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David Atchoarena, directeur de la planification et du développement des systèmes éducatifs à l’Unesco.

David Atchoarena, directeur de la planification et du développement des systèmes éducatifs à l’Unesco.
Crédit image: Unesco

Lecture rapide

  • Depuis 2011, l’Unesco dédie chaque année une semaine à l’apprentissage mobile

  • Le taux de pénétration des connexions mobiles atteint 82% en Afrique

  • Les technologies mobiles peuvent permettre aux filles un accès égal au savoir.

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David Atchoarena, directeur de la planification et du développement des systèmes éducatifs à l’Unesco, évalue les progrès des TIC dans l’éducation en Afrique. La question des inégalités selon les genres demeure une problématique centrale.

L'utilisation des appareils mobiles s'est généralisée en Afrique, au cours de la dernière décennie. L'Unesco y voit une opportunité pour recourir aux technnologies de l'information et de la communication (TIC) afin de compléter les enseignements classiques dispensés dans les établissements scolaires. David Atchoarena est le directeur de la planification et du développement des systèmes éducatifs à l’Unesco. 

Dans un entretien avec SciDev.Net, il évoque les contraintes liées à la mise en œuvre des programmes d'apprentissage mobile en Afrique sub-saharienne, ainsi que les freins au développement de l'apprentissage mobile en milieu scolaire.


L’Unesco organise dès ce 23 février à Paris la semaine de l’apprentissage mobile. Qu’est-ce qui a motivé la création d’un tel événement?
 
L’Unesco dispose depuis longtemps d'un programme dans le domaine des technologies en éducation.

Ce programme a une fonction de veille qui nous permet de suivre les évolutions dans ce domaine.

Nous avons détecté depuis quelques années l’émergence de l’utilisation des technologies mobiles pour l’éducation, la formation et l’accès au savoir, d’une manière générale.

C’est ce mouvement qui nous a amenés, en liaison avec d’autres partenaires, à mettre en place cette manifestation.

Mais, c’est dans le cadre d’un programme plus général de l’utilisation des technologies mobiles pour l’éducation qu’est née cette semaine pour l’apprentissage mobile.

 
Quel est l’objectif de cette manifestation?
 
La semaine de l’apprentissage mobile est un événement qui permet de faire le point sur l’évolution des pratiques et utilisations des TIC dans l'éducation, à travers le monde ; de voir également comment favoriser à la fois les échanges d’expériences et de bonnes pratiques entre les pays et orienter en quelque sorte les actions de l’Unesco dans le domaine.

Nous avons commencé ce travail en 2011 et il s’agissait essentiellement de l’utilisation des téléphones portables.

Depuis, le champ s’est beaucoup élargi et une grande partie des travaux ou des expériences se fait maintenant sur l’utilisation des tablettes qui se développe dans un grand nombre de pays, que ce soit au niveau du primaire, du secondaire ou du tertiaire.

 
On constate que la semaine de l’apprentissage mobile 2015 s’adresse surtout aux filles. Pourquoi?
 
Ce qui a motivé ce choix, c’est le constat selon lequel la question des inégalités selon les genres demeure une problématique centrale.

C’est l’une des priorités de l’Unesco et elle continuera de l’être dans le cadre de l’agenda pour le développement au-delà de 2015.

Et dans cette perspective, il nous semblait pertinent d’examiner dans quelle mesure les technologies mobiles peuvent contribuer à faire face à ces inégalités et à permettre aux jeunes filles et aux femmes à la fois un accès égal à ces technologies, mais également à faire face à d’autres inégalités d’accès au savoir et à l’éducation.

Cette année, la semaine de l’apprentissage mobile est placée sous le signe du genre et de la réduction des inégalités et de la discrimination à l’égard des filles et des femmes.

Elle s’inscrit également plus largement dans le cadre de la réflexion sur l’agenda de l’éducation à l’horizon post-2015.

A l’issue de cette semaine, il sera important pour nous de voir les enseignements qu’on peut tirer des échanges pour renforcer la dimension TIC dans l’agenda 2015.

 
Dans la mouvance de l’introduction des TIC dans l’éducation, un certain nombre de concepts sont apparus ces derniers temps ; à l’instar de l'apprentissage mobile, des campus numériques, des écoles intelligentes, des télé-enseignements, etc. A quoi renvoient ces termes?
 
Ils renvoient à une grande diversité de pratiques qui consistent par exemple à mettre les TIC au service des entités de la formation comme les universités et les écoles, à travers des travaux d’infrastructures.

Je prends le cas de l’Afrique de Ouest où les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) se sont engagés avec l’Unesco dans un programme de mise en place de la fibre optique et de la connexion des campus des universités, de mise en place d’universités virtuelles et d’introduction progressive de l’outil informatique dans les amphithéâtres et les salles de travail des universités.

La question des inégalités selon les genres demeure une problématique centrale.

David Atchoarena, UNESCO.

Donc, ces termes font référence à la fois à une évolution du cadre des infrastructures des établissements scolaires et universitaires et à de nouvelles pratiques éducatives, à de nouvelles pédagogies dans lesquelles la technologie est utilisée pour faire évoluer les manières d’enseigner et d’apprendre, de façon beaucoup plus active et ouverte.

C’est-à-dire que l’apprentissage ne se fait pas uniquement sur le lieu d’apprentissage et d’enseignement, mais également hors de leurs murs.

Ce qui caractérise l’apprentissage mobile, c’est également cette mobilité de l’apprenant et de l’acte d’apprendre.
 
 
Dans certains pays africains, les téléphones portables sont interdits en salle de classe et en particulier lors des périodes d'évaluation. Est-ce que ça ne contrarie pas cette approche?

Effectivement, ce que l’on observe dans beaucoup de pays, c’est que la première réaction de l’institution scolaire face à l’émergence des portables, a été leur interdiction.

On voit que les choses évoluent et beaucoup de pays qui étaient auparavant opposés à l’utilisation des téléphones portables à l’école essaient maintenant de réglementer leur usage au sein de l’école et dans la classe.

Question de voir comment à travers des applications qui sont de plus en plus nombreuses, le téléphone portable peut permettre de développer des approches pédagogiques complémentaires, sans toutefois se substituer à l’enseignant, afin d’améliorer les capacités des élèves en lecture, en mathématiques, ou en littérature.

Donc, on a, y compris en Afrique, des expériences diverses ; que ce soit au Sénégal avec l’utilisation d’applications dans le domaine des mathématiques, à Madagascar ou au Nigeria pour l’appui à la formation continue des enseignants.

 
Croyez-vous que de tels exemples sont déjà suffisamment répandus dans les pays concernés?
 
C’est vrai qu’on a encore un certain nombre de résistances au sein de l’institution scolaire ; mais, il se développe de plus en plus, y compris en Afrique, des utilisations pédagogiques qui permettent de compléter l’arsenal dont disposent les enseignants pour améliorer les niveaux d’apprentissage des élèves.

Un exemple concret est l’utilisation du téléphone portable pour permettre l’accès à l’écrit.

Dans un grand nombre de pays, le problème majeur de l’éducation et de l’enseignement est la rareté du livre et des manuels scolaires.

Le téléphone portable qui est maintenant très largement répandu, est finalement un instrument qui permet d’accéder à l’écrit.

Et l’on a un certain nombre d’expériences qui montrent que le développement de contenus numériques accessibles par téléphone portable peut permettre, dans des environnements où le livre est rare ou absent, de garantir un accès à l’écrit, de faciliter l’acquisition de compétences en matière de lecture et de les entretenir, aussi bien pour les enfants que pour les adultes.

 
Disposez-vous de statistiques qui permettent d’apprécier l’évolution des TIC dans le système éducatif en Afrique ?
 
Nous avons réalisé des études qui témoignent de l’évolution de ces pratiques, mais également de la pénétration des TIC en Afrique.

Mais nous manquons encore d’un système d’informations systématiques qui permettrait de renseigner de manière régulière sur ces évolutions au sein des systèmes.

Notre institut de statistiques a commencé à travailler dans ce domaine en développant des enquêtes et un système de collecte d’informations sur la présence et l’utilisation des outils de l’information et de la communication dans le système scolaire, mais également dans le développement d’indicateurs de suivi et de mesure.

Ce système d’élaboration et de développement va être prochainement mis en œuvre en Afrique et dans d’autres régions du monde.

Mais nous avançons sur de nombreuses pistes qui nous permettront dans quelques années de disposer d’un tableau de bord relativement complet pour mesurer l’évolution de ces pratiques.

 
Dans quelle mesure la mauvaise qualité des réseaux de télécommunications et le coût élevé des services des TIC en Afrique noire constituent-ils des obstacles à la vulgarisation des TIC dans l’éducation?
 
Si on regarde la situation des infrastructures et de la connectivité des pays et des différentes zones dans les pays, on a toujours des inégalités assez fortes.

Maintenant, si on regarde la tendance, les taux de pénétration et de connexion mobile en Afrique subsaharienne depuis l’an 2000 ont augmenté d’une manière très importante.

On est passé d’une situation dans les années 2000 où on avait moins de 5 millions de personnes avec un accès à ces connexions à un taux de pénétration de 82% en 2015.

Donc, on a une population considérable qui dispose d'une connexion. Il est vrai que la situation est encore loin d’être parfaite ; des progrès sont encore nécessaires ; le coût des communications constitue encore des obstacles à une utilisation intensive, mais les progrès sont rapides et on s’achemine vers un environnement technologique qui permettra une connexion généralisée et à des coûts qui sont de plus en plus faibles.

Si l’on voit un peu l’évolution des coûts sur les statistiques qui sont disponibles, le Togo, le Rwanda et Madagascar par exemple entre 2008 et 2009 ont connu des baisses de prix des communications de l’ordre de 16 à 23 %.

Donc, il y a eu des évolutions très significatives du point de vue de la baisse du coût des communications mobiles.

Ce qui nous permet aussi de rester optimistes quant à l’utilisation de ces outils pour des pratiques pédagogiques.

 
Pourquoi l’introduction des TIC dans l’éducation se fait-t-elle en général en partenariat avec des firmes industrielles?
 
Le premier élément de réponse est qu’un tel partenariat permet d’avoir accès à des ressources en termes d’ingénierie afin d’aller plus vite dans l’exploration des applications pédagogiques.

Le deuxième volet s’inscrit dans le cadre d’un partenariat plus large avec les partenaires au développement comme l’Unesco et le secteur privé.

Naturellement, le secteur privé investit dans différents domaines pour accompagner les efforts de développement.

Pour l’Unesco, ce partenariat ne doit pas s’inscrire dans une démarche commerciale.

 
Dans de nombreuses localités de l’Afrique subsaharienne, on fait encore l’école sous l’arbre, faute de salles de classe. L’introduction des TIC peut-elle être une réponse à ce manque d’infrastructures?
 
Je n’irai pas jusque-là ; mais disons que l’objectif reste de permettre aux enfants d’aller à l’école, d’avoir un maître dans la salle de classe, et non pas de développer des outils de substitution.

Sauf dans des situations très particulières, par exemple après des conflits ou des catastrophes naturelles lorsque les infrastructures ont été détruites.

Là, le recours aux TIC peut permettre de pallier l’absence d’infrastructures scolaires pendant une période de transition.

Mais, de façon générale, il ne s’agit pas d’essayer de développer un enseignement de substitution de manière durable.

 
Comment voyez-vous l’avenir des TIC dans l’éducation en Afrique subsaharienne?
 
Le développement de ces technologies peut permettre de progresser dans plusieurs directions.

D’une part en donnant un accès au savoir, à l’écrit et aux ressources pédagogiques à un plus grand nombre d’enfants ; d’autre part, en permettant d’atteindre un objectif d’équité.

Car, on est aussi dans une situation où l’utilisation des TIC présente également un risque dans l’accroissement des inégalités entre ceux qui y ont accès et ceux qui n’y ont pas accès.

Il s’agit de voir comment généraliser ce type de connaissances à travers le système scolaire pour éviter que de nouvelles fractures ne s’installent dans la société.

Bien sûr, il y a aussi le défi de la qualité puisqu’il est question de perfectionner les applications et leur utilisation dans la pédagogie pour qu’elles se traduisent in fine par l’amélioration du niveau et des aptitudes des élèves.

Ça passe bien sûr par la question de l’évolution de la formation des enseignants.


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