01/04/26
Lait infantile : L’Afrique doit se doter de systèmes d’alerte et de contrôle
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[YAOUNDE, SciDev.Net] Selon Alphonse Ayissi Abena, président de la Fondation camerounaise des consommateurs (FOCACO), « le droit à l’information n’est pas un luxe, c’est une composante vitale de la sécurité sanitaire. Un silence administratif en période de crise est une mise en danger délibérée d’autrui ».
Sa déclaration fait suite à la gestion, par les autorités sanitaires africaines, de l’affaire liée aux rappels et retraits massifs de lots de lait infantile depuis la fin de l’année 2025 dans plus de 60 pays à travers le monde et impliquant des agro-industries telles que Nestlé, Danone et Lactalis dont les produits sont distribués partout sur le continent. Il dénonce « une réaction à deux vitesses et un manque de proactivité ».
Bien que ces firmes agroalimentaires aient dévoilé les pays concernés par ce scandale, très peu de pays africains ont pris l’initiative de communiquer pour rassurer leur population face à l’ampleur des rappels.
“Le régulateur ne devrait pas attendre d’être interpellé par la société civile pour agir face à un risque d’empoisonnement de masse”
Alphonse Ayissi Abena, FOCACO, Cameroun
C’est le 16 février que la filiale sénégalaise de Nestlé a précisé dans un communiqué que « les laits infantiles des marques Nan et Guigoz, dûment enregistrés auprès des autorités nationales compétentes, sont sûrs et peuvent être consommés en toute confiance ».
Deux semaines plus tôt, le ministre camerounais de la Santé, Malachie Manaouda, avait révélé que des investigations approfondies avaient été menées par les services compétents, en collaboration avec les représentants locaux du fabricant (Nestlé, NDLR) sur certains lots de lait infantile Guigoz et Nan.
« Il en ressort que les lots de laits infantiles concernés par ce rappel ne sont pas présents sur le territoire camerounais », explique-t-il, rassurant les populations en précisant que les produits disponibles sur le marché national, « peuvent être consommés en toute sécurité, conformément aux recommandations nutritionnelles en vigueur ».
En Côte d’Ivoire en revanche, l’Autorité ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP) a procédé à la sécurisation d’un lot de lait infantile de la marque Babybio Optima 1, en raison d’un risque sanitaire majeur, peut-on lire dans un communiqué du 30 janvier dernier.
Mutisme
Pour le président de la FOCACO, il faut certes saluer la sortie du ministre camerounais de la Santé, mais « il est crucial de noter qu’elle a été réactive et non proactive », précise-t-il.
A l’en croire, c’est l’alerte citoyenne de la FOCACO qui a forcé la main des autorités. « Cela démontre une faille dans la veille sanitaire de l’État : le régulateur ne devrait pas attendre d’être interpellé par la société civile pour agir face à un risque d’empoisonnement de masse », argumente-t-il.
Il ajoute que le mutisme de nombreux pays [en Afrique] est alarmant. « Ce “silence radio” suggère soit une incapacité technique à tracer les lots suspects, soit une volonté de ne pas froisser les importateurs. Dans les deux cas, c’est le consommateur qui paie le prix fort », soutient cette source interrogée par SciDev.Net.
Les rappels et retraits de laits infantiles de 1er, 2e et 3e âge ont été motivés par une possible contamination de ces produits par une substance toxique, la céréulide, susceptible de provoquer divers symptômes chez les nourrissons.
Selon les explications de Dissirama Tabago, spécialiste en nutrition et sécurité alimentaire à l’unité de récupération nutritionnelle au CHU Sylvanus Olympio au Togo, la céréulide est une toxine ultra-résistante produite par une bactérie du nom de Bacillus cereus, souvent présente dans les sols naturellement et les aliments tels que le riz, le lait, les épices.
« Ces aliments sont contaminés par ce sol, via les végétaux qui servent de vecteurs dans les produits finis. Les spores de ces bactéries adhèrent aux surfaces de ces aliments, résistent au nettoyage, à la chaleur et contaminent les plats cuisinés, surtout le lait en poudre », explique-t-il.
Les bébés ayant consommé le lait contaminé peuvent présenter des symptômes tels que des nausées, des vomissements, de la diarrhée, des douleurs abdominales.
« De telles intoxications peuvent se révéler fatales. Surtout lorsqu’il s’agit de prématurés, de nourrissons et des jeune adultes. Ceci s’explique par un déséquilibre électrolytique entraînant la déshydratation. Si rien n’est fait rapidement, l’enfant, le nouveau-né ou le nourrisson peut mourir », développe le spécialiste.
Sucres ajoutés
Le silence des autorités africaines ou leurs assurances sur la fiabilité de ces aliments contraste complètement avec une enquête publiée en novembre 2025 par l’ONG suisse Public Eye. Celle-ci révèle que les aliments pour bébés « Cerelac sans sucre ajouté », produits par Nestlé et vendus en Afrique, contiennent plus de sucre. Alors que ces mêmes aliments sont commercialisés en Europe « sans sucres ajoutés ».
« Avec l’aide de plusieurs organisations de la société civile africaines, nous avons rassemblé une centaine de produits Cerelac vendus dans 20 pays du continent afin de les faire analyser par Inovalys, un laboratoire de référence spécialisé dans le secteur agroalimentaire. Résultat : plus de 90 % contiennent du sucre ajouté, dans des quantités élevées », rapporte l’organisation.
« Nestlé fait passer ses intérêts économiques avant la santé des bébés en Afrique, c’est déplorable. La multinationale suisse sait faire mieux, elle dispose de produits sans sucre, mais elle les réserve aux marchés suisses et européens », s’indigne Laurent Gaberell, responsable agriculture et alimentation chez Public Eye.
En Afrique elle continue de bourrer de sucre ses produits, mettant ainsi en danger la santé de millions de bébés », dénonce-t-il.
Ce scandale révèle surtout les lacunes des processus de contrôle sanitaire des produits alimentaires destinés aux nourrissons sur le continent. En octobre 2025, SciDev.Net publiait d’ailleurs une enquête montrant que ces lacunes avaient pour résultats l’inondation des marchés africains par des produits normalement impropres à la consommation.
« C’est un abus qui s’appuie sur les faiblesses réglementaires des pays africains. Notamment une insuffisance des moyens de contrôle des aliments mis à la disposition des populations », affirme Gilbert Kuepouo, coordinateur du Centre de recherche et d’éducation pour le développement (CREPD).
Pour ce dernier, les structures de contrôle existent, « mais elles manquent clairement de capacité réelle, de laboratoires pour analyser et permettre l’application des directives ou des normes adoptées… », dit-il.
Contactée par SciDev.Net, l’Agence des normes et de la qualité (ANOR) au Cameroun et la multinationale Nestlé n’ont pas répondu à nos demandes d’interview. Toutefois, la multinationale avait déclaré à Public Eye adopter « une approche cohérente en matière de nutrition pour tous les bébés, partout dans le monde ».
L’entreprise assure respecter pleinement les législations nationales et indique que ses directives internes fixent un seuil pour le sucre ajouté qui est deux fois moins élevé que celui prévu par les standards internationaux de la Commission du Codex Alimentarius, précise l’ONG.
Système d’alerte
Laurent Gaberell insiste cependant sur le fait que la multinationale sait faire mieux : la preuve elle commercialise depuis des années les mêmes produits sans sucre en Suisse et en Europe, et elle vient de changer l’intégralité de sa gamme en Inde.
« Mais elle prend la décision délibérée de commercialiser en Afrique des produits de moindre qualité. Mais effectivement les gouvernements devraient aussi revoir leurs législations nationales et interdire l’ajout de sucre dans les aliments pour bébés, conformément à ce que recommandent les directives de l’OMS », soutient-il.
Fridolin Kofi Adonsou, vice-président de l’Association togolaise des consommateurs (ATC) estime qu’il faut « plus d’engagement des autorités et des administrations pour l’amélioration de la qualité des produits surtout alimentaire. Il importe également de mieux structurer les protocoles et mécanismes d’autorisation de mise sur le marché », précise-t-il.
Face à ces scandales, le président de la FOCACO pense que les Etats africains devraient entre autres se doter « d’un système d’alerte rapide africain ».
« À l’image du RASFF (Rapid Alert System for Food and Feed) européen, l’Union africaine ou les organisations régionales doivent disposer d’une plateforme numérique de partage d’alertes en temps réel », suggère-t-il.
Il propose aussi de légiférer pour que toute entreprise qui dissimule des informations sur un risque sanitaire soit passible de poursuites pénales lourdes et d’une interdiction définitive d’exercer.