro-aménagements
  • L’eau stagnante favorise également la croissance des maladies telles que la bilharziose, la diarrhée
  • Il est recommandé de développer de nouvelles stratégies pour combattre le paludisme dans de telles zones

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[OUAGADOUGOU, SciDev.Net] Une étude menée par l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) révèle que les barrages et les hydro-aménagements favorisent une transmission permanente du paludisme dans les zones où ils sont implantés.

Intitulée « réduire les effets du changement climatique sur la santé au Burkina Faso (CLIMSA) », l’étude a été conduite de 2020 à 2025 dans le district sanitaire de Nanoro, à 90 km de Ouagadougou, autour de l’agropole de Soum.

Elle a notamment constaté que dans les zones où il existe des barrages et des aménagements hydroagricoles, la dynamique du paludisme est complètement différente de celle généralement prise en compte dans les stratégies de prévention.

“Les stratégies actuelles de prévention, principalement concentrées sur la saison pluvieuse, ne sont pas adaptées aux zones d’hydroaménagement”

Halidou Tinto

Halidou Tinto, principal investigateur de l’étude, explique qu’au Burkina Faso, le paludisme est habituellement associé à la saison pluvieuse, qui s’étend globalement de juillet à décembre.

« Cependant, dans ces zones d’aménagement, nos observations montrent une transmission quasi permanente du paludisme, du 1er janvier au 31 décembre », dit-il.

Un suivi des cas de paludisme a permis aux chercheurs de constater « qu’en saison sèche, période où l’on s’attend normalement à une faible présence de la maladie en raison de l’absence de pluies, la prévalence du paludisme atteint tout de même 34 % dans ces zones », déclare-t-il.

A l’inverse, dans les zones ne disposant pas de barrages, la prévalence est pratiquement nulle à la même période, précise Halidou Tinto.

Réservoirs de transmission

L’étude indique également que les enfants âgés de 5 à 19 ans constituent des réservoirs de transmission du paludisme. Et, sur plus de 23 000 moustiques capturés en 12 mois, 68% sont des femelles et l’espèce dominant est l’anophèle gambiae, principal vecteur de la transmission du paludisme.

« Cela montre clairement que les stratégies actuelles de prévention, principalement concentrées sur la saison pluvieuse, ne sont pas adaptées aux zones d’hydroaménagement », soutient le chercheur.

Selon les auteurs de l’étude, les changements climatiques et leurs conséquences sur les moyens de subsistance et la santé des populations ont poussé à la construction des agropoles autour de grands barrages artificiels.

Cependant, ces transformations ont favorisé l’apparition et l’augmentation de certaines maladies, telles que des cas de diarrhée (54,35%), de bilharziose (55,68%), de maladie de la peau (88,40%), de varicelle (0,72%), etc.

« Les nouveaux environnements autour des barrages créent en effet des conditions propices à la prolifération des vecteurs et des germes responsables de maladies comme la schistosomiase, le paludisme, la dengue ou la diarrhée », confie Halidou Tinto.

Pour Martin Moyenga, socio-anthropologue au Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST), la présence constante d’eaux stagnantes dans le barrage et les canaux d’irrigation constitue un risque permanent pour la santé.

« Les moustiques étaient périodiques. C’était pendant la saison pluvieuse qu’il y avait des moustiques et après les récoltes, les moustiques disparaissent. Mais actuellement, il n’y a plus de période, il y a des moustiques à tout moment. Sinon avant, la période des moustiques ne dépassait pas trois ou quatre mois », soutient-il.

Adapter les stratégies

Joseph Soubeiga, directeur général de la Santé publique au ministère de la Santé publique, estime dès lors qu’étudier la dynamique de transmission du paludisme et caractériser les facteurs environnementaux qui influencent l’infection à plasmodium falciparum dans les villages autour de l’agropole de Soum est salutaire.

Pour lui, comprendre la transmission locale du paludisme et ses déterminants permettra d’adapter les stratégies de lutte et d’optimiser l’allocation des ressources.

« Les barrages, les pratiques agricoles et l’environnement peuvent modifier la dynamique en augmentant le risque du paludisme. L’aboutissement de cette étude permettra de disposer de bases pour élaborer des stratégies pour lutter efficacement contre les maladies au Burkina », fait-il savoir.

Dans la même veine, Lazare Belemnaba, directeur de l’IRSS, reconnait que l’étude CLIMSA permet de comprendre les interactions entre changement climatique, environnement artificiel et agents pathogènes.

« L’étude permettra d’améliorer la santé des populations vivant autour des agropoles, en générant des connaissances scientifiques et en développant des outils de modélisation innovants », confie-t-il.

Pour atteindre cet objectif, Halidou Tinto pense qu’il faut développer d’autres types de stratégies pour cibler ces zones de façon continue de janvier à décembre, de sorte que le paludisme ne soit pas un problème dans ces environnements.

« Parce que si les gens sont malades, ils seront moins productifs. Et même s’ils produisent, ils vont utiliser ces revenus pour se soigner », soutient-il.

Surveillance

Les chercheurs proposent dès lors d’adapter les moyens de prévention du paludisme au contexte épidémiologique (distribution annuelle de moustiquaires, extension de la chimioprévention du paludisme saisonnier aux individus de 6 à 19 ans) et de renforcer la surveillance entomologique et épidémiologique de routine.

L’étude recommande également d’étendre la distribution de masse des antiparasitaires aux populations de plus de 15 ans, de renforcer l’approche intégrée agriculture-santé autour du barrage de Soum, de soutenir la recherche appliquée et la recherche-action pour anticiper l’évolution des risques sanitaires liés au climat et aux agropoles.

Emmanuel Nanema, délégué général du CNRST, pense que les résultats de l’étude constituent une base scientifique précieuse pour éclairer les décideurs dans la lutte contre les maladies, l’agriculture, la gestion de l’eau et l’adaptation au changement climatique.

Pour lui, les résultats contribueront sans doute à renforcer l’intégration de la dimension sanitaire dans les grands programmes de développement, notamment ceux liés aux barrages et aux agropoles.