Par: Julien Chongwang
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[DOUALA, SciDev.Net] Machette dans la main droite, Joseph Kom se fraie un chemin à travers la végétation verdoyante, mais désormais clairsemée de l’une des forêts sacrées du village Tomghem à Bayangam, un groupement de la région de l’Ouest au Cameroun. Le sexagénaire qui est accompagné d’un jeune homme semble chercher quelque chose…
Justement, de temps en temps, il s’arrête près d’un trou et inspecte un jeune arbre récemment planté. Il se concerte un moment avec le jeune homme qui le suit. Ce dernier fait alors des images à l’aide d’un téléphone portable. Il prend ensuite quelques notes sur le même appareil et l’opération recommence au pied d’un autre jeune plant…
« C’est pour faire le suivi et la maintenance régulière de ces plantes pour qu’elles se développent afin de reboiser cette forêt sacrée. Car, si elle disparaît, c’est notre village qui disparaît. Et aussi pour que dans les années à venir, ces arbres créent de l’ombrage », explique Joseph Kom.
“Je trouve justifié de permettre à ces programmes étrangers de pénétrer dans nos forêts parce qu’il y a urgence de sauver ces forêts sacrées. Et pour les sauver, il faut restaurer cette biodiversité qui est en déclin”
Marie Caroline Momo Solefack, Université de Dschang
En effet, grâce à une plateforme numérique dénommée « My Farm Trees », plusieurs villages du Cameroun, à l’instar de ceux de la région de l’Ouest, caressent aujourd’hui l’espoir de sauver leurs forêts sacrées dont beaucoup sont déjà menacées de dégradation, voire de disparition.
Certes, dans un inventaire publié en 2010 par le ministère des Forêts et de la faune (MINFOF), l’on apprend que cette menace ne concerne que 35,71 % des 310 forêts sacrées de la région ; 64,28 % ne présentant « aucune menace de dégradation ».
Mais, depuis, les choses ont évolué ; et pas forcément dans le bon sens. Du moins si l’on en croit des travaux plus récents. A l’instar de cette étude sur les forêts sacrées du département de la Menoua, publiée en 2024 par une équipe de chercheurs conduite par Emmanuel Tiomo Dongfack du département de géographie-aménagement-environnement de l’université de Dschang, située dans l’ouest du Cameroun.
L’on y apprend que « la plupart des forêts sacrées font l’objet d’une surexploitation et d’une exploitation incontrôlée, conduisant à la dégradation de leur statut, voire à une destruction totale. Ces pressions anthropiques font de la dégradation des forêts sacrées l’une des causes à l’origine de la disparition de plusieurs espèces d’arbres ».
A l’instar aussi de cette autre étude de juin 2024 conduite par Bélise Tatiana Kengne Nebouet de l’université de Yaoundé I sur les forêts sacrées du département de la Mifi, toujours dans l’Ouest du Cameroun. Laquelle constate que sur 11 forêts sacrées, neuf (9) sont dégradées ou très dégradées.
Restauration
Interrogé par SciDev.Net, Sa Majesté Tagne Waffo Kouoptchop II, chef du village Tomghem, attribue la première responsabilité de cette dégradation aux femmes qui veulent conquérir de nouveaux espaces pour pratiquer l’agriculture.
« C’est vrai que les scieurs y sont aussi pour quelque chose. Mais, c’est d’abord parce que les femmes cultivent et parce qu’on fait des feux de brousse qu’on assiste à la destruction de ces forêts sacrées. Et puis, les chasseurs aussi ne sont pas en reste… », indique-t-il.
A ces causes, les études citées plus haut ajoutent l’urbanisation, la croissance démographique, le christianisme et l’islam, le brassage des cultures et l’acculturation caractérisée par l’affaiblissement des croyances ancestrales.

Le processus commence par la collecte des semences dans la forêt. Crédit photo : SDN / JC
Aujourd’hui, il est question, avec « My Farm Trees », de procéder à une restauration des forêts ou des parties de forêts ainsi perdues. Notamment en allant chercher des plants d’arbres forestiers là où ils sont disponibles pour venir les reboiser.
Développée par L’Alliance de Bioversity International et du Centre international d’agriculture tropicale (« Alliance Bioversity & CIAT »), une organisation du consortium CGIAR[1], la plateforme met en relation les acteurs de cette chaîne qui commence avec les collecteurs de semences, se poursuit avec les pépiniéristes et se termine avec les personnes qui plantent les jeunes arbres et surveillent leur croissance.
Laure Fabo, assistante de recherche chez « Alliance Bioversity & CIAT » explique que « la plateforme comprend trois applications : une pour la collecte appelée “My Farm Trees Collector”, une autre pour la pépinière, dénommée “My Farm Trees Nursery” et le dernier, baptisé “My Geo Farm”, pour le planting et la récolte des informations sur le terrain ».
C’est cette dernière application que Joseph Kom et son jeune compagnon utilisent dans le village Tomghem à Bayangam pour assurer le suivi de la croissance des plants qu’ils ont reçus des pépiniéristes et qu’ils ont déjà mis en terre dans la forêt sacrée du village.
Contraintes
Sauf que rendu à ce mois de mai 2025, le taux de réussite des plants mis en terre dans l’une des forêts sacrées de Tomghem en 2024 n’est que de 40 % ; beaucoup de plants ayant séché. Une performance qui laisse un goût quelque peu amer chez Joseph Kom qui croit néanmoins savoir l’origine de cette contreperformance.
« Nous avons reçu les plants trop tard, pratiquement vers la fin de la saison des pluies. Je crois que c’est la raison pour laquelle beaucoup d’entre eux n’ont pas réussi à s’enraciner, à cause de la saison sèche qui a été très marquée en 2024 dans la région. Nous aimerions prochainement que les plants nous soient fournis au début de la saison des pluies », déclare le planteur.
Une explication qui résonne comme une interpellation à l’endroit de Marius Ekue, maître de recherches chez « Alliance Bioversity & CIAT » et représentant de cette organisation au Cameroun. Dans un entretien avec SciDev.Net, il explique que ce retard se justifie par les nombreuses contraintes associées à l’implémentation de ce programme.
Il commence par souligner qu’en matière de foresterie, « c’est normal de se situer autour de 40 % de taux de perte ; car, on n’a jamais un taux de 100% de réussite. » Avant d’ajouter que « c’est difficile de trouver les plants des arbres natifs comme ceux dont il est question ici. Et c’est un travail que nous sommes en train de faire carrément à partir de zéro ».
« Trouver des semences n’est pas facile et pouvoir produire des plants au niveau des pépinières, ça prend énormément de temps. De plus, la filière liée à ces espèces d’arbres natifs était quasi-inexistante. A cela s’ajoutent les délais de transport et de distribution. Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles les plants leur sont parvenus tard », poursuit-il. Soulignant aussi la forte sécheresse de 2024 dans cette partie du pays qui a eu un impact négatif sur la survie des plants…
La réalité est que pour obtenir les semences de certaines de ces espèces comme le bubinga ou le moabi, il faut aller très loin. Par exemple dans la région du Sud, à près de 500 kilomètres de là, et compter sur la disponibilité et la détermination de collecteurs pouvant aller les chercher dans les profondeurs de la forêt.
QR code
Simon Edou Ondo, l’un de ces collecteurs, recherche les semences dans la forêt de Nkol-Efoulan, l’une des multiples surfaces densément boisées qui entourent Ambam, petite ville située à proximité de la frontière avec le Gabon.
« Quand j’arrive au pied d’un semencier, j’active l’application “My Farm Trees Collector” sur mon téléphone et j’entre les informations requises qui comprennent, entre autres, mon nom, celui de l’arbre, ses coordonnées GPS[2] et la quantité de semences collectée », explique-t-il dans un entretien avec SciDev.Net.
D’après son récit, les semences ou graines sont ensuite mises dans un sac de collecte assorti d’une étiquette comportant un QR code et sur laquelle doivent être renseignées les mêmes informations introduites dans l’application.
Les semences collectées, cap alors sur le pépiniériste qui doit s’employer à les faire germer. Pour l’instant, si l’on en croit les explications de Laure Fabo, il est difficile pour un collecteur de connaître tous les 335 pépiniéristes enregistrés.
« Du coup, pour cette phase du projet, c’est nous qui faisons le travail de récupération et de distribution. C’est-à-dire que lorsque le collecteur a rempli toutes les conditions de la collecte, nous récupérons les semences et allons les déposer dans une pépinière », affirme la jeune chercheure.
Traçabilité
Fabrice Bidoung, pépiniériste dans la ville d’Ebolowa, la capitale de la région du Sud, situé à un peu moins de cent kilomètres d’Ambam, décrit comment il travaille en se servant de l’application « My Farm Trees Nursery ».
« Quand les sacs de semences nous arrivent à la pépinière, ils contiennent un code que nous scannons et qui nous donne des informations sur la semence. Ces informations nous permettent de les mettre en germination séparément afin de comparer leur comportement », dit-il.
Selon son récit, à la fin de la germination, les plants vont être classés selon leur origine et selon leur numéro de code. « C’est pour cela que si un sac de semences n’a pas d’étiquette ou de code, je ne peux pas le récupérer parce que c’est ce code qui nous permet de travailler et d’avoir la traçabilité des semences », ajoute le pépiniériste.
En effet, SciDev.Net apprend qu’au moment de la collecte des semences, l’application attribue un code QR unique à chaque arbre. A la pépinière, chaque plant qui a germé reçoit à son tour un code QR unique qui contient les informations sur le lieu de collecte de la semence et sur la pépinière où le plant a été produit. Grâce à un cordon en aluminium, ce code restera associé à la plante pendant sa croissance et permettra de suivre son évolution au fil du temps.
Pour l’heure, ce suivi se fait physiquement à travers des équipes de facilitateurs que le programme a pris le soin de former sur le terrain. Quand ils arrivent au pied de l’arbre, ils relèvent des informations sur l’état de l’arbre, prennent des mesures si nécessaire et font des photos qui sont géoréférencées et stockées dans la base de données suivant la technologie blockchain, fait savoir Marius Ekué…
Respect des protocoles traditionnels
Clovis Koagne, notable des villages Bafoussam et Bandeng, se félicite de l’avènement de cette initiative de restauration des forêts sacrées. Car, « celles-ci incarnent encore des foyers vivants de mémoire collective, de pratiques culturelles, et de biodiversité exceptionnelle et jouent un rôle central dans la régulation climatique locale, la préservation des savoirs endogènes et l’identité des peuples autochtones » ; justifie-t-il.
Dans un entretien avec SciDev.Net, il dit reconnaître la nécessité de collaborations techniques et scientifiques pour restaurer nos écosystèmes. « Mais cela ne peut se faire au détriment du respect des protocoles traditionnels. Les forêts sacrées ne sont pas des forêts ordinaires : ce sont des territoires de vie porteurs d’une sacralité, d’un droit coutumier, et d’une souveraineté communautaire », rappelle-t-il.

Identification d’un plant dans une pépinière. Crédit photo : SDN / JC
Dès lors, « toute intervention extérieure, même bien intentionnée, doit être précédée par une consultation libre, préalable et éclairée des garants traditionnels et des communautés. Il ne s’agit pas d’interdire, mais de co-construire des règles de respect mutuel fondées sur nos valeurs », insiste Clovis Koagne qui est par ailleurs le coordinateur général de la Fondation FIDEPE[3] et le point focal des « APAC territoires de vie »[4] au Cameroun.
C’est une démarche que les promoteurs du programme assurent avoir suivie : « Avant de distribuer ces arbres destinés aux forêts sacrées, nous avons fait un travail préalable de cartographie dans les villages. Et les chefs nous ont indiqué les différentes espèces avec lesquelles ils aimeraient reboiser leur forêts sacrées. Et ce sont ces espèces que nous sommes allés chercher auprès les pépinières pour les leur distribuer », indique Hubert Kpoumie Mounmemi, chercheur à l’Herbier national et consultant chez « Alliance Bioversity & CIAT ».
Sa Majesté Tagne Waffo Kouoptchop II confirme en disant que « quand on a lancé le projet au niveau de la commune de Bayangam en nous disant qu’une organisation veut reboiser nos forêts sacrées, nous étions les premiers dans la salle parce que nous savons quelle est l’importance de la forêt ».
« Cette forêt sacrée, c’est notre temple ; là où nous allons demander les bénédictions à nos ancêtres et à nos dieux. C’est notre église. C’est dans ces forêts qu’on cherche les éléments pour soigner les maladies », précise le chef du village Tomghem.
L’intéressé croit d’ailleurs savoir que sur le plan de la distribution, son village a reçu « pratiquement la moitié de tous les plants qui sont entrés dans l’arrondissement de Bayangam. »
Pour rassurer davantage, Angèle Wadou, sous-directeur de la Biodiversité et de la Biosécurité au ministère de l’Environnement, de la protection de la nature et du développement durable (MINEPDED), fait savoir que ce département ministériel est « fortement » impliqué dans la mise en œuvre de ce programme.
Mémorandum d’entente
« Nous avons signé un mémorandum d’entente avec “Alliance Bioversity & CIAT” et nous jouons un rôle de coordination et de suivi des activités sur le terrain. De temps en temps d’ailleurs, nous avons des missions conjointes que nous menons sur le terrain en collaboration avec les responsables de cette organisation », affirme-t-elle.
Elle ajoute que le MINEPDED contribue en outre à la mise en œuvre de cette activité à travers des fonds de contrepartie mis en place pour accompagner ces financements extérieurs.
Pour Marie Caroline Momo Solefack, coordonnatrice du master professionnel en gestion conservatoire et restauration des écosystèmes tropicaux au Département de biologie végétale de la Faculté des sciences de l’Université de Dschang, le contexte actuel et l’approche adoptée rendent le programme fondé.
« Je trouve justifié de permettre à des programmes étrangers de pénétrer dans nos forêts parce qu’il y a urgence de sauver ces forêts sacrées. Et pour les sauver, il faut restaurer cette biodiversité qui est en déclin », argumente l’universitaire.

Processus de germination des semences dans une pépinière. Crédit photo : SDN / JC
« Ce qui est souvent observé dans nos forêts sacrées, c’est parfois des tentatives de reboisement en utilisant des espèces exotiques. Or, une plateforme telle que “My Farm Trees” a cet avantage d’utiliser les espèces natives qui contribueraient plus facilement à la restauration des fonctions écosystémiques », poursuit-elle.
Si cette dernière estime que le fait d’impliquer toutes les parties prenantes et de pouvoir géolocaliser les différentes activités garantit le succès du processus, elle suggère à ses initiateurs de prendre en compte le facteur genre pour y impliquer les femmes. Elle les invite également à mener la réflexion sur l’éventualité de l’introduction d’un tel programme dans le cursus académique.
Dans la foulée, le chef du village Tomghem recommande aux responsables du programme de recueillir les données et les demandes à la base en essayant de rencontrer ceux qui travaillent sur le terrain.
SciDev.Net a appris que depuis sa conception, le projet a prévu 50% de bénéficiaires femmes. Malheureusement, dit-il, ce chiffre est actuellement autour de 30% en grande partie parce que les femmes n’héritent pas de la terre dans beaucoup de zones rurales au Cameroun.
« Le projet essaie de contourner cette difficulté en travaillant avec les maires et les communes pour mettre à la disposition des associations de femmes des terres sur lesquelles elles peuvent travailler librement et profiter des bénéfices de la plantation des arbres », indique Marius Ekue.
315 forêts sacrées concernées
Lancé au Cameroun en 2022, la plateforme « My Farm Trees » a jusqu’ici impliqué 315 forêts sacrées dans le pays. Mais, au-delà des forêts sacrées, le programme encourage plus généralement le développement de l’agroécologie et de l’agroforesterie à travers la plantation d’arbres utiles (forestiers et fruitiers) dans les villages, les champs et même les écoles.
« L’objectif est d’éveiller la conscience des jeunes et des communautés pour leur montrer l’importance de planter des arbres dans leurs milieux et de les entretenir et pour qu’ils sachent aussi que les arbres contribuent à lutter contre les changements climatiques en générant plus d’ombrage et moins de chaleur », explique Marius Ekue.

Le programme encourage l’agroécologie par la plantation d’arbres fruitiers. Crédit photo : SDN / JC
Des incitations sont associées à l’ensemble du programme, à savoir des paiements versés aux collecteurs et aux planteurs, ainsi que le rachat des plants produits par les pépiniéristes à partir des semences reçues. Toutes choses qui contribuent à susciter un certain engouement autour de cette initiative.
Ainsi, selon les chiffres du programme, plus de 160 000 arbres ont déjà été plantés et quelque 1 500 hectares de terres restaurés grâce à l’action de 2 100 personnes, toutes catégories confondues, formées à l’utilisation de la plateforme et de ses applications. Tandis que d’ici la fin 2025, un total de l’ordre de 200 000 dollars (environ 114 millions de FCFA) d’incitations aura été versé aux différents acteurs.
Pour Angèle Wadou « ce projet apporte beaucoup dans l’amélioration du climat, dans l’amélioration du bien-être des populations et il va contribuer également à l’atteinte de l’engagement de l’Etat du Cameroun de restaurer 12 millions d’hectares de terres et de paysages dégradés d’ici 2030. »
Le programme qui, pour l’instant ne touche que quelques régions, pourrait s’étendre à l’ensemble du pays dans les années à venir.
* Cet article a fait l’objet d’une mise à jour le 3 juillet 2025 à 20H30 GMT pour des compléments d’information.
Références
[1] CGIAR (Consultative Group on International Agricultural Research) est un partenariat mondial de recherches dans diverses disciplines : agriculture, sécurité alimentaire, biodiversité, changements climatiques, nutrition…
[2] Global Positioning System
[3] Fondation Internationale pour le Développement, l’Education, l’entreprenariat et la protection de l’environnement.
[4] Pour le Consortium APAC (Aires du patrimoine communautaires), « APAC territoires de vie » renvoie aux territoires et aux aires qui sont gouvernés, gérés et conservés par les peuples autochtones gardiens et les communautés locales gardiennes.