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Quand l’art vole au secours de l’environnement
  • Quand l’art vole au secours de l’environnement

Crédit image: Bilal Tairou/SciDev.Net

Lecture rapide

  • Ces peintres sénégalais donnent une seconde vie aux appareils hors d’usage

  • L’idée est de montrer que l’Africain est maintenant esclave de la technologie

  • Cet art dit écologique se convainc aussi de contribuer à réduire la pollution.

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Sur cet îlot au large de Dakar, des artistes collectent de vieux objets manufacturés pour peindre des tableaux.



Sur l’île de Gorée située à deux kilomètres et demie de Dakar au Sénégal, des artistes plasticiens administrent la preuve que le recyclage des appareils usagés peut se faire autrement que de façon industrielle.
 
En l’occurrence à travers leur utilisation dans la peinture de multiples tableaux qui constituent autant de curiosités pour le visiteur qui débarque sur cette île chargée d’histoires.

C’est l’exemple de cette peinture de Mamadou Mbodj, dit "Vieux" qui représente un individu dont le tronc est formé par la vieille télécommande d’un téléviseur, avec les mains et les deux pieds retenus par des chaînes.
 
"Cette peinture s’appelle l’esclave de la télévision", explique l’artiste qui ajoute que si le Noir s’est affranchi de l’esclavage du Blanc dont l’île de Gorée demeure l’un des principaux symboles, il est maintenant prisonnier de la télévision qui est désormais partout dans la société, détournant nombre de personnes de leurs tâches quotidiennes.
 
"On constate par exemple que les enfants préfèrent de plus en plus regarder la télévision plutôt que d’étudier leurs leçons", regrette Mamadou Mbodj.
 
Un autre tableau du même artiste montre un homme dont le corps est formé d’une voiture en jouet ; et une femme dessinée une fois de plus avec une télécommande.
 
"Je veux par-là indiquer que contrairement à ce que l’on dit généralement, c’est la femme qui tient les commandes de notre société et de nos ménages ; car, l’homme est toujours parti à la chasse de l’argent et des moyens de subsistance de sa famille ; d’où la voiture", décrypte l’artiste.
 
Sur nombre de ces tableaux qui sont faits à partir de la récupération d’objets manufacturés sortis de l’usage, les pieds et les mains des personnages sont faits avec de vieilles fourchettes.
Mais, contrairement à ce que l’on peut penser a priori, ce n’est pas surtout dans le souci de représenter les orteils ou les doigts.
 
"Esclaves"
 
"C’est davantage pour montrer que nous sommes tellement esclaves de la technologie occidentale que nous avons oublié les calebasses dans lesquelles nous mangions autrefois ; et aujourd’hui, tout le monde utilise la fourchette ou la cuiller", explique Khalil, un autre peintre de l’île.
 
Pour le professeur Moustapha Tamba, sociologue de l’art, de la culture, de la communication et de la religion à l’université Cheikh Anta Diop, cette forme d’art trouve son origine dans l’omniprésence des déchets industriels dans l’environnement.
 
"Et comme les artistes voient souvent des choses que nous ne voyons pas, ils essaient de créer des objets d’art à partir de ces matériaux", dit-il.
 
Cet universitaire ajoute que "c’est aussi parce qu’on n’a pas beaucoup de bois chez nous. Le Sénégal est un pays désertique qui n’a pas de forêt comme l’Afrique centrale par exemple. Du coup, les artistes doivent recourir à d’autres objets".
 
Par-dessus tout, deux notions générales émergent des sources d’inspiration de tous les artistes-peintres qui, sur cette île très fréquentée des touristes, utilisent des objets de récupération pour traduire leurs pensées.
 
D’une part il y a l’idée de regretter et de fustiger l’abandon de la culture africaine au profit du mode de vie occidental.
 
"Ce tableau par exemple montre un village africain dans lequel il y a plusieurs puits pour avoir de l’eau. Et la vérité, c’est que dans tous nos villages, il y a suffisamment d’eau. Mais, les gens quittent ces villages pour venir s’entasser dans les villes où il n’y a pas assez d’eau pour tout le monde", décrit un autre artiste qui a souhaité garder l’anonymat.
 
D’autre part, il y a l’intention d’aider à la lutte contre la pollution dans ce qu’ils appellent "l’art écologique".
 
"Lorsque les téléviseurs, les télécommandes, le couvert, les canettes de boisson, les téléphones portables sont hors d'usage et se retrouvent dans la poubelle, ils constituent des objets polluants. Quand nous les récupérons, nous donnons une nouvelle vie à ces objets. Et en même temps, nous contribuons à diminuer la pollution, même si nous ne pouvons pas la faire disparaître", explique un autre artiste qui se surnomme "Feel Free".
 
Lorsque vous leur demandez combien coûtent leurs tableaux, les artistes de l’île de Gorée répondent, chacun à son tour, que "l’art n’a pas de prix" ; comme s’ils s’étaient passé le mot. 
Un peu pour dire que c’est à vous de proposer un prix pour le tableau que vous voulez acquérir…
 
Mais, Moustapha Tamba ne se fait pas d’illusion ; pour lui, il n’y a aucun doute que ces artistes ne peuvent pas vivre de leur art.
 
"L’art pur se vend dans les galeries", dit-il ; invitant le Sénégal à adopter un statut de l’artiste.
 


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