12/03/26

Faire des morsures de serpent une priorité de santé publique

Snake
Une personne meurt toutes les cinq minutes des suites de morsure de serpent et cette maladie représente 50% du fardeau de toutes les maladies tropicales négligées. Crédit image: FritzFlohrReynolds (CC BY-SA 2.0)

Lecture rapide

  • Deux bailleurs de fonds seulement ont financé 65% de la R&D sur les morsures de serpent en 2024
  • Touchant surtout des populations rurales pauvres, cette maladie n’intéresse pas les investisseurs
  • Une volonté politique suffit pour maîtriser cette maladie qui vaut 50% du fardeau des maladies tropicales négligées

Envoyer à un ami

Les coordonnées que vous indiquez sur cette page ne seront pas utilisées pour vous envoyer des emails non- sollicités et ne seront pas vendues à un tiers. Voir politique de confidentialité.

[DOUALA, SciDev.Net] Dans un récent rapport, le Global Snakebite Taskforce (Groupe de travail sur les morsures de serpent) de Strike Out Snakebite (SOS) , appelle les gouvernements et les bailleurs de fonds à investir dans la gestion des morsures de serpent.

En particulier dans la recherche et le développement en vue de la production d’antivenins suivie de leur mise à la disposition des structures sanitaires et de la formation du personnel de santé à leur utilisation et, plus généralement, à la prise en charge des cas de morsure de serpent.

« En 2024, seuls deux bailleurs de fonds ont fourni 65 % de tous les investissements dans la recherche et le développement liés aux morsures de serpent. Cette situation n’est ni durable ni suffisante », déplore Elhadj As Sy, coprésident de la Global Snakebite Taskforce, dans la préface du rapport.

« De nouveaux partenaires doivent se mobiliser pour stimuler l’innovation, élargir l’accès et trouver des solutions qui permettront d’éviter des souffrances, des décès et des pertes économiques inutiles », appelle ce dernier qui est également chancelier de la Liverpool School  of Tropical Medicine.

“Il est nécessaire de renforcer la volonté politique, de créer des partenariats et d’obtenir des financements de nouveaux acteurs afin de trouver des solutions durables au problème des morsures de serpent”

Isabela Ribeiro, DNDi

Un appel que soutient Isabela Ribeiro, directrice en charge des maladies virales chez Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi), une organisation qui mène des recherches pour proposer des traitements efficaces contre les maladies tropicales négligées.

Dans un entretien accordé à SciDev.Net, cette dernière affirme que « il existe un besoin clair et urgent de diversifier et de pérenniser les financements ».

« L’Afrique a un rôle important à jouer : il est nécessaire de renforcer la volonté politique, de créer des partenariats et d’obtenir des financements de nouveaux acteurs afin de trouver des solutions durables au problème des morsures de serpent », précise-t-elle.

Elhadj As Sy justifie cette nécessité par le fait que « les morsures de serpent représentent près de la moitié du fardeau mondial des maladies tropicales négligées (MTN) et sont loin d’être un problème marginal ».

« Rien que cette année, elles tueront probablement plus de personnes que la rage, Ebola, la dengue et la fièvre jaune réunies », insiste l’expert sénégalais.

Un médecin tient un flacon d’antivenin au Kenya. Il est urgent pour les Etats africains d’investir dans le traitement des morsures de serpent. Crédit image : Eugene Erulu / Strike Out Snakebite

Et pourtant, dit-il, l’envenimation par morsure de serpent reste absente de nombreuses listes de maladies prioritaires en Afrique subsaharienne. Ce qui s’expliquerait en grande partie, à l’en croire, par le fait que « son véritable fardeau est sous-estimé, sous-déclaré et historiquement négligé dans les politiques de santé et les cadres de financement ».

C’est cette tendance et cette négligence que les auteurs du rapport et d’autres experts travaillant sur cette problématique voudraient inverser.

Fardeau

Les recommandations de ce rapport découlent des témoignages et des données recueillis sur le terrain, notamment au Nigeria, au Brésil, en Inde et en Indonésie, quatre des pays les plus touchés par l’envenimation à travers les morsures de serpent.

Témoignages et données qui révèlent que le fardeau des morsures de serpent est imputable à plusieurs facteurs, à commencer par la pénurie d’antivenins appropriés sur le lieux de soins. Mais aussi aux lacunes dans la formation des professionnels de santé de première ligne et dans les directives cliniques pour la prise en charge des cas de morsure de serpent.

Sans oublier le sous-équipement des hôpitaux et le recours aux traitements traditionnels qui font que beaucoup de patients arrivent dans les centres de santé quand il est déjà trop tard.

John Amuasi, directeur exécutif du Réseau africain de recherche sur les maladies tropicales négligées, martèle que la pénurie d’antivenins n’est pas principalement un problème de transport ou de communication.

Pour lui, « c’est plutôt une défaillance du marché. Les antivenins sont coûteux à produire, ont une durée de conservation limitée et sont principalement nécessaires aux populations rurales pauvres. Cela les rend peu attractifs sur le plan commercial pour de nombreux fabricants ».

En outre, ajoute-t-il, il y a la faiblesse des systèmes réglementaires, la fragmentation des processus d’approvisionnement et l’incohérence des prévisions de la demande qui découragent une production soutenue.

Défis

A cela s’ajoute le fait que « dans certaines régions, des antivenins de mauvaise qualité ou inefficaces ont également affecté la confiance, réduisant encore la demande et créant un cercle vicieux de sous-production et de pénurie », indique le chercheur.

Elhadj As Sy abonde dans le même sens en faisant savoir que « l’envenimation par morsure de serpent n’attire pas beaucoup de donateurs, car elle touche de manière disproportionnée les travailleurs agricoles et les communautés rurales qui n’ont souvent pas voix au chapitre ».

Pour autant, « il est essentiel que les morsures de serpent soient reconnues, et cette enquête est indispensable pour mettre en lumière les défis réels auxquels sont confrontés les prestataires de soins de santé qui luttent contre cette crise », plaide Elhadj As Sy.

SciDev.Net s’est entretenu avec deux infirmiers travaillant en milieux rural et semi-rural dans des structures sanitaires du district de Baham dans l’Ouest du Cameroun et qui se sont exprimés sous le couvert de l’anonymat.

« Dans notre centre, nous n’avons pas d’antivenin. Ce qui fait que lorsqu’un cas de morsure de serpent se présente, nous le référons immédiatement à l’hôpital de district situé à plus de 20 km d’ici », confie le premier qui exerce dans un centre de santé intégré.

Quant au second qui est en service dans un centre médical d’arrondissement situé en milieu semi-rural, il affirme que l’hôpital dispose en permanence d’antivenins et le protocole de prise en charge des patients est affiché.

« Mais le problème est que ce médicament coûte trop cher et nous pensons que beaucoup de victimes de morsures de serpent, faute d’argent, ne viennent pas à l’hôpital, préférant recourir aux médicaments traditionnels », précise l’intéressé.

Solutions

En effet, SciDev.Net a appris que dans cette région, l’antivenin à lui seul coûte environ 50 000 FCFA (environ 89 dollars) ; une somme à laquelle le patient mordu par un serpent devra nécessairement ajouter d’autres frais additionnels.

Pour Elhadj As Sy, « il existe de nombreuses solutions, mais nous avons besoin de la volonté politique et d’engagements audacieux de la part des partenaires et des investisseurs pour inverser la tendance de cette maladie tropicale négligée, pourtant évitable mais dévastatrice ».

Isabela Ribeiro indique quant à elle que « pour relever ces défis, il faut une action coordonnée dans les domaines de la R&D, de l’accès, du renforcement des systèmes de santé et de l’engagement communautaire ».

Pour John Amuasi de tels engagements aideraient à mettre en place une surveillance « rigoureuse » allant au-delà des rapports hospitaliers. « Elle devrait inclure la collecte de données au niveau communautaire, l’intégration des signalements de morsures de serpent dans les systèmes d’information sanitaire courants et la collaboration avec les agents de santé communautaires », dit-il.

Tout comme ils permettraient de former les agents de santé à l’utilisation d’algorithmes cliniques standardisés et de vulgariser les directives thérapeutiques nationales qui recommanderaient des antivenins polyvalents.

L’OMS estime qu’il y a 1,8 à 2,7 millions de cas d’envenimations par morsure de serpent chaque année à travers le monde, dont entre 435 000 et 580 000 en Afrique. Et entre 81 410 et 137 880 personnes en meurent et environ trois fois plus subissent des amputations et d’autres handicaps permanents.