20/08/26
Climat : Les implications d’un El Niño fort pour l’Afrique subsaharienne
Par: Julien Chongwang
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[DOUALA, SciDev.Net] Dans un communiqué de presse publié le 3 juillet 2026, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) indique que « des conditions El Niño sont apparues dans le Pacifique tropical et devraient se renforcer rapidement ces prochains mois, augmentant la probabilité de vagues de chaleur, de sécheresse, de fortes pluies et d’autres phénomènes météorologiques extrêmes dans de nombreuses régions du monde. »
Le climatologue camerounais Norbert T. Tchouaffe, recteur de la Kesmonds International University basée à Ngaoundéré, définit El Niño comme un phénomène naturel qui se caractérise par le réchauffement des eaux de l’océan Pacifique au niveau de l’équateur et qui, par des processus complexes impliquant les vents, les courants marins, la pression atmosphérique, finit par influencer le climat au niveau mondial.
Dans une interview accordée à SciDev.Net, ce dernier indique que ce phénomène « peut entraîner des inondations, des sécheresses et d’autres événements extrêmes ayant des répercussions importantes sur les populations, les économies et les écosystèmes ».
“Cet épisode d’El Niño constitue une opportunité pour accélérer le développement des actions anticipatoires basées sur les prévisions, renforcer la coopération régionale, améliorer le partage des données et promouvoir la coproduction des services climatiques”
Seydou Tinni Halidou, Centre régional Agrhymet, Niamey
Le météorologue malgache Andriamihaja Ranaivoson, chef du Service météorologique régional à Boeny, complète en précisant que « ses répercussions se font sentir à l’échelle planétaire à travers des modifications de la circulation atmosphérique et océanique, influençant notamment les régimes de précipitations et les températures dans de nombreuses régions du monde. C’est ce qu’on appelle dans le jargon météorologique la “téléconnexion” ».
A l’en croire, un épisode El Niño est d’ailleurs actuellement en cours et continue de s’intensifier. « En effet, les prévisions indiquent une intensification progressive jusqu’à un maximum attendu entre octobre et novembre », indique-t-il.

Source : CCSR/IRI
Selon tous les experts interrogés par SciDev.Net, un événement El Niño n’entraîne pas systématiquement les mêmes conséquences partout ou d’une année à l’autre. Chaque épisode possédant ses propres caractéristiques en termes d’intensité, de durée et d’interactions avec d’autres modes de variabilité climatique.
« Les impacts sur la saison chaude et humide 2026-2027 pour Madagascar seront bien peaufinés durant le bulletin des perspectives climatiques pour la saison chaude et humide 2026-2027, prévu notamment à la fin du mois de septembre 2026 », indique le météorologue.
D’ores et déjà, Andriamihaja Ranaivoson fait savoir qu’en ce qui concerne Madagascar, les épisodes El Niño sont généralement associés à une augmentation de la probabilité de déficits pluviométriques, particulièrement dans les régions de la moitié sud du pays. Soulignant cependant au passage que ces impacts ne sont pas uniformes sur l’ensemble du territoire.
« Certaines localités peuvent connaître des précipitations inférieures à la normale tandis que d’autres peuvent enregistrer des excédents pluviométriques. À l’inverse, certaines régions des Hautes terres, de l’est et du nord présentent une probabilité plus élevée de connaître des précipitations excédentaires durant ces événements El Nino », affirme-t-il.
De manière générale, conclut-t-il, les épisodes El Niño sont également associés à une augmentation des probabilités d’occurrence de températures supérieures à la normale sur une grande partie du territoire malgache.
El Niño fort en 2026
En Afrique de l’Ouest, l’avènement de cet épisode d’El Niño préoccupe le Centre régional Agrhymet, une institution spécialisée du Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS), reconnue aussi comme le Centre climatique régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (CCR-AOS).
Le 31 mai 2026 déjà, l’institution avait produit une note technique sur les perspectives des saisons de pluies 2026 en Afrique de l’ouest « face à l’établissement d’un épisode d’El Niño majeur ? ». Dans cette note, il est écrit que « la présence d’un El Niño fort en 2026 ne signifie pas automatiquement une saison déficitaire sur l’ensemble du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. L’analyse des conditions océaniques actuelles suggère une réponse régionale contrastée ».
Le 31 juillet, l’organisation publiait une deuxième note technique indiquant que les observations océaniques les plus récentes confirmaient l’installation du phénomène El Niño durant le mois de juillet 2026.
Annonçant au passage que « les prévisions pour les prochains mois convergent vers un renforcement de ce phénomène qui contribue généralement à une diminution des précipitations sur certaines parties de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel ».
SciDev.Net s’est entretenu avec l’expert météorologue Seydou Tinni Halidou, chef de Division Veille régionale hydrométéorologique et climatique au Centre régional Agrhymet basé à Niamey au Niger.
Il affirme que « le Sahel occidental pourrait connaître un risque de déficits des totaux pluviométriques avec des séquences sèches prolongées, tandis que le Sahel central et oriental pourrait enregistrer des précipitations proches de la moyenne à excédentaires ».
A en croire ses explications, les pays du Golfe de Guinée devraient connaître des totaux de pluies globalement moyens ou excédentaires, accompagnés localement d’épisodes de fortes pluies avec une probabilité d’inondations.
Il fait aussi savoir que ces conditions pourraient avoir « d’importantes répercussions » sur l’agriculture, l’élevage, les ressources en eau, la sécurité alimentaire, la santé publique, les infrastructures et la gestion des risques de catastrophes.
« En agriculture, le Sahel occidental pourrait connaître des déficits pluviométriques, des retards de semis, des séquences sèches prolongées et une baisse des rendements », affirme Seydou Tinni Halidou.
Risques d’inondations
Quant au Sahel central et au Sahel oriental, « ils bénéficieraient de précipitations proches de la normale à excédentaires, avec toutefois des risques d’inondations pouvant causer des pertes de cultures et le développement de maladies et ravageurs ».
Selon ses déclarations, dans le secteur de l’élevage, les zones déficitaires pourraient faire face à une dégradation des pâturages, à une diminution des ressources en eau et à des mouvements précoces de transhumance. Alors que les zones plus humides pourraient offrir de meilleures ressources fourragères mais pourraient présenter un risque de maladies animales.
« Sur le plan sanitaire, les conditions climatiques pourraient favoriser l’augmentation des maladies sensibles au climat, notamment le paludisme dans les zones humides, les maladies hydriques après les inondations et les vagues de chaleur dans les zones déficitaires », poursuit l’expert.
D’après son analyse, ces impacts pourraient également affecter la sécurité alimentaire à travers une baisse des productions, des pertes post-récolte, une hausse des prix des denrées alimentaires, avec pour corollaire une aggravation de la vulnérabilité des ménages.
Seydou Tinni Halidou met aussi en garde contre les risques sur les infrastructures et les transports qui « pourraient subir des dommages liés aux fortes pluies et aux inondations, entraînant des perturbations des réseaux routiers, fluviaux et des ouvrages hydrauliques ».
Enfin, dit-il, « le secteur de l’énergie pourrait enregistrer une baisse de la production hydroélectrique dans les régions de déficits pluviométriques, une amélioration dans les bassins excédentaires, mais également des dommages aux réseaux électriques sous l’effet des tempêtes et des inondations ».
Mesures
Face à tous ces risques qui devraient augmenter à mesure que va approcher le pic de cet épisode d’El Niño prévu en octobre – novembre 2026, les chercheurs interrogés par SciDev.Net sont unanimes pour appeler les autorités et les populations à la vigilance.
« Les actions à mettre en œuvre dépendent naturellement des secteurs concernés et des zones géographiques exposées. Dans les régions présentant un risque accru de déficit pluviométrique, les acteurs agricoles pourraient notamment anticiper les conséquences potentielles sur les cultures et les ressources en eau », relève Andriamihaja Ranaivoson.
« Cette préparation nécessite un accompagnement approprié des autorités compétentes et des ministères techniques, notamment à travers les mécanismes d’actions anticipatoires face aux événements climatiques majeurs. Ceci est déjà mis en place à Madagascar depuis environ 2019 », indique le météorologue.
Pour Norbert T. Tchouaffe, « il est essentiel de combiner des mesures d’adaptation qui permettent de mieux résister aux sécheresses, aux inondations et aux crises sanitaires, avec des mesures d’atténuation, qui contribuent à réduire les causes du changement climatique ».
L’expert ajoute que la collaboration entre les populations, les collectivités locales, les autorités publiques, les chercheurs et les partenaires au développement est « indispensable » pour renforcer la résilience des communautés.
Ce dernier « appelle par exemple les autorités publiques à renforcer les systèmes d’alerte précoce, à améliorer la diffusion des prévisions météorologiques, à soutenir les agriculteurs en leur fournissant des semences améliorées, à mettre en œuvre des plans de prévention et de gestion des catastrophes et à renforcer les infrastructures de santé et les programmes de surveillance des maladies ».
Pour sa part, Seydou Tinni Halidou recommande, entre autres, d’adapter les calendriers des cultures aux prévisions actualisées, de promouvoir des variétés précoces et tolérantes aux stress hydriques, de sécuriser les points d’eau, sans oublier de renforcer les infrastructures exposées aux inondations et de préparer des plans de circulation alternatifs…
Pour ce dernier, « cet épisode d’El Niño constitue une opportunité pour accélérer le développement des actions anticipatoires basées sur les prévisions, renforcer la coopération régionale, améliorer le partage des données et promouvoir la coproduction des services climatiques ».