12/02/26
Les académies des sciences peinent à faire confiance aux femmes
Par: Ruth Douglas et Aleida Rueda
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[MEXICO/LONDRES SciDev.Net] Les organisations scientifiques nationales ont peut-être plus de femmes parmi leurs membres aujourd’hui qu’il y a dix ans ; mais la représentation au plus haut niveau n’a pas suivi le rythme, selon une analyse publiée ce 11 février, à l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science.
Le Conseil international des sciences (ISC), le Partenariat interacadémique (IAP) et le Comité permanent pour l’égalité des sexes dans les sciences (SCGES) ont examiné les données de 136 organisations scientifiques et interrogé près de 600 scientifiques pour obtenir un aperçu de l’égalité des sexes dans les académies et les syndicats scientifiques du monde entier.
Ils ont constaté que les femmes représentaient environ 19 % des membres des académies des sciences en 2025, contre 12 % en 2015. Mais seulement une académie sur cinq était présidée par une femme et près de la moitié n’avaient aucune femme comme vice-présidente ou coprésidente, ce qui représente une « augmentation très limitée » au cours de la dernière décennie et aucun progrès au cours des cinq dernières années, selon leur rapport.
“L’égalité des sexes doit être inscrite dans l’ADN des organisations scientifiques”
Peter McGrath, coordinateur de l’IAP
Les académies des sciences jouent un rôle dans l’élaboration des programmes et des normes de recherche dans différentes disciplines et dans le conseil aux décideurs politiques.
Le rapport relève que sur le papier, la plupart des organisations scientifiques se présentent comme ouvertes et inclusives, avec des procédures d’élection fondées sur le mérite académique. Mais des réseaux informels persistent et déterminent qui est proposé pour des postes de direction.
Il ajoute en outre que les femmes sont 2,5 fois plus susceptibles que les hommes de signaler des expériences de discrimination ou de harcèlement au sein d’organisations scientifiques et font moins confiance dans les mécanismes organisationnels visant à lutter contre les fautes professionnelles.
Variations régionales
Léa Nacache, l’auteure principale et coordinatrice de l’étude qui est en service à l’ISC déclare que les résultats montrent d’importantes variations régionales, mais qu’aucune région n’avait obtenu des résultats « uniformément meilleurs ou pires » qu’une autre.
« Les académies avec les proportions les plus élevées de femmes parmi leurs membres (30 à 39 %) se trouvent dans différentes régions, notamment dans certaines parties de l’Amérique latine et de l’Asie et du Pacifique », confie-t-elle à SciDev.Net .
« Dans chaque région, certaines organisations ont réalisé des progrès mesurables tandis que d’autres continuent de se heurter à des obstacles persistants […] ; démontrant ainsi que les inégalités de résultats ne sont pas inévitables et peuvent être corrigées par une réforme institutionnelle délibérée. »
Le rapport recommande que l’égalité des sexes soit intégrée à la gouvernance, aux budgets et à la stratégie, notamment par le biais de plans clairs en matière de genre et de diversité, de mécanismes de responsabilisation et de financements destinés à soutenir les activités en faveur de l’égalité des sexes.
Peter McGrath, coordinateur de l’IAP, martèle que la question ne peut pas se limiter à figurer à l’ordre du jour une fois tous les cinq ans. « L’égalité des sexes doit être inscrite dans l’ADN des organisations scientifiques », a-t-il déclaré.
« Cela signifie l’intégrer dans les statuts, confier la responsabilité à des instances dirigeantes, créer des comités dédiés, financer des activités durables et rendre compte régulièrement des progrès accomplis », précise l’intéressé.
Selon le rapport, seuls deux tiers environ des académies des sciences disposent de documents de politique relatifs au genre, un peu plus de la moitié ont entrepris des initiatives pour promouvoir l’égalité des sexes et moins de 10 % disposent d’un budget dédié à l’égalité des sexes.
Harcèlement sexuel
Une étude distincte , basée sur des entretiens avec plus de 100 femmes scientifiques du Mexique, d’Argentine, de Colombie et du Pérou, a révélé que les réseaux de pouvoir au sein des institutions scientifiques perpétuent et légitiment le harcèlement sexuel et psychologique, l’exclusion institutionnelle, l’appropriation du travail d’autrui et les sanctions liées à la maternité.
L’auteure de l’étude, Carolina Espinosa Luna, du Centre régional de recherche multidisciplinaire de l’Université nationale autonome du Mexique, estime que les relations inégales sont ancrées dans les institutions académiques et socialement validées.
« La violence est bien plus qu’un simple acte interpersonnel », a-t-elle déclaré à SciDev.Net .
« Les propos misogynes d’un professeur ou la décision de retirer à un collègue ses heures d’enseignement, ces actes d’abus sont possibles car il existe des réseaux d’abus de pouvoir dans le milieu universitaire. »
D’après la chercheure, le pouvoir des chefs de laboratoire, des directeurs de thèse, des rédacteurs en chef de revues scientifiques ou des scientifiques primés est maintenu par les supérieurs hiérarchiques et leurs collègues.
« Ces rapports de force servent non seulement à produire des connaissances ou à former le personnel, mais aussi à protéger les auteurs de ces abus », ajoute Carolina Espinosa Luna.
Même lorsque les institutions de la région dispose de protocoles pour prévenir les violences sexistes, l’universitaire a constaté qu’aucune conséquence n’était infligée aux auteurs présumés.
Inégalités persistantes
Des études antérieures ont également mis en évidence des inégalités persistantes dans les opportunités de publication pour les scientifiques. Une étude publiée dans PLOS Biology, portant sur plus de 36 millions d’articles de science biomédicale et de sciences de la vie, a révélé que les articles rédigés par des femmes subissaient des délais d’évaluation jusqu’à 15 % plus longs que ceux rédigés par des hommes.
Mais Helena Nader, présidente de l’Académie brésilienne des sciences, affirme que, même si certaines données sont disponibles, les inégalités dans le domaine scientifique doivent être étudiées plus en profondeur.
« En Amérique latine, les femmes représentent environ 50 % des étudiants. Cependant, à mesure qu’elles progressent dans leur carrière, elles deviennent minoritaires. Pourquoi ? C’est incompréhensible ! » S’étonne-t-elle.
En ce qui concerne les comportements abusifs, elle estime qu’une plus grande transparence est essentielle.
« Au Brésil, de nombreux collègues signalent toutes sortes d’abus : harcèlement, harcèlement sexuel ou abus moraux, mais on ne sait pas comment les enquêtes sur ces problèmes se terminent », dit-elle.
« Il doit y avoir transparence quant aux raisons pour lesquelles une personne est condamnée ou acquittée », plaide l’intéressée.
Et Carolina Espinosa Luna de conclure : « Tant que les réseaux de pouvoir ne seront pas démantelés, que les auteurs de ces actes continueront de bénéficier de l’impunité en raison de leur position et que les universités privilégieront la stabilité institutionnelle aux victimes, les protocoles resteront symboliques ».