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  • Analyse africaine : Les sociétés savantes doivent apprendre à bâtir des réseaux

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Pour Linda Nordling, les scientifiques africains doivent accompagner leur enthousiasme retrouvé pour les sociétés savantes par un nouvel engagement à mettre en place des réseaux.

Les sciences physiques africaines ont fait peau neuve ce mois-ci avec le lancement de la Société africaine de physique (SAP) à Dakar, au Sénégal (12 janvier). La SAP s'engage à promouvoir la collaboration en recherche sur le continent et au-delà, et entend faire pression pour obtenir des financements et veiller au développement de jeunes talents.

Deux autres sociétés de sciences physiques – la Société africaine d'Astronomie et la Société africaine d'Optique photonique - sont également en cours de création et des sociétés panafricaines dans d'autres domaines comme la chimie et l'ingénierie apparaissent sur le continent.

Bénéficiant d'un appui solide de sociétés scientifiques des pays développés, en particulier des États-Unis et du Royaume-Uni, ces réseaux restent néanmoins confrontés à un énorme défi dans la recherche de fonds et de membres, deux ressources dont ils auront besoin pour réaliser leurs ambitions.

Les besoins en réseautage

Le réseautage, l'ensemble relationnel de contact et de partage avec d'autres chercheurs, est un élément central du travail d'un scientifique. Dans de grands pays comme les États-Unis, les chercheurs affluent aux assemblées générales annuelles des sociétés comme l'Union géophysique américaine, dans le but de rencontrer des collègues, face à face.

Les chercheurs africains sont d'autant plus isolés que leurs homologues américains ; ainsi l'avantage potentiel des réseaux savants est facile à percevoir.

Ces réseaux savants sont une sorte de 'colle' permettant de maintenir les scientifiques en contact, explique Liz Bell, responsable de la politique et des affaires extérieures à la Société physiologique du Royaume-Uni. En Grande-Bretagne, ces associations sont parfois même la seule constante dans la carrière des chercheurs, qui elle évolue au fil des mouvements d'un emploi à l'autre, d'un pays, voire même d'un continent à un autre.

En Afrique, les sociétés savantes pourraient contribuer à la création de collaborations panafricaines de recherche – c'est là, l'une des ambitions capitales des organes de politique continentale comme l'Union africaine. Elles pourraient également proposer aux scientifiques une puissante plate-forme de rapprochement avec les décideurs politiques. Avec le regain des sciences auquel on assiste ces dernières années en Afrique, il n'est pas étonnant que de nouvelles sociétés savantes soient donc en train de se multiplier sur le continent.

Pourtant, nombreux sont celles qui pourraient avoir du mal à survivre. En octobre dernier, Yonas Chebude, trésorier de la Fédération des Sociétés africaines de Chimie (FSAC), a lamenté les nombreux problèmes auxquels son association fait face : des fonds limités, une communication inefficace entre les sociétés membres, un faible taux d'adhésion des sociétés et un manque de personnel administratif.

Le financement est souvent une contrainte majeure. Les déplacements coûtent cher sur le continent africain - un vol de Nairobi à Windhoek peut vous coûter plus cher qu'un vol de Nairobi à Londres. Les universitaires africains ont aussi à faire face à des connexions Internet lentes et peu fiables, et peu d'universitaires se sentent capables de débourser les frais d'adhésion que les associations savantes se doivent d'imposer afin de faire fonctionner leurs secrétariats.

Un appui de l'étranger

Dans ce contexte, d'où vient le financement permettant cette renaissance des réseaux en Afrique ? Souvent, l'appui se présente sous la forme d'un partenariat entre des sociétés savantes locales et des associations se trouvant dans des pays développés. Le secteur privé contribue également.

Ainsi, la Royal Society of Chemistry (Société royale de Chimie) du Royaume-Uni - soutenue par l'agro-industriel Syngenta et la société anglo-néerlandaise Unilever - a contribué à la mise sur pied du Réseau panafricain de chimie (Pan Africa Chemistry Network, ou PACN) en 2007. Le PACN soutient le renforcement des capacités locales en finançant des conférences et en soutenant des chercheurs africains. Il entretient des liens avec la FSAC et d'autres réseaux de chimie comme le Réseau d'Afrique australe et orientale pour les Chimistes analytiques et l'Association africaine de chimie pure et appliquée.

Autre exemple, la compagnie minière Anglo-American, la Fondation David et Elaine Potter, et Schlumberger, un fournisseur de services pétroliers, financent le Partenariat Afrique-Royaume-Uni d'Ingénierie au service du Développement (Africa–UK Engineering for Development Partnership), une initiative menée par le Forum d'Ingénieurs Afrique, la Académie royale d'Ingénierie et l'Institution d'Ingénieurs civils, tous deux du Royaume-Uni.

Pourtant, malgré cette capacité des réseaux savants à contribuer au renforcement des capacités scientifiques en Afrique, les grands bailleurs de fonds du développement comme la Banque mondiale ou les organismes nationaux d'aide semblent peu disposés à les soutenir.

Pour preuve, lors de deux réunions de la Banque mondiale tenues à Washington en 2007 et en 2009 sur le renforcement des capacités scientifiques des pays en développement, si des scientifiques, des politiciens et des agences d'aide ont pu participé, peu de sociétés savantes ont été invitées.

Des attitudes insulaires

Mais le financement n'est pas le seul problème. Même si davantage de fonds sont identifiés et alloués, il reste à voir si ces nouvelles initiatives aboutiront à des réseaux durables sachant encourager une véritable collaboration en recherche.

Pour que les sociétés savantes puissent prospérer, les chercheurs africains doivent adopter une nouvelle mentalité en matière de mise en place des réseaux.

Pour Paul Amuna, un nutritionniste ghanéen en poste à l'Université de Greenwich, au Royaume-Uni, actuellement impliqué dans la création d'une Société africaine de Nutrition, "en Afrique, le problème classique se résume à un manque de leadership et d'organisation pour surmonter les barrières linguistiques et institutionnelles. La croissance, le développement et la durabilité des sociétés savantes dépendent d'un bon leadership, d'une vision partagée,  inclusive et du mentorat".

Or les professeurs d'université ont eu tendance, tels des rois siégeant dans leurs châteaux, à veiller jalousement sur leurs postes et leurs financements (aussi limités soient-ils).

Ces attitudes insulaires, associées à des contraintes de financement, constituent la raison profonde pour laquelle la première génération de sociétés savantes africaines, mises en place après les indépendances dans de nombreux pays du continent, n'ont pas su prospérer. Même les sociétés transcontinentales ne sont pas devenues les pivots de la mise en place de réseaux, de formation et de lobbying que visent les sociétés d'aujourd'hui.

L'Afrique a de bons antécédents en matière de mise sur pied de nouvelles collaborations, de nouvelles institutions et de nouvelles politiques, mais aussi de très mauvais antécédents pour ce qui est de leur mise en œuvre et leur appui. Des initiatives comme la SAP pourraient constituer une exception à cette règle - mais à condition que les chercheurs africains deviennent plus proactifs en matière de mise en place des réseaux.

Le succès n'est certainement pas garanti ; la surprise notée chez les participants au lancement de la SAP à Dakar, informés de l'existence d'un prédécesseur, la Société de physiciens et mathématiciens africains (SAPAM), ayant existé pendant plus de 25 ans, en est un témoin visible.

La journaliste Linda Nordling, spécialiste de la politique africaine pour la science, l'éducation et le développement travaille au Cap, en Afrique du Sud. Rédactrice en chef de Research Africa, elle collabore au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net) et collabore à des journaux comme The Guardian, Nature, etc.

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