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  • Il est temps de repenser les grands programmes d’aide

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Selon William Easterly, les bailleurs de fonds doivent repenser leur rôle autoproclamé de sauveurs des pauvres, et adopter des approches plus réalistes et plus modestes.

Au cours des cinquante dernières années, l'Occident a consacré US$ 2,3 trillions à l'aide au pays en développement. Une aide dont la majeure partie a été dépensée dans le cadre de vastes programmes d'éradication de la pauvreté – des programmes de plus en plus médiatisés pour attirer des fonds à la fois publics et privés.

Suite au soutien accordé par certaines célébrités à la campagne"Abolissons la pauvreté", les pays du G8 ont doublé leur aide à l'Afrique, passant de US$ 25 milliards à US$ 50 milliards en 2005. Mais au moment où les partisans d’une approche qui vise à augmenter les ressources consacrées à l’aide gagnent du terrain, quel bilan pouvons-nous faire de l'aide?

Le bien-fondé des petits projets<

Les enfants d'Afrique continuent de mourir du paludisme parce qu'ils ne dorment pas sous une moustiquaire et parce qu’il manque de médicaments pour les traiter – des médicaments qui coûtent 12 centimes de dollar américains US. Certes, l'aide a contribué au mieux-être de certains, principalement à travers des efforts fragmentaires tels que la thérapie de réhydratation par voie orale pour réduire l’impact de la diarrhée, ou dans le cadre de projets d'assainissement. Ce genre de succès est plus facile à accomplir que la mise en œuvre de vastes programmes destinés, par exemple, à assurer l’accès à l'eau potable à tous les habitants du monde à l'horizon 2015.

Revenons à l'exemple des moustiquaires. Jeffrey Sachs, économiste en développement, et des célébrités telles que Bono ou Bill Clinton, ont souvent fait du lobbying pour la distribution gratuite de moustiquaires dans le cadre de la lutte contre le paludisme. Mais l'évaluation d'un tel programme en Zambie a révélé que 40 pour cent des bénéficiaires ne les ont pas utilisées. Par contre, un projet de l'organisation non-gouvernementale PSI (Population Services International), qui consistait à vendre les moustiquaires à 50 centimes de dollar à des mères malawites, a permis d'accroître la moyenne nationale du nombre d'enfants de moins de cinq ans qui dorment sous une moustiquaire de 8 pour cent en 2000 à 55 pour cent en 2004, accompagné d’une hausse comparable de l’utilisation de la moustiquaire par les femmes enceintes. Les moustiquaires ont été achetées par celles qui en avaient le plus besoin et qui y accordaient le plus de valeur.

Une mentalité utopique

Malgré les bonnes intentions des ambitieux programmes occidentaux pour éradiquer la pauvreté, ils sont condamnés à l'échec - parce qu’ils se refusent à tirer les leçons des erreurs passées, parce qu’ils n’ont pas l’obligation de rendre compte de leurs résultats, et parce qu’ils cherchent à résoudre tous les problèmes à la fois. Le temps est venu de refonder ces programmes.

Les programmes d'aide doivent être régis par des principes économiques : il faut identifier où se situe la demande (au lieu de conjecturer sur les besoins des pauvres), et s’assurer que l'aide parvienne effectivement à ses destinataires. Au lieu de réfléchir sur ce que l'aide occidentale devrait faire, nous devons chercher à savoir ce qu'elle peut faire.

L'aide occidentale a été handicapée par l'utopie fondamentales – celle qui consiste à penser que la pauvreté peut être éradiquée simplement avec de l'argent. Une mentalité qui persiste depuis les années 50, sous-tendant le travail des institutions comme les Nations Unies, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, mais qui n'a pas encore résolu le problème. De tels "vastes programmes" fixent des objectifs admirables, sans prendre l'entière responsabilité de leur réalisation. Et leur échec n'a pas de conséquences réelles pour leurs concepteurs.

Les huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) pour éradiquer la pauvreté et promouvoir la santé d'ici 2015 sont certes très louables. Mais ils ne seront presque certainement pas atteints. Un sommet de l'ONU tenu en 1990 visait à assurer l'enseignement primaire pour tous avant l’an 2000, tandis qu’un autre sommet de l’ONU, tenu en 1977, s’était fixé l'objectif de garantir l’accès de tous à l'eau et à un système d'assainissement pour 1990 ; ces deux objectifs ont maintenant été repoussés à l'horizon 2015.

Les partisans des vastes programmes soutiennent que le fait de viser haut est motivant. Mais plus un programme est vaste, plus il est difficile pour ceux qui mettent en œuvre les programmes d'atteindre ses nombreux objectifs. De petits projets fragmentaires ont plus de chances de réussite et peuvent être gérés par les communautés locales.

L'aide occidentale gagne du soutien grâce au mythe du "piège de la pauvreté" – une théorie qui veut que les pauvres ne peuvent épargner pour leur avenir et ainsi soulager leur propre pauvreté. Mais entre 1950 et 2001, la croissance économique des pays pauvres n'a pas stagné, et le performance n'est pas attribuable à l'aide extérieure. Les statistiques indiquent que les pays pauvres entrent en récession à cause de la mauvaise gouvernance plutôt que d'un quelconque piège de la pauvreté. Seulement, la mauvaise gouvernance n'est pas un outil efficace pour attirer l'aide extérieure.

Penser petit

L'Occident peut aider les pays pauvres à élaborer des programmes durables pour qu’ils se sortent de la pauvreté, et à la même occasion, abandonner les vastes programmes. Les vastes programmes sont susceptibles de bénéficier du soutien du public mais ils peuvent se retourner contre leurs auteurs et soulever une vague de cynisme si leurs promesses ne sont pas tenues. A l’opposé, la générosité du public se manifeste lorsqu'il perçoit que de nombreuses personnes pauvres bénéficient d’initiatives plus petites, autant de projets qui soient tenues de rendre compte de leurs résultats.

Une meilleure transparence est essentielle. Au lieu d’avoir plusieurs agences qui travaillent pour des objectifs énormes et irréalisables dont la responsabilité n'incombe à personne, laissons les organismes d'aide élaborer leurs propres méthodes (au lieu de se les faire dicter par des hauts placés), et pour des interventions spécifiques. Et qu'ils aient à rendre compte de leurs succès et échecs,et justifier leurs résultats lors d’une évaluation indépendante.

Une approche consisterait à utiliser des coupons d’aide au développement, destinés aux plus pauvres, qui pourraient être échangés auprès de n'importe quel organisme d'aide contre des services tels que des vaccins, des livres ou des semences.

La Chine, l'Inde et le Japon ont réussi des performances économiques phénoménales, principalement grâce à leurs propres efforts. Leur exemple devrait convaincre la communauté d’agences d’aide de repenser leur rôle de sauveurs des pauvres.

William Easterly est professeur d'économie (affilié au Africa House) à l'Université de New York, et professeur invité au Programme d'économie et de développement mondial de l’Institut Brookings.

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