28/08/26

Le Bénin face aux méfaits d’une forte contamination aux mycotoxines

Maize stock Tanzania
Les mauvaises conditions de stockage des aliments contribuent à la prolifération des mycotoxines. Crédit image: Evancez, CC BY-SA 4.0 . Cette image a été rognée.

Lecture rapide

  • Des contaminations par plusieurs mycotoxines ont été identifiées dans les céréales et autres
  • Ces substances toxiques représentent une menace majeure pour la santé humaine
  • Des experts recommandent de renforcer les politiques de sécurité sanitaire des aliments

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[YAOUNDE, SciDev.Net] Une étude menée au Bénin révèle que les céréales vendues sur les marchés locaux contiennent des mycotoxines, des substances toxiques produites par des champignons microscopiques qui se développent sur les cultures et pendant le stockage.

Selon Mohamed Haddad, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement(IRD) et coauteur de l’étude, plusieurs travaux menés en Afrique de l’Ouest suggéraient déjà des niveaux élevés de contamination des aliments par les mycotoxines, mais les données disponibles pour le Bénin restaient limitées et fragmentaires.

Or, relève-t-il, le maïs, l’arachide et le riz constituent des aliments de base consommés quotidiennement par une grande partie de la population.

« Nous avons donc souhaité évaluer le niveau réel d’exposition des consommateurs béninois à ces contaminants et, mieux, comprendre quels champignons étaient responsables de leur présence dans les aliments », déclare-t-il à SciDev.Net.

“Les populations consomment quotidiennement des aliments contaminés pendant des années, parfois toute leur vie. Cette exposition répétée peut contribuer à aggraver des problèmes déjà importants de santé publique tels que la malnutrition, le retard de croissance infantile et la vulnérabilité aux maladies infectieuses”

Mohamed Haddad, IRD

Pour ce faire, les chercheurs ont réalisé plusieurs campagnes d’échantillonnage sur des marchés fréquentés, notamment le marché de Dantokpa à Cotonou, qui est l’un des plus grands marchés d’Afrique de l’Ouest.

Plus de 160 échantillons de maïs, d’arachide et de riz ont été collectés puis analysés à l’aide de méthodes de laboratoire permettant de détecter les principales mycotoxines, notamment les aflatoxines et les fumonisines.

En parallèle, ils ont identifié les espèces de champignons présentes dans les céréales afin de mieux comprendre l’origine biologique de ces contaminations.

« Les contaminations observées sont fréquentes et parfois élevées. Dans certains échantillons de maïs, les concentrations en fumonisines dépassaient largement les seuils réglementaires internationaux », explique le chercheur.

Des contaminations simultanées par plusieurs mycotoxines, notamment les aflatoxines et les fumonisines, ont également été observées.

Il précise que cette co-exposition est particulièrement préoccupante car les populations ne sont pas exposées à une seule toxine, mais à des mélanges dont les effets combinés restent encore insuffisamment étudiés.

« Nous avons également confirmé la présence de plusieurs espèces de Fusarium – champignons à l’origine de ces toxines – capables de produire ces toxines dans les céréales commercialisées au Bénin », indique ce dernier.

Contamination

Mohamed Haddad rappelle toutefois que les champignons producteurs et les mycotoxines elles-mêmes ne sont pas des phénomènes propres au Bénin ou à l’Afrique. « Ils sont présents partout dans le monde et font partie intégrante des écosystèmes agricoles naturels », dit-il.

Des propos corroborés par Apollinaire Tetang, ingénieur agronome au sein de l’ONG camerounaise SAILD (Service d’appui aux initiatives locales de développement). Il confirme qu’au Cameroun, les mycotoxines constituent une réelle menace pour les céréales en milieu paysan.

D’après lui, cette contamination s’explique principalement par la faible maîtrise des techniques post récolte (due au manque de formation), le manque d’infrastructures adéquates de conservation et les contraintes climatiques.

« […] Dans la zone des hauts plateaux de l’Ouest, par exemple, où on a la possibilité de faire deux campagnes de culture – la première en mars (récoltes en juillet-août) et la deuxième en août (récoltes en novembre) -, vous constaterez que les récoltes du mois d’août se déroulent pendant une période très pluvieuse », explique-t-il.

Et pendant cette période, poursuit-il, les petits producteurs n’ont pas toujours la capacité de bien conserver leurs récoltes. « Ce qui fait que quand ils récoltent au cours de ce moment très pluvieux, le risque de contamination aux mycotoxines pendant le stockage est très élevé », précise l’ingénieur.

Il indique également que dans la chaîne de distribution, les magasins de stockage ne disposent ni de grandes capacités ni des technologies appropriées pour contrôler ces contaminations aux mycotoxines.

Alerte sanitaire

D’après Noel Akissoe, technologue alimentaire et enseignant à l’université d’Abomey-Calavi au Bénin, cette étude a surtout établi l’évidence d’une contamination fongique considérable des céréales vendues et permet de donner l’alerte pour la sécurité sanitaire des populations.

« La co-contamination par les aflatoxines et les fumonisines, spécifiques et/ou dépendantes de la matrice alimentaire, pose de réelles questions de santé publique », argumente-t-il.

Le directeur de recherche à l’IRD souligne en effet qu’une exposition aux mycotoxines a des impacts majeurs sur la santé humaine.

« Certaines, comme les aflatoxines, sont reconnues comme cancérogènes et augmentent notamment le risque de cancer du foie. D’autres sont associées à des perturbations immunitaires, à des troubles du développement chez l’enfant ou encore à des effets nutritionnels défavorables », précise-t-il.

Selon le chercheur, la principale préoccupation n’est généralement pas l’intoxication aiguë mais l’exposition chronique à faibles doses.

« Les populations consomment quotidiennement des aliments contaminés pendant des années, parfois toute leur vie. Cette exposition répétée peut contribuer à aggraver des problèmes déjà importants de santé publique tels que la malnutrition, le retard de croissance infantile et la vulnérabilité aux maladies infectieuses », dit-il.

« Nos résultats ne permettent pas de mesurer directement les conséquences sanitaires au niveau individuel, mais ils montrent clairement que les conditions d’exposition sont réunies pour justifier une vigilance accrue et des mesures de prévention », fait-il savoir.

Politiques de sécurité sanitaire

Pour atténuer les risques de contaminations aux mycotoxines, Apollinaire Tetang déclare qu’il faut sensibiliser le petit producteur sur les meilleures techniques de récolte et de stockage. Les appuyer par la mise à disposition de petites structures de stockage et de séchage.

« Et dans la chaîne de distribution, il faudrait sensibiliser les distributeurs sur leurs approches et techniques de stockage pour pouvoir atténuer l’impact des contaminations de ces mycotoxines dans les céréales », ajoute-t-il.

Noel Akissoe fait savoir que les Etats déploient des efforts qui ne sont pas visibles ni « focus mycotoxines ».

Il affirme : « La situation de contamination fongique est presque identique dans les autres pays ouest-africains et suggère qu’une attention particulière soit accordée à la gestion post récolte au niveau de chaque pays en mettant en place des collaborations avec diverses institutions (universités, agences nationales de sécurité sanitaire des aliments, chambres de commerce et d’industrie, ONG, organisations paysannes etc.) ».

Selon l’enseignant, il faut aussi revisiter les chaines de valeur des céréales pour y apporter des actions correctives afin de mieux atténuer la contamination fongique.

Pour Mohamed Haddad, les résultats de l’étude confirment avant tout la nécessité de renforcer les politiques de sécurité sanitaire des aliments.

« Il est important d’améliorer la surveillance des mycotoxines dans les aliments, mais également de soutenir les agriculteurs et les acteurs des filières dans l’adoption de pratiques permettant de réduire les contaminations, aussi bien avant qu’après la récolte », affirme-t-il.

Il ajoute que des solutions techniques existent déjà : amélioration du séchage, meilleures conditions de stockage, contrôle biologique des champignons producteurs de toxines, renforcement des contrôles de qualité et sensibilisation des consommateurs.

Le principal défi aujourd’hui n’est plus de démontrer que le problème existe, « mais de mettre en œuvre à grande échelle des solutions déjà connues. L’Afrique dispose désormais de suffisamment de données pour agir ; l’enjeu est celui de l’implémentation, de la gouvernance et de la volonté politique », insiste le chercheur.

Les démarches initiées par SciDev.Net afin d’obtenir une réaction des responsables en charge du secteur agricole au Bénin ont été infructueuses.