Rapprocher la science et le développement

  • Comment Rio+20 peut accroître le rôle de la science

[LONDRES] La confrence des Nations Unies sur le dveloppement durable (Rio+20), qui aura lieu au Brsil en juin prochain, aura pour rsultat le plus probable la mise sur pied dun groupe intergouvernemental dexperts de haut niveau, charg de suivre les progrs de la plante vers le dveloppement durable.

Ledit groupe a sembl recevoir des soutiens lors dune runion qui sest tenue New York le mois dernier (du 25 au 27 janvier) pour discuter de lissue de la confrence. Il aura pour fonction principale dinjecter davantage de science dans le dbat politique sur la faon de parvenir au dveloppement durable.

Mais dans la mesure o plusieurs propositions concurrentes sont sur la table, on ne sait pas trs bien quelle forme prendrait ce groupe intergouvernemental dexperts. Quel serait donc son mandat? Et comment comprendrait-il des pays en dveloppement, qui peuvent disposer de moins dexpertise scientifique que les pays dvelopps, mais avoir le mme intrt queux participer aux activits et aux rsultats du groupe dexperts?

Certains pensent quun groupe scientifique dexperts devrait limiter son activit la prparation de rapports dvaluation rguliers sur ltat de la plante. Un comit consultatif de haut niveau lONU a propos la semaine dernire la mise en place dun conseil destin orienter le secrtaire gnral de lONU sur les questions scientifiques.

Dautres font pression pour mettre en place un vritable groupe intergouvernemental dexperts comparable au groupe intergouvernemental dexperts sur lvolution du climat (GIEC) voire responsable de ce dernier. Et dautres, enfin, sont en faveur dune combinaison de ces ides.

Sur le plan politique, toute proposition devra la fois assurer aux pays en dveloppement que leurs voix seront entendues, et rpondre aux proccupations des pays dvelopps concernant les cots et la bureaucratie. Toutes ces questions mergeront vraisemblablement lors de la prochaine srie de ngociations qui auront lieu New York le mois prochain (du 19 au 23 mars).

Une avalanche de propositions

Les ngociations ont t lances par la premire bauche du document final de Rio+20, connue sous le nom de projet zro. Celui-ci souligne clairement la ncessit dexamens rguliers de ltat de la plante et invite le secrtaire gnral des Nations Unies coordonner de telles valuations, bien quelle ne mentionne pas spcifiquement un groupe intergouvernemental dexperts.

Le projet zro est lheure actuelle le document pris en compte pour les ngociations du rsultat de Rio+20 , affirme Gisbert Glaser, un conseiller principal au sein du Conseil international des unions scientifiques (CIUS), lun des coordinateurs du groupe principal Communaut scientifique et technologique aux ngociations de Rio+20.

Une proposition va nettement plus loin que le projet zro: cest celle de la cration dun groupe dexperts sur la rsilience de la plante, destin conseiller les Nations Unies, une ide approuve par le secrtaire gnral des Nations Unies dans un rapport publi la semaine dernire (30 janvier).

Ledit groupe dexperts, qui comprend des hommes politiques issus la fois des pays dvelopps et des pays en dveloppement, souligne la ncessit dune initiative scientifique mondiale pour renforcer linterface entre la politique et la science. Il produirait des rapports dvaluation dans le contexte du dveloppement durable, dont des analyses socio-conomiques.

Une proposition distincte, qui est en train dobtenir le soutien des pays en dveloppement et dorganisations non gouvernementales (ONG), consiste crer un groupe intergouvernemental dexperts sur le dveloppement durable, en sinspirant la fois du GIEC et de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversit et les services des cosystmes (IPBES) cre rcemment.

Cette proposition, prsente par lIndonsie en juillet dernier, est soutenue, par exemple, par le Forum des parties prenantes, un groupe de pression de la socit civile qui assure le suivi des ngociations de Rio+20. Elle va plus loin que lappel lanc par le projet zro pour des valuations de ltat de la plante, en incluant une valuation plus gnrale de ce que signifie le dveloppement durable pour les gens.

Il sagit dun ajout important si les pays en dveloppement doivent soutenir cette proposition. Pour eux, les proccupations concernant le dveloppement durable ne devraient pas porter uniquement sur les dommages environnementaux et lpuisement des ressources, mais galement comprendre des ides sur la faon dont un pays peut se dvelopper la fois socialement et conomiquement tout en prservant son environnement.

Le Forum des parties prenantes semble penser quun tel groupe pourrait tre calqu sur le GIEC, en runissant des reprsentants des milieux scientifique et politique. Il pourrait superviser la fois le GIEC et lIPBES, ainsi que les groupes venir, bien quil faille se mettre daccord sur sa structure.

Le but de ce groupe devrait tre prcis, affirme Farooq Ullah, responsable de la politique et de la sensibilisation au sein du Forum des parties prenantes. Par exemple, ferait-il ses propres recherches ou consoliderait-il celles des autres?

Rsilience de la plante vs dveloppement durable

Une proposition diffrente - soutenue par une partie de la communaut scientifique - vient de lUnion europenne, et appelle la cration dun mcanisme de coopration internationale en matire de recherche sur les grands enjeux du dveloppement durable, qui plutt que de superviser le GIEC et lIPBES, travaille leurs cts.

Une autre ide, actuellement promue par une large coalition dorganisations scientifiques, sous la bannire de lInitiative Future Earth (Terre Future), est de crer un groupe intergouvernemental dexperts sur la rsilience de la plante (GIERP) qui procderait des valuations rgulires de ltat de la plante.

Un GIERP runirait les valuations existantes [telles que celles ralises par le GIEC], et les dvelopperait, renforant les liens entre la science et la politique, selon linitiative Future Earth, qui sera lance lors de la confrence Planet Under Pressure (Terre sous pression), qui se tiendra Londres, au Royaume-Uni, le mois prochain (du 26 au 29 mars).

La rsilience de la plante contenue dans cette proposition est diffrente du dveloppement durable mentionn dans la proposition soumise par lIndonsie: lune met laccent sur ltat de la plante, lautre sur le processus de dveloppement. Le GIERP aurait galement une plus grande porte, et un rle plus proche du libell du projet zro.

Il existe toutefois une autre diffrence; alors que limpact du dveloppement durable est au cur de la proposition indonsienne, il nest quun simple aspect de la proposition de Future Earth. Cela pourrait rendre plus difficile son soutien par les pays en dveloppement, semblent indiquer les diplomates.

Sybil Seitzinger, la directrice excutive du programme international Gosphre-Biosphre, qui soutient la proposition de Future Earth, dclare: Nous navons pas seulement besoin dune valuation de la plante, nous devons crer ce groupe et le doter dune nouvelle gamme doutils [comme la capacit de donner des alertes prcoces et dindiquer des impacts socio-conomiques aux dcideurs politiques] facilement utilisables par les dcideurs, mais fonds sur une science solide.

La proposition ne signifie pas labolition du GIEC ou du GIERP, dit-elle. Mais nous devons regarder le monde dun point de vue plus intgr.

Elle suggre galement quun groupe dexperts sur la rsilience de la plante devrait comprendre et conseiller un large ventail dinstitutions. Nous devons penser [y inclure] les principales institutions financires, telles que lOrganisation mondiale du commerce, le Fonds montaire international et bien dautres, ainsi que des ONG qui ont de gros intrts assurer la rsilience de la plante globale, dit-elle.

La cration dun groupe intergouvernemental dexperts charg du suivi des progrs mondiaux vers le dveloppement durable soulverait invitablement la question de linfluence des gouvernements, et de la manire dont celle-ci pourrait affecter la prsentation de donnes scientifiques.

Mais elle prsente aussi des avantages, parce que les gouvernements sont impliqus dans la coproduction des connaissances, affirme Frank Biermann, prsident du projet Earth System Governance (Gouvernance du systme Terre), un rseau de chercheurs spcialiss dans la gestion des changements environnementaux au niveau mondial, qui contribue diverses propositions.

Les connaissances scientifiques produites sans limplication des gouvernements pourraient ne pas tre prises au srieux par ces gouvernements plus tard, suggre-t-il.

Prise en compte des pays en dveloppement

Toutes les propositions ne sont pas mutuellement exclusives, et certaines pourraient fusionner chemin faisant, selon des diplomates. Glaser souligne que le CIUS a t impliqu dans llaboration de plusieurs propositions, tant donn que le meilleur mcanisme peut ne pas ncessairement tre celui qui recueille le plus de soutien politique. Le CIUS dit vouloir le meilleur de la science, mais souligne que les propositions devraient comporter des clauses pertinentes pour les pays en dveloppement.

La proposition de lUE est soutenue par un trs puissant groupe de pays, et nous avons galement apport notre soutien cette ide dun mcanisme mondial. Mais ce stade, nous ne sommes pas en mesure de choisir une ou deux [propositions] et de dire quelles ont notre prfrence, laisse entendre Glaser.

Les Etats-Unis et le Canada sopposent tout groupe dexperts comportant une importante bureaucratie et des cots administratifs levs, en citant les cots de fonctionnement du GIEC qui slvent 12 ou 13 millions de dollars par an.

Seitzinger fait valoir que ce nest pas une grosse somme dargent par rapport aux conomies que permettrait ce type dinformations fondes sur la science et que ce groupe permettrait didentifier des domaines rentables pour les investissements.

De nombreux pays, en particulier ceux du Sud, ne se sont pas prononcs sur le type de groupe dexperts quils soutiendraient.

Biermann fait remarquer que les pays en dveloppement ne soutiendront quun organisme dans lequel ils ont le sentiment dtre convenablement reprsents.

Mais vous connaissez galement les normes dsquilibres en matire de ressources scientifiques entre les pays, dit-il, ajoutant que lquilibre gographique peut ne pas conduire aux meilleurs jugements scientifiques.

En dpit des nombreux dfis quelle comporte, lide dun groupe intergouvernemental dexperts dote dun puissant rle scientifique gagne du terrain. A New York le mois dernier, les gens ont commenc adhrer cette ide, dit Ullah, du Forum des parties prenantes.

Les questions qui restent rsoudre sont nombreuses. Elles vont de celle de savoir si laccent doit tre mis sur la rsilience de la plante ou sur le dveloppement durable, celle dassurer un quilibre appropri entre les reprsentations politique et scientifique.

Mais au cours des quatre mois qui nous sparent de Rio+20, les ONG et la communaut scientifique ont grand espoir quune solution acceptable pourra tre trouve.

Republier
Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.