08/04/25
Cameroun : Médecins et tradipraticiens attendent les modalités de collaboration
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[YAOUNDE] L’une des innovations de la loi sur l’exercice et l’organisation de la médecine traditionnelle récemment adoptée par le Cameroun en décembre 2024 est l’institutionnalisation de la collaboration entre la médecine traditionnelle et la médecine conventionnelle.
Dans les détails, cette loi, selon le ministère de la Santé publique, vise à promouvoir le développement de la médecine traditionnelle comme modalité d’accès des populations aux soins de santé.
Elle précise que le tradipraticien de santé collabore avec les autres praticiens de la médecine traditionnelle, les professionnels de la médecine conventionnelle, les instituts de recherche ou les établissements de santé, qu’ils soient du secteur public ou privé.
“Il y a dans la médecine traditionnelle des aspects spirituels, des croyances… Et lorsqu’on parle de médecine, on parle de science. Il faut regarder en termes de médecine et de pratiques médicales ce qui convient aux deux parties, ce qui les rassemble et ce qui les distingue”
Philippe Doo-Kingue, OMS Afrique
Elle autorise également le tradipraticien à référer le patient dans la formation de médecine conventionnelle la plus proche, lorsque les circonstances l’exigent.
Selon Ronyl Temfack Vope, secrétaire permanent du Réseau des parlementaires pour la santé et la promotion de la médecine traditionnelle, qui a contribué à l’élaboration de la loi, l’un des avantages de la collaboration réside dans la complémentarité entre les deux systèmes de santé.
« La médecine moderne a cet avantage qu’elle offre des diagnostics précis, des traitements basés sur des preuves scientifiques et aussi, même parfois, des solutions efficaces et nombreuses aux maladies », explique-t-il.
« Il y a des interventions chirurgicales que la médecine traditionnelle n’offre pas. Mais il faut rappeler que la médecine traditionnelle a une approche holistique, parce que le tradipraticien de santé, parfois, il ne se limite pas juste aux symptômes », ajoute-t-il.
Il précise que la médecine traditionnelle apporte une approche holistique de la santé où l’individu est traité dans sa globalité, notamment le corps, l’esprit et l’environnement.
« Cette approche est précise dans les soins. Pourquoi ? Parce qu’elle est précise dans l’approche des soins préventifs et dans le traitement de certaines maladies chroniques où la gestion du mode de vie et l’équilibre psychologique jouent parfois un rôle crucial », souligne Ronyl Temfack Vope.
Dès lors, dit-il, « une collaboration harmonieuse sera bénéfique aux deux systèmes de santé pour une meilleure prise en charge des patients ».
Régulation
Toutefois, la loi récemment adoptée ne donne aucun détail sur les modalités de cette collaboration. Elles doivent être précisées « par voie réglementaire », se contente-t-elle d’indiquer.
Interrogé par SciDev.Net, l’Ordre national des médecins du Cameroun (ONMC), par la voix de son président, Rodolphe Fonkoua, se montre favorable à cette collaboration.
« La base et l’objectif majeur, c’est de soigner un patient. Quelqu’un qui a perdu sa santé, qui vient vers vous, donnez-lui toute potion qui guérit, c’est ça qui est efficace », commente-t-il.
Il souligne néanmoins la nécessité de mener des réflexions sur les modalités de cette collaboration. Pour lui, il faudrait absolument qu’on sache de façon objective qui est apte à exercer la médecine traditionnelle.
Pour Philippe Doo-Kingue, conseiller régional pour l’accès aux médicaments et produits de santé et médecine traditionnelle au bureau de l’OMS pour l’Afrique, affirme qu’il n’y a pas un cadre idéal de collaboration entre les médecines conventionnelle et traditionnelle, mais un certain nombre de principes à respecter.
« Il y a chez le personnel de santé conventionnelle un petit mépris vis-à-vis des tradipraticiens et, de l’autre côté, une incompréhension de ce mépris, voire un mépris réciproque du fait que leurs savoirs et dons ne sont pas respectés… », constate-t-il.
« Lorsqu’on parle de médecine, il faut dépoussiérer ce qui est autour. Il y a dans la médecine traditionnelle des aspects spirituels, des croyances… Et lorsqu’on parle de médecine, on parle de science. Il faut regarder en termes de médecine et de pratiques médicales ce qui convient aux deux parties, ce qui les rassemble et ce qui les distingue », suggère-t-il.
Cet expert pense néanmoins que les tradipraticiens doivent faire l’objet d’une régulation pour pouvoir être qualifiés de personnel de santé.
« Dans le système conventionnel, vous devez faire des études, avoir des diplômes reconnus pour être médecins, pharmaciens, infirmiers, sage-femme ou laborantins. Pour la médecine traditionnelle, il faut qu’il y ait aussi un mécanisme de régulation et de reconnaissance des tradipraticiens », dit-il.
Formation des tradipraticiens
De son point de vue, des pays ont déjà mis sur pied un cursus de formation pour les tradipraticiens. C’est le cas, par exemple, dans certains pays anglophones comme le Ghana, le Nigeria ou l’Ouganda, où la médecine traditionnelle fait partie du cursus de formation des personnels de santé. « Ce sont des choses qui peuvent être développées », relève Philippe Doo-Kingue.
La formation des tradipraticiens pour améliorer les pratiques est un défi qu’il faut relever, reconnait Ronyl Temfack Vope.
« La formation doit être un élément très important qui doit non seulement inclure la reconnaissance des plantes médicinales, les méthodes de préparation des remèdes, la gestion des dosages, mais aussi la compréhension des interactions possibles entre les plantes et les médicaments modèles », soutient-il.
Pour Rodolphe Fonkoua, la collaboration entre médecine conventionnelle et médecine traditionnelle pourrait contribuer à la mise en place d’une pharmacopée camerounaise plus sûre.
Pour cela, « il faudrait que nos tradipraticiens mettent à notre disposition les produits, qu’on les analyse, parce que forcément, il y a ce que nous appelons le principe actif d’un médicament. Mais à côté de ça, il peut y avoir pas mal de déchets dangereux à court, moyen ou long termes pour l’organisme », soutient-il.
Philippe Doo-Kingue fait écho à ce point de vue. Selon lui, c’est une bonne chose qu’il y ait une reconnaissance du savoir ancestral. Mais, dit-il, il faudrait que la recherche, des essais cliniques soient faits pour apporter la preuve scientifique de l’efficacité thérapeutique ou des propriétés thérapeutiques des traitements qui sont donnés par les tradipraticiens.
« Une fois qu’on aura franchi ce pas, je pense qu’il n’y aura plus de réticences pour reconnaitre les bienfaits des médicaments issus des plantes et des tradipraticiens », conclut-il.
La loi sur la médecine traditionnelle, rappelle Ouba Razak, président de l’Association nationale des tradipraticiens de santé au Cameroun, précise que les chercheurs indépendants soumettent leurs produits au ministère de la Recherche scientifique.
Notamment via l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales pour l’étude de leur toxicité et de leurs propriétés phytochimiques avant toute homologation et autorisation de mise sur le marché.