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  • Liberté de la presse: le prochain défi des journalistes scientifiques

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Les tentatives des gouvernements de contrôler la communication scientifique sont en contradiction avec les exigences de responsabilité formulées par le public ; les journalistes doivent résister à cette tendance.

Jusqu'à récemment, la méfiance était le principal obstacle à l'interaction entre les scientifiques et les journalistes dans le monde en développement. Les scientifiques craignaient -- souvent avec raison – que leurs propos soient déformés et leurs travaux dénaturés par des journalistes qui ne comprennent pas les détails techniques.

D'où une réticence fréquente à accorder des entretiens. "Lisez mon article" a trop souvent été la réponse donnée par les scientifiques aux journalistes en quête d'informations sur leurs travaux.

Heureusement, cette situation est en train de changer. Les scientifiques sont de plus en plus disposés à sortir de leurs tours d'ivoire. En Malaisie, par exemple, les chercheurs sont encouragés à être plus ouverts sur leurs recherches et leurs implications dans le cadre de leur contrat de financement.

Les journalistes, à leur tour, font de plus en plus preuve de professionnalisme dans leur approche, soutenus par des initiatives telles que le programme de formation SjCOOP de la Fédération mondiale des journalistes scientifiques.

Mais les vieilles barrières empêchant la communication sont remplacées par de nouvelles, à savoir: les efforts des gouvernements et des institutions pour prendre le contrôle du processus de communication. Tel a été l'un des principaux messages de la Conférence mondiale des journalistes scientifiques qui a été un grand succès et qui s'est tenue à Doha, au Qatar, la semaine dernière.

A mesure que les journalistes accroissent leurs compétences dans leur quête 'des informations que cachent les informations', les gouvernements et les institutions de recherche réagissent en plaçant des obstacles sur le chemin des journalistes qui, à juste titre, perçoivent leur rôle comme allant plus loin que la reproduction des communiqués de presse ou des déclarations officielles.

Le défi des journalistes scientifiques est de contester cette tendance, qui est en conflit direct avec la transparence et la responsabilité exigées par le public - des exigences alimentées par la popularité croissante des médias sociaux.
 

Le refus à l'accès


La transparence et la responsabilité dans la gestion, l'utilisation et la diffusion des connaissances scientifiques sont essentielles à un moment où pour s'attaquer à bon nombre de problèmes du monde, des changements climatiques à la sécurité alimentaire, il faut prendre des décisions fondées sur des preuves solides.

Les journalistes scientifiques ont un rôle clé à jouer dans cette perspective. Ils peuvent également aider à éliminer les obstacles qui empêchent l'utilisation transparente de l'information scientifique, par exemple en soulignant les occasions où leur accès à l'information a été bloquée, ou en faisant pression pour une législation qui fasse de la transparence une exigence pour le financement public.

Malheureusement, les participants à la conférence de la semaine dernière ont entendu parler de plusieurs cas dans lesquels les journalistes se sont vu refuser l'accès à des scientifiques dans le cadre de leur travail.

Richard Stone, par exemple, le rédacteur en chef des nouvelles d'Asie de la revue Science, a expliqué aux délégués comment les responsables du gouvernement local dans la province chinoise du Yunnan lui ont interdit de parler aux chercheurs qui travaillent sur une maladie inexpliquée -- une mort subite dont la cause est inconnue au Yunnan – alors qu'il avait obtenu l'autorisation de Pékin.

Des journalistes travaillant dans d'autres pays avaient vécu des expériences similaires. En Egypte, les journalistes ont eu pour instruction de ne pas prendre directement contact avec les scientifiques en dépit de leur grande expérience des reportages.

Le problème ne se limite pas aux pays en développement. En effet, plusieurs journalistes scientifiques ont signalé des difficultés à obtenir des informations techniques auprès du gouvernement japonais sur les dommages subis par la centrale nucléaire de Fukushima après le tsunami qui a frappé la côte nord-est de ce pays.

Au Canada, l'introduction de nouvelles règles restreignent l'accès des journalistes aux scientifiques. La journaliste Margaret Munro a déclaré que les scientifiques spécialistes des changements climatiques ne peuvent plus parler librement aux médias, donnant  des exemples de cas où des journalistes ont fait enregistrer leurs interviews par des attachés de presse, après avoir obtenu leur consentement.
 

La liberté de la presse


Les restrictions imposées pour des raisons crédibles de sécurité nationale sont évidemment recevables. Il en est de même quand la confidentialité commerciale est en jeu.

Mais tenter de bâillonner les scientifiques qui pourraient se montrer critiques vis-à-vis de la politique du gouvernement ou des conclusions d'un rapport qui peuvent s'avérer embarrassantes pour les responsables gouvernementaux est autre chose.

Certains intervenants à la conférence de Doha, dont Stone, ont suggéré que les journalistes répondent à ces restrictions, en évitant les canaux officiels de communication, comme les attachés de presse, et contactent directement les scientifiques. Cela est de nos jours plus facile que jamais, avec les e-mails et les téléphones portables.

Ce procédé n'est, toutefois, qu'une solution extrême. Il peut permettre au journaliste d'obtenir l'information qu'il recherche, mais expose les scientifiques à des risques, surtout quand ils sont officiellement découragés de s'adresser aux médias. Et il ne peut qu'exacerber les tensions entre les institutions de recherche, les organismes publics et les journalistes scientifiques qui couvrent leurs activités.

Comme solution à long terme, les gouvernements doivent accepter le fait que la transparence dans toutes leurs affaires -- y compris les travaux de leurs chercheurs -- est essentielle pour le fonctionnement efficace d'une démocratie moderne. La presse doit également comprendre qu'elle a la responsabilité d'utiliser judicieusement cette transparence.

Les scientifiques peuvent soutenir les journalistes qui tentent de lever les obstacles injustifiés, aussi bien au sein de leurs institutions qu'au niveau politique.

La conférence de la semaine dernière, qui devait initialement se tenir au Caire, a finalement été organisée à Doha en raison des incertitudes persistantes entourant les récents troubles en Egypte. Il a été rappelé à plusieurs reprises aux délégués  que ce qui a uni les manifestants de la Place Tahrir, c'était l'attachement de la population à une plus grande responsabilité de la part du gouvernement égyptien.

On a rappelé également que les pays développés, tout comme ceux en développement, ont dû se battre, pendant de nombreux siècles, pour préserver la liberté de la presse, si précieuse, qui contribue à rendre cette plus grande responsabilité des gouvernements possible.

Les organisateurs prévoient, lors de la prochaine conférence, qui aura lieu à Helsinki, en Finlande, dans deux ans, de présenter l'œuvre des journalistes scientifiques dans le monde entier "à la lumière des notions de questionnement critique et de sphère publique de la période des Lumières ".

Ce sera là une excellente occasion de faire comprendre à quel il est vital pour le journalisme scientifique que les gouvernements respectent la libre circulation de l'information scientifique. Ce  sera également l'occasion de faire le point sur les pressions qui empêchent ce phénomène, et rappeler les mesures qu'il est nécessaire de prendre pour résister auxdites pressions.


David Dickson
Rédacteur en chef, SciDev.Net
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