07/08/26

L’explosion de la demande de viande de brousse extermine la faune sauvage

The sitatunga is a small antelope hunted as "bushmeat" in Gabon, Central Africa. These unfortunate creatures were for sale at a roadside market in Franceville.
La hausse de la consommation de la viande de brousse s'accompagne de l'extérmination des espèces sauvages. Crédit image: D-Stanley (CC BY 2.0)

Lecture rapide

  • En Afrique centrale, la consommation de la viande de brousse a presque doublé en deux décennies
  • En passant de 0,73 à 1,1 million de tonnes entre 2000 et 2022, elle menace la survie de la faune sauvage
  • Des experts recommandent entre autres la réduction de la demande urbaine et l’application des lois sur la faune

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[YAOUNDÉ, SciDev.Net] Une nouvelle étude met en lumière une augmentation de la consommation de la viande de brousse en Afrique centrale, faisant peser un risque de déclin sur la faune sauvage.

Selon l’étude, publiée dans la revue Nature, la biomasse totale annuelle de viande de brousse estimée consommée est passée de 0,73 million à 1,10 million de tonnes entre 2000 et 2022, soit une hausse d’environ 50% en deux décennies.

Les chercheurs ont analysé des données de plus de 12 000 ménages, répartis dans 252 localités du Cameroun, du Congo, du Gabon, de la Guinée Equatoriale, du Nigeria, de la République démocratique du Congo et de la République centrafricaine.

“Si nous continuons avec ce taux de consommation de viande de brousse, il est évident que nous nous dirigeons tout droit vers la disparition des espèces fauniques de nos forêts”

Éric Kaba Tah, Last Great Ape Organization (LAGA)

En Afrique centrale, la viande d’animaux sauvages est une composante alimentaire essentielle pour des millions de personnes, explique François Sandrin, conseiller technique en gestion des ressources naturelles, programme global à la Wildlife Conservation Society (WCS), une organisation dont des chercheurs affiliés ont participé à cette étude.

Cependant, notamment en lien avec l’augmentation de la démographie, la consommation de viande de brousse menace 31 % des mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens de la région qui figurent parmi les espèces menacées d’extinction.

« Pour lutter contre la dégradation de la faune tout en garantissant un usage durable de la ressource, il faut d’abord comprendre le système sur lequel on cherche à intervenir (ampleur, facteurs, acteurs de la consommation) », déclare François Sandrin à SciDev.Net.

Ces dernières années, ajoute cette source, « plusieurs pays d’Afrique centrale ont exprimé un intérêt pour prendre en main ce problème, à travers une mise à jour de leur cadre légal et réglementaire, en lien avec leurs engagements dans les conventions internationales telles que la Convention sur la diversité biologique (CBD) ».

Apport en protéines

D’autres résultats de l’étude montrent que la viande de brousse est fondamentale pour l’alimentation des populations rurales : elle représente 20 % de l’apport quotidien recommandé en protéines en milieu rural, contre 13 % dans les villes moyennes et 6 % dans les grandes villes. Les taux de consommation médians diminuent également avec l’urbanisation.

« Même si les urbains consomment moins de viande de brousse par individu, la concentration de la population dans les villes fait qu’une grande part de la viande de brousse est consommée dans les villes », précise François Sandrin, soulignant que pour répondre à cette demande urbaine croissante, « les animaux chassés sont de plus en plus vendus en direction des centres urbains ».

Lilian Mangama Koumba, chercheur à l’Institut de recherche en écologie tropicale au Gabon (IRET/CENAREST), soutient que la chasse pour la viande de brousse est une vielle pratique des populations locales et autochtones pour leur subsistance et leurs traditions.

Au Gabon par exemple, poursuit cet expert de la faune, la chasse est beaucoup plus pratiquée pour la subsistance. « Comme le disent certains chasseurs “si nous chassons, c’est pour vendre à celui qui peut nous donner de l’argent pour acheter du savon ou du sel, mais dans la plupart des cas, c’est pour manger” », rapporte-t-il.

Selon son expérience du terrain, plus les forêts sont intactes, plus les chasseurs ont tendance à y aller pour rapidement avoir du gibier. « Mais également, les villages les plus isolés consomment plus de gibiers parce qu’ils n’ont pas d’alternative pour ce qui est de leur apport protéique », indique le chercheur.

Pour lui, l’étude nous montre aussi à l’échelle régionale les fréquences de consommation, les quantités consommées et les probabilités de consommation de viande de brousse. « Cette approche représente aujourd’hui une référence méthodologique pour les études régionales sur la viande de brousse », commente Lilian Mangama Koumba.

Reduction des animaux sauvages

Les conclusions de cette étude mettent également en évidence les menaces associées à l’augmentation de la consommation de la viande de brousse. Parmi celles-ci, la réduction des populations d’animaux sauvages, qui sont pourtant essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes, affirme François Sandrin.

Ce constat inquiète particulièrement Éric Kaba Tah, directeur adjoint de Last Great Ape Organization (LAGA), une organisation basée au Cameroun et spécialisée entre autres dans la lutte contre le commerce illégal des espèces protégées en Afrique.

« C’est une confirmation de ce que nous dénonçons depuis des années. Si nous continuons avec ce taux de consommation de viande de brousse, il est évident que nous nous dirigeons tout droit vers la disparition des espèces fauniques de nos forêts », s’inquiète-t-il.

Il ajoute que « ce n’est pas quelque chose de nouveau, puisque si on regarde le cas du Cameroun par exemple, des animaux sauvages ont presque disparu des régions où il y a une forte densité de population », soutient-il.

A cette menace s’ajoute un « risque pour la sécurité alimentaire des communautés locales et peuples autochtones si la ressource en faune vient à disparaître, surtout que comme dit avant, une grande part des animaux chassés sont expédiés vers les centres urbains où on en obtient généralement un meilleur prix », affirme François Sandrin.

A l’en croire, la faune joue un rôle essentiel dans la culture d’une majorité de ces populations. « La diminution ou disparition locale des populations animales a donc également un impact culturel », dit-il.

Il fait enfin savoir que l’augmentation du commerce de la faune sauvage vers des centres urbains densément peuplés augmente le risque de transmission de maladies zoonotiques.

« En particulier quand les conditions d’hygiène lors du transport et de la vente sont faibles, lorsque les animaux sont transportés vivants ou fraichement tués et que différentes espèces sont mélangées sur les marché », prévient-il.

Interventions ciblées

Pour faire face à cette situation, les auteurs de l’étude recommandent de réduire la demande de viande de brousse dans les grandes villes. Par exemple « par des interventions ciblées de changement de comportement là où la consommation n’est pas une question de survie, car il y a d’autres options disponibles (viandes domestiques/poissons) », précise François Sandrin.

D’après lui, il faut accompagner la réduction de la demande urbaine par la diversification des moyens de subsistance des acteurs de la filière viande de brousse.

« En milieu rural, sécuriser un usage légal et durable des espèces non protégées, via des lois nationales claires et des dispositions locales co-conçues avec les peuples autochtones et les communautés locales », ajoute-t-il.

Les chercheurs estiment également que des alternatives protéiques doivent être développées. On peut notamment « renforcer la production, l’importation et la distribution de protéines saines, sûres et culturellement acceptables ce qui suppose des investissements importants dans les systèmes alimentaires nationaux », explique-t-il.

L’une des solutions dans plusieurs villages est la gestion communautaire et participative, soutient pour sa part Lilian Mangama Koumba. « C’est à dire emmener les populations elles même à trouver des solutions pour réduire la surchasse et mettre en place un système de gouvernance qui réponde à leurs attentes », explique-t-il.

Pour Éric Kaba Tah, la loi sur la faune en vigueur Cameroun par exemple doit être effectivement appliquée et il faut insister sur la sensibilisation des populations.

« La sensibilisation a été faite depuis des années, mais il ne faut pas lâcher. À côté de l’application de la loi, il faut continuer à sensibiliser, à parler, à effectuer son travail. Il faut que les uns et les autres prennent leurs responsabilités en ce qui concerne la protection de la faune », martèle-t-il.

SciDev.Net a contacté le ministère des Forêts et de la Faune du Cameroun afin de recueillir sa réaction sur cette étude. Le secrétariat général de ce département ministériel a choisi de nous renvoyer vers les auteurs de l’étude « afin d’enrichir notre article ».