08/10/26
Epidémies : Et si l’Afrique s’inspirait de la riposte ougandaise à Ebola ?
Par: Paul Kiggundu et Maghene Deba
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[KINSHASA, KAMPALA, SciDev.Net] Jeudi, 27 août 2026, l’Organisation mondiale de la santé confirmait la fin de l’épidémie d’Ebola en Ouganda. Après plus de cent jours de riposte, le pays avait donc vaincu une maladie qui avait fait 20 cas et deux décès. Rien à voir avec la République démocratique du Congo (RDC) où l’épidémie se poursuit et s’intensifie jusqu’à présent.
Les autorités sanitaires ougandaises expliquent que si le pays a pu mettre un terme à la flambée, déclarée au mois de mai, c’est grâce à une riposte intensive comprenant le déploiement de l’Emergency Medical Team (EMT), une unité spéciale considérée comme le dispositif clé dans la riposte du pays.
« Grâce à l’EMT créé en décembre 2021 par le ministère de la Santé, nous avons des équipes de professionnels prêts à être déployés en moins de 24 heures », explique à SciDev.Net Emmanuel Ainebyona, porte-parole du ministère ougandais de la santé.
“Grâce à l’EMT créé en 2021, nous avons des équipes de professionnels prêts à être déployés en moins de 24 heures. (…) Nous avons affronté l’épidémie d’Ebola de 2025 avec 11,1% de taux de mortalité et celle de 2026 avec un taux de 5,6%. Avant, ce ratio variait entre 41% et 70%.”
Emmanuel Ainebyona, porte-parole du ministère de la Santé, Ouganda
SciDev.Net a appris que l’Ouganda est subdivisé en six zones EMT. A terme, 480 professionnels prêts pour un déploiement sans délai doivent être formés. L’unité en compte actuellement 354.
A en croire Emmanuel Ainebyona, les membres de cette équipe sont formés sur la prise en charge clinique, la prévention et le contrôle des infections, le leadership, la logistique, la gestion des évènements impliquant un afflux massif de victimes et les opérations d’urgence.
Emmanuel Ainebyona affirme que ce sont ces équipes qui ont permis de surmonter les difficultés que le pays rencontrait aux premières heures de l’épidémie.
« Ils ont répondu à l’urgence, voyagé tantôt en voiture, tantôt sur des motos pour atteindre le centre de traitement de Mulago. Ce sont eux qui ont monté les tentes, installé et réparti les lits et organisé toute la logistique », dit-il.
Il ajoute qu’avant la création de ce dispositif, à chaque nouvelle épidémie, « il nous fallait entre deux et quatre semaines pour mobiliser une équipe. Nous le faisons désormais en moins de 24 heures. Avec l’EMT, nous avons affronté l’épidémie d’Ebola de 2025 avec 11,1% de taux de mortalité et celle de 2026 avec 5,6% de taux de mortalité. Avant, ce ratio variait entre 41% et 70%. »

Les agents communautaires ont joué un grand rôle dans le succès de l’Ouganda dans la lutte contre Ebola. Crédit photo : DFID – UK Department for International Development (CC BY 2.0.)
La riposte a également reposé sur l’engagement des agents communautaires, poursuit-il. « Puisque, dit-il, chaque village en Ouganda disposait d’agents Village Health Teams (VHT) et d’agents communautaires de vulgarisation sanitaire chargés d’identifier et de signaler les personnes suspectées de présenter des signes et symptômes. »
« Notre principal facteur a été de détecter rapidement, d’isoler les cas positifs et de les traiter. Si vous tardez et que vous laissez les contacts se multiplier, la situation peut devenir incontrôlable », résume Pontiano Kaleebu, directeur de l’Uganda Virus Research Institute.
En plus d’intensifier les mesures aux frontières comme le dépistage, l’isolement et le suivi, l’Ouganda s’est appuyé sur une communication de proximité.
« Les messages étaient diffusés dans les marchés, les écoles et les églises, tandis que d’autres canaux de communication étaient utilisés pour atteindre la population dans son ensemble », confie à SciDev.Net Rachid Baguma, commissaire adjoint du district frontalier de Koboko.
Décisions cohérentes
Pour Steve Ahuka, manager terrain de la riposte contre la maladie à virus Ebola en RDC, l’exemple ougandais ne peut être implémenté immédiatement.
« Les collègues ougandais qui sont parmi nous ont évoqué leur unité d’urgence, qui est très efficace. Mais ce n’est pas non plus le moment pour en créer. Actuellement, notre urgence est de contenir et mettre fin à l’épidémie », indique ce virologue qui est par ailleurs chercheur à l’Institut national de recherches biomédicales (INRB) et à l’université de Kinshasa.
Octavie Lunguya, enseignante-chercheuse à l’université de Kinshasa, reconnait que le succès ougandais réside dans la prise de mesures appropriées pour faire face à la propagation de l’épidémie.
« Depuis le premier jour, ils ont mobilisé leurs meilleures ressources et ils ont pris des décisions cohérentes en fermant les frontières, en suspendant les vols avec la RDC, mais surtout en confiant leur riposte à leur institut de recherche en virologie qui avait toujours conduit les autres ripostes dans le pays », analyse-t-elle.
La chercheuse estime que contrairement à l’Ouganda, la RDC a perdu beaucoup de temps à essayer de réorganiser sa coordination autour de l’Institut national de santé publique (INSP).
« C’est l’INRB qui a conduit toutes les ripostes précédentes. Pourquoi l’écarter aujourd’hui ? » Soutient-elle.
« L’INSP a, certes, conduit la riposte de Bulape en 2025, mais ce n’est pas la même expérience. Car à Bulape, il n’y a pas de conflit armé, de camps de déplacés internes et des réfugiés. Bref, il n’y avait pas la même crise humanitaire qu’en Ituri ou au Nord-Kivu. Or, l’INRB maîtrise ce contexte-là », insiste Octavie Lunguya.
Campagnes de sensibilisation
Mais pour Chris Kacita Osako, directeur des opérations de la section SGI (système de gestion des incidents) COUSP/INSP, le problème est plus complexe que l’identité de l’organe qui mène la riposte.
« La première alerte sur les réseaux sociaux était intervenue le 5 mai et trois jours après, les échantillons avaient été prélevés et le test était négatif à la source Zaïre. Ce n’est que le 15 mai que l’INRB avait confirmé qu’il s’agissait d’une autre souche », fait-il savoir.
« On a appliqué la règle de 7-1-7 : être alerté dans les sept jours, intervenir immédiatement et poser le diagnostic rapidement », soutient-t-il.
Il précise que la riposte est gérée non par le COUSP (Centre des opérations d’urgence de santé publique), l’INSP ou le ministère de la Santé, mais par la Task force présidentielle. « Et l’INRB en fait partie. Les rôles qu’on attribue à l’INRB, à l’INSP ou au COUSP ne peuvent pas empêcher la collaboration », relève-t-il.

L’échec de la riposte en RDC se traduit par des vicitmes qui se comptent par milliers. Crédit photo : DFID – UK Department for International Development (CC BY-NC-ND 2.0.)
Selon Octavie Lunguya, les campagnes de sensibilisations menées en Ouganda ont également fait la différence. « Lorsque l’épidémie s’est déclarée en Ouganda, ils ont commencé à produire des vidéos de sensibilisation. On voyait certaines vidéos pour des gens plus instruits et d’autres pour les personnes qui n’ont pas fait des études », apprécie-t-elle.
« Et surtout, ces vidéos étaient diffusées dans les langues locales ougandaises et même dans les langues de la RDC qui ne sont pas parlées là-bas. Les vidéos étaient en Kinande, Kinyarwanda, Swahili, Lingala, Tshiluba », soutient-elle.
Mais chez nous, poursuit-elle, « toute la communication se passe en français et en Lingala alors dans les provinces touchées, on parle à peine Lingala », se désole cette source.
Maillage communautaire
D’après Joséphine Okwera, directrice de la Santé et des services sociaux la Croix-Rouge ougandaise, le maillage communautaire a été déterminant dans le travail de cette organisation. « L’un des principaux atouts résidait dans sa présence au sein des communautés et son réseau de volontaires. » Car, assure-t-elle, cela a permis à l’organisation de servir de relais efficace entre la population et les autorités.
« Cela permettait à nos équipes d’apporter des informations précises directement aux ménages, d’écouter les préoccupations des communautés et d’orienter les personnes vers les services sanitaires et humanitaires appropriés », ajoute-t-elle.
Pourtant, malgré une approche similaire, la Croix-Rouge congolaise admet ne pas être aussi efficace à cause d’une résistance communautaire, explique Serge Lémi, directeur de la Croix-Rouge pour la province de l’Ituri.
« Nous sommes en contact avec nos collègues de l’Ouganda, leurs équipes n’ont jamais été attaquées. Pourtant, nous employons la même approche », note-t-il.
Il déclare que 100 jours après la déclaration de l’épidémie d’Ebola, 12 volontaires ont été blessés, des ambulances endommagées, dont une incendiée, du matériel détruit et 11 incidents violents enregistrés lors des attaques contre les équipe de la Croix-Rouge à Beni, Rungu et Aringi.
Pour ne rien arranger, Serge Lemi attire l’attention sur la prise en charge des prestataires. « Le nombre de grèves pour réclamer le paiement, les soupçons de détournement et les interruptions de service, tout ça prouve qu’il y a un malaise quelque part », observe-t-il.
Pour Chris Kacita Osako, le pays doit s’engager dans une sensibilisation des masses pour vaincre cette résistance, estimant qu’il faut vulgariser Ebola avant le début d’une éventuelle épidémie.
« Les gens doivent comprendre que c’est une maladie comme la malaria. Il faut contrer les mythes. Fin août-début septembre, nous avons enregistré une moyenne journalière de 17 à 21 refus d’isolement dans l’Ituri, et certaines parties du Haut-Uélé restent des zones de résistance. Comment pouvez-vous intervenir efficacement ? » S’indigne-t-il.
Lacunes structurelles
Steve Ahuka identifie cette relation avec les communautés comme un des défis majeurs pour la riposte congolaise. C’est pourquoi, il se réjouit que la question constitue aujourd’hui un des piliers pour la suite de la riposte.
« On a identifié nos défis, ce qui nous a permis d’élaborer avec les partenaires le plan révisé de 180 jours. Nous y accordons une place importante à la surveillance, au suivi des contacts, au renforcement des capacités logistiques et à l’engagement communautaire. Si nous maîtrisons ces axes, nous serons proches du but », dit-il.
En marge du lancement de cette feuille de route, l’OMS a fait savoir que la plupart de décès en RDC surviennent parmi des individus qui n’avaient souvent pas été identifiés. Mettant ainsi le doigt sur un autre point de différence avec la riposte ougandaise.
La RDC s’est en effet retrouvée face à ses « lacunes structurelles », analyse Serge Lémi de la Croix-Rouge congolaise. « Pour détecter, il faut un système de santé adéquat avec infrastructures et équipements. Par exemple, à Bunia ici, le laboratoire qui avait été construit n’est pas opérationnel. Ce laboratoire aurait facilité la détection et on aurait identifié la souche de la maladie plus tôt. »
La Croix-Rouge ougandaise analyse ce problème sous un angle particulier. « Dans les localités frontalières, beaucoup de Congolais se font soigner en Ouganda. Ils estiment que les soins sont moins chers ici et les hôpitaux plus proches. La fermeture des frontières les a privés de cet accès tandis que les hôpitaux viables chez eux sont très éloignés. Cela a compromis la détection », affirme Joséphine Okwera.
Mais Steve Ahuka nuance la comparaison. « D’une part, à cause de l’insécurité, certains hôpitaux et projets sanitaires ont fermé dans plusieurs localités. Dans les endroits où sévit la guerre depuis deux ans ou plus, sept structures de santé sur dix ont disparu », dit-il.
Pour lui, le tableau RDC-Ouganda doit se lire au-delà des simples chiffres : « L’Ouganda a été alerté par l’épidémie chez nous. Et le fait que le nombre de cas chez eux ait été trop bas prouve que le virus ne circulait pas dans la population lorsqu’ils ont reçu l’alerte. Il est difficile de dire si notre riposte aurait été aussi éclair si l’épidémie avait débuté chez un voisin et qu’on avait eu le temps de prendre des mesures. Mais, cela fait une différence ».
Défis supplémentaires
Au total, la réponse à Ebola n’est pas un défi isolé. Lorsque la maladie se déclare, les réalités préexistantes deviennent des facteurs. « La riposte à Ebola a montré qu’une épidémie n’est pas seulement une urgence sanitaire : elle peut rapidement devenir une urgence humanitaire plus large », analyse à ce sujet Joséphine Okwera de la Croix-Rouge ougandaise.
Elle relève que des problèmes comme l’accès à l’eau potable, aux matériels d’hygiène ou à une information sanitaire fiable ont dû être pris en compte.
En RDC, les acteurs de la riposte affrontent des défis supplémentaires. « Dans certaines localités, nous peinons à déployer nos volontaires à cause de l’insécurité. Par exemple, à Mongbwalu (point de départ de l’actuelle épidémie), un chef rebelle était allé dans un hôpital récupérer sa femme qui était pourtant un cas confirmé. En Ouganda, ils n’ont pas ça. », note Serge Lémi, de la Croix-Rouge congolaise.

Le mauvais état des routes en RDC a aussi considérablement retardé l’action des équipes d’intervention. Crédit photo : S@veOurSm:)e (CC BY-SA 2.0.) – Cette image a été rognée.
L’Association Solide d’Assistance pour le Développement Social (ASADS), transporte vers le centre de traitement les patients présentant les signes d’Ebola. Floribert Uronya, son chargé du programme Santé, affirme que l’organisation fait face à des obstacles particuliers.
« il y a des endroits où les miliciens barricadent les routes et on est censés payer. Si l’on ne paie pas, on ne peut pas passer pour aller sensibiliser. Et parfois si on transporte des malades, les miliciens pensent que c’est un stratagème pour passer la barrière sans payer, ils nous dérangent. »
A cette insécurité s’ajoute l’état des routes, note-t-il. « Evidemment, l’insécurité, les difficultés routières, les distances des centres de traitements compliquent notre travail parce que nous avons un seul centre de traitement au niveau de Mahagi (…) et il faut sensibiliser tous les malades pour aller dans ce centre de traitement. Certaines routes sont impraticables ; même sur la moto, on n’arrive pas à passer. »
Alerte maximale
Au 5 octobre 2026, les autorités congolaises faisaient état de 8 665 cas confirmés et 4 178 décès pour un taux de létalité de 48,2%. C’est davantage que les 16 précédentes épidémies cumulées que le pays avait connues depuis 1976.
Pour l’heure, l’Ouganda s’est mobilisé pour apporter son appui dans la lutte contre l’épidémie qui sévit toujours en RDC depuis six mois.
Le pays frontalier de la RDC a en effet déployé deux laboratoires mobiles et une unité de traitement Ebola de 80 lits à Aru et Kaseny, deux localités situées dans la province de l’Ituri à l’est de la RDC.
Ainsi, malgré la déclaration de la fin de l’épidémie qui s’était propagée dans les districts de Kampala et Wakiso, la vigilance reste maintenue, explique Pontiano Kaleebu, directeur de l’Uganda Virus Research Institute.
« Nous resterons en alerte maximale tant qu’il y aura Ebola en RDC. Nous partageons une frontière terrestre très large. Et comme le Sud Soudan est un voisin commun, il peut également devenir une passerelle pour de nouvelles contaminations en Ouganda si nous ne surveillons pas la frontière », dit-il.
Selon lui, la position de l’Ouganda explique l’appui apporté à la RDC dans la lutte contre Ebola. « Nous œuvrons aujourd’hui aux côtés de la RDC pour l’aider à stopper sa propre épidémie. Nous avons envoyé des équipes et de la logistique pour apporter un appui. Nos experts collaborent étroitement », ajoute cette source.