11/06/26

La demande d’un médicament contre le VIH/sida dépasse l’offre en Afrique

Fighting HIV-AIDS
Une manifestation pour la lutte contre le VIH/sida. La société civile plaide pour un meilleur accès au Lenacapavir. Crédit image: hdptcar ( CC BY 2.0 )

Lecture rapide

  • Les stocks de Lenacapavir contre le VIH se sont épuisés en Eswatini après avoir touché 3 000 personnes
  • MSF affirme que l'offre mondiale de trois millions d'unités est largement inférieure aux besoins
  • Les agents de santé du Kenya disent que cette situation va léser davantage les habitants des bidonvilles

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[ESWATINI, SciDev.Net] La demande d’une injection préventive contre le VIH administrée deux fois par an dépasse l’offre dans certaines régions d’Afrique où la distribution ne couvre qu’une fraction des besoins estimés, laissant de côté les communautés vulnérables des bidonvilles, selon des organisations caritatives du secteur de la santé.

Le Lenacapavir, une forme injectable à action prolongée de prophylaxie pré-exposition (PrEP) fabriquée par la société pharmaceutique américaine Gilead Sciences, a connu une adoption rapide en Eswatini, le premier pays à bénéficier de son déploiement.

Malgré les progrès réalisés dans la lutte contre la maladie , ce petit pays d’Afrique australe présente le taux de prévalence du VIH le plus élevé au monde, avec environ 220 000 personnes touchées par la maladie, soit 23,4 % de sa population, selon les chiffres de l’ONU.

“Les bidonvilles abritent des populations qui courent le risque le plus élevé de contracter le VIH, mais aussi les plus grands obstacles à une prévention systématique. Accorder la priorité à ces communautés est essentiel pour avoir un impact national”

Jeffrey Okoro,  CFK Africa, Kenya

Après une phase pilote menée sur cinq sites entre décembre 2025 et février de cette année, la distribution a été étendue à 27 sites, touchant à ce jour environ 3 000 personnes, fait savoir à SciDev.Net Nsindiso Tsabedze, responsable de la communication au ministère de la Santé d’Eswatini.

« Nous prévoyons une augmentation à mesure que de nouveaux stocks seront disponibles », ajoute cette même source, sans préciser de calendrier. Il précise qu’environ deux tiers des personnes recevant le médicament sont des femmes, avec une forte utilisation chez les jeunes et les jeunes adultes.

Cependant, le porte-parole révèle à SciDev.Net que le stock initial est presque épuisé en raison de la forte demande.

Médecins Sans Frontières (MSF) dit n’avoir reçu que 70 doses dans sa clinique d’Eswatini et que celles-ci avaient été épuisées en quelques semaines, tandis que l’une de ses cliniques au Kenya fonctionne avec moins de 40 doses.

L’Eswatini et le Kenya font partie des neuf pays africains ayant reçu les premières doses du médicament contre le VIH, les sept autres étant le Lesotho, le Mozambique, le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe.

En avril, Gilead Sciences et ses partenaires de distribution se sont engagés à étendre leur approvisionnement à un million de personnes supplémentaires dans les pays à revenu faible et intermédiaire, portant ainsi le total à trois millions de personnes sur trois ans.

Les partenaires en question sont notamment le Plan d’urgence du président des États-Unis pour la lutte contre le sida (PEPFAR) et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Génériques

Daniel O’Day, directeur général de Gilead Sciences, indique que la société fournit du Lenacapavir sans profit au PEPFAR et au Fonds mondial dans les pays qui en avaient le plus besoin, et que le déploiement à grande échelle de versions génériques [à faible coût] du médicament par d’autres fabricants est prévu à partir de 2027.

Tom Ellman, directeur de l’unité médicale sud-africaine de MSF, affirme pour sa part que ce million supplémentaire de patients ne représente qu’une infime fraction de ce qui est nécessaire pour endiguer véritablement l’épidémie de VIH.

L’organisation déplore l’exclusion de pays comme l’Argentine, le Brésil, le Mexique et le Pérou — où certains essais cliniques ont été menés — de l’accord de licence de Gilead Sciences sur les médicaments génériques, notant que les pays exclus représentent un quart des nouvelles infections par le VIH.

Tom Ellman affirme que MSF a cherché à acheter du Lenacapavir directement auprès de Gilead depuis un an, mais qu’on lui avait demandé de se le procurer par l’intermédiaire du Fonds mondial.

A en croire l’organisation caritative, ce médicament coûte environ 28 000 dollars américains par patient et par an aux États-Unis.

« Il ne suffit pas que ce médicament révolutionnaire ne soit accessible qu’aux personnes vivant dans des pays riches et pouvant payer 28 000 dollars américains par an, ou qu’il soit distribué au compte-gouttes à certains pays à revenu faible ou intermédiaire par le biais du Fonds mondial », soutient l’intéressé.

Atteindre les bidonvilles

Le Kenya a reçu en février une première livraison de 21 000 doses initiales de Lenacapavir, livrées en partenariat avec le Fonds mondial, selon un communiqué du ministère kényan de la Santé. 12 000 doses supplémentaires étaient attendues en avril, et 25 000 doses additionnelles avaient été promises par le gouvernement américain pour soutenir une mise en œuvre rapide, a précisé le ministère.

La première phase du déploiement a débuté en mars dans 15 comtés fortement touchés, et sera suivie de deux autres phases. Le ministère a indiqué que le médicament est proposé à un coût annuel estimé à 7 800 shillings kenyans (60 dollars) par patient. Pour les travailleurs humanitaires, ce coût exclut les communautés les plus pauvres.

À Kibera, le bidonville de Nairobi et plus grand quartier informel du Kenya, les responsables de CFK Africa, une organisation de santé communautaire qui y travaille depuis plus de 25 ans, estime que la manière dont le déploiement progressif du médicament au Kenya sera mis en œuvre déterminera s’il réduira ou aggravera les inégalités existantes.

Jeffrey Okoro, directeur général de CFK Africa, confie à SciDev.Net que le déploiement national a constitué une « avancée importante ». Mais il ajoute que les avantages pratiques d’une injection semestrielle ne se concrétiseront que si les modèles de distribution tiennent compte de la pauvreté, de la stigmatisation et de la manière dont les résidents accèdent aux soins.

Les sites CFK n’ont pas été inclus dans la première phase de déploiement au Kenya, affirme Jeffrey Okoro à SciDev.Net. L’organisation se positionne désormais comme un « intermédiaire pour l’accès aux soins au sein des communautés », renforçant les filières d’orientation vers les services de toxicomanie, formant le personnel au conseil et au suivi, et militant pour l’inclusion des quartiers informels dans les phases suivantes. Elle plaide également pour que les adolescentes et les jeunes femmes soient prioritaires.

« Les bidonvilles comme Kibera abritent des populations qui courent le risque le plus élevé de contracter le VIH, mais aussi les plus grands obstacles à une prévention systématique », affirme Jeffrey Okoro.

« Accorder la priorité à ces communautés n’est pas seulement une question d’équité, mais c’est aussi essentiel pour avoir un impact national, car les efforts de prévention sont plus efficaces lorsqu’ils atteignent les personnes les plus vulnérables », ajoute-t-il.

Il souligne l’importance d’investir dans la prestation de services communautaires, dans des partenaires locaux de confiance et dans des modèles de distribution adaptés au contexte afin de combler les lacunes d’accès au Lenacapavir et à d’autres innovations.

Il est nécessaire d’investir dans les services de proximité et les systèmes de santé communautaires pour éviter une répétition de la pandémie de COVID-19 , où les interventions vitales ont atteint les quartiers informels des mois après les zones mieux desservies, martèle Jeffrey Okoro.

Solutions

Dennis Kinoti, responsable des services cliniques de CFK Africa, confie à SciDev.Net que les coûts de transport, les pertes de revenus, les longues attentes dans les cliniques et le manque de sensibilisation empêchent de nombreux habitants de Kibera d’accéder au nouveau médicament contre le VIH.

« Pour certains membres de la communauté, le choix se résume à nourrir sa famille ou à payer les frais de déplacement et les médicaments », explique Dennis Kinoti.

Il identifie trois solutions immédiates : soit des subventions plus importantes ou des dérogations ciblées pour permettre aux plus pauvres d’accéder au traitement ; soit de petites allocations de transport pour couvrir les frais de déplacement et compenser les pertes de revenus.

Ou encore des accords de partage rapide de données entre les cliniques communautaires et les sites d’orientation afin que les promoteurs de santé communautaires puissent confirmer les orientations, assurer le suivi des visites manquées et signaler les effets indésirables.

L’organisation caritative indique qu’elle travaille également à la mise en place de réseaux de surveillance par le biais du programme kényan de surveillance intégrée des maladies basée sur la population, afin de favoriser une adoption équitable et de contrôler la sécurité.

La version originale de cet article a été produite par l’édition anglophone de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne.