24/03/26

Comment un investissement soutenu peut aider à mettre fin à la tuberculose

Tuberculosis
La tuberculose tue plus d'un million de personnes chaque année dans le monde. Crédit image: Pulmonary Pathology (CC BY-SA 2.0 )

Lecture rapide

  • Avec un million de décès par an, le tuberculose est la principale cause de décès dus à un agent unique
  • Le dépistage peut désormais se faire en quelques minutes grâce à un diagnostic moléculaire
  • Le diagnostic précoce et la digitalisation des opérations peuvent accélérer l’éradication de la maladie

Envoyer à un ami

Les coordonnées que vous indiquez sur cette page ne seront pas utilisées pour vous envoyer des emails non- sollicités et ne seront pas vendues à un tiers. Voir politique de confidentialité.

S’appuyant sur la situation au Sénégal, Thoko Elphick Pooley de la Fondation Gates et Fodé Danfakha du Programme de lutte contre la tuberculose au Sénégal proposent un plan d’élimination de cette maladie en Afrique.

La tuberculose reste aujourd’hui l’une des maladies infectieuses les plus meurtrières au monde. Chaque année, plus de 10 millions de personnes tombent malades et plus d’un million en meurent, ce qui en fait la principale cause de décès dus à un agent infectieux unique et la place parmi les dix premières causes de mortalité dans le monde.

En Afrique subsaharienne, elle demeure une tragédie silencieuse : la région concentre 17 % des décès mondiaux, touchant de plein fouet les populations les plus vulnérables.

Au Sénégal, malgré des progrès réels, la situation reste préoccupante. En 2025, le pays comptait 20 983 cas attendus, mais seuls 16 158 ont été détectés. Cela signifie que 4 825 personnes — près d’un quart des malades — sont passées entre les mailles du système de santé.

“Le premier levier pour mettre fin à la tuberculose est la capacité à détecter la maladie tôt, là où la transmission commence et là où les patients se présentent en premier”

Thoko Elphick Pooley et Fodé Danfakha

Ces cas manquants ne sont pas de simples statistiques : ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui continuent de vivre, de travailler et de se déplacer sans savoir qu’ils sont infectés, alimentant ainsi une transmission communautaire persistante.

La tuberculose commence souvent par des signes discrets : une toux qui s’éternise, une fièvre légère, des sueurs nocturnes, et une perte de poids progressive. Sans test, ces symptômes se confondent avec d’autres maladies.

Thoko Elphick Pooley, Directrice adjointe, Plaidoyer et communication pour l’Afrique à la Fondation Gates. Crédit photo : T. E. Pooley

C’est ainsi que la tuberculose progresse, silencieuse mais implacable. Les patients non diagnostiqués deviennent alors les moteurs invisibles de l’épidémie, responsables d’une part importante des nouvelles infections.

Le paradoxe de la tuberculose aujourd’hui n’est pas l’absence d’outils : nous disposons de tests moléculaires rapides, de radiographies numériques mobiles, de traitements efficaces et d’un succès thérapeutique national de 90 %.

Le véritable défi est ailleurs : c’est notre incapacité collective à déployer ces outils suffisamment tôt, suffisamment largement et suffisamment près des communautés.

Le premier levier pour mettre fin à la tuberculose est la capacité à détecter la maladie tôt, là où la transmission commence et là où les patients se présentent en premier.

Diagnostic précoce

Les centres de santé au Sénégal s’inscrivent pleinement dans cette évolution. Sous l’impulsion du ministère de la Santé et de l’action sociale, le Programme national de lutte contre la tuberculose modernise progressivement ses pratiques diagnostiques.

Pendant des décennies, le diagnostic reposait sur une recherche laborieuse des bactéries de la tuberculose au microscope, un processus à la fois lent et incertain. Celui-ci est désormais progressivement remplacé par des diagnostics moléculaires recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, capables de confirmer un cas en quelques heures — voire en quelques minutes.

Fodé Danfakha, Coordonnateur du Programme national de lutte contre la tuberculose au Sénégal. Crédit photo : F. Danfakha

L’impact de cette transition est tangible. L’incidence nationale, qui était de 128 cas pour 100 000 habitants en 2015, est passée à 112 pour 100 000 habitants en 2025.

Ce recul n’est pas qu’une statistique : il représente des mères qui peuvent s’occuper de leurs enfants sans craindre de les infecter, des pères qui peuvent retourner travailler, et des familles épargnées par un décès évitable.

Mais détecter plus tôt ne se limite pas à améliorer les équipements. Cela implique d’aller vers les populations, dans les quartiers denses, les zones périurbaines, les villages reculés, les marchés, les gares routières, les sites de travail informel.

C’est là que vivent les personnes les plus exposées, celles qui, faute de moyens ou par crainte de la stigmatisation, ne se rendent pas spontanément dans une structure de santé.

Les campagnes de dépistage actif, menées avec les relais communautaires, les Badianu Gox, les associations de jeunes et les leaders religieux, permettent d’identifier les personnes symptomatiques, de les orienter rapidement vers un test et de briser les chaînes de transmission avant qu’elles ne s’étendent.

Digitalisation

La digitalisation joue également un rôle déterminant. En 2025, seuls 28 % des cas notifiés étaient enrôlés dans le système de suivi numérique, créant des ruptures dans le continuum de soins.

Lorsque les visites à domicile, le suivi thérapeutique et la notification des cas sont digitalisés, les équipes de santé peuvent repérer plus vite les patients perdus de vue, assurer un accompagnement régulier et garantir que chaque personne dépistée soit effectivement mise sous traitement.

Cette modernisation réduit les délais, améliore la qualité des données et renforce la capacité du système à réagir rapidement.

Enfin, la recherche des cas manquants repose sur une intégration plus forte du dépistage dans les services de santé primaires. Chaque consultation, qu’elle concerne le VIH, le diabète, la nutrition, la santé maternelle ou les maladies respiratoires, doit devenir une opportunité de dépister la tuberculose.

Les équipes de santé, mieux formées et mieux équipées, peuvent ainsi reconnaître plus tôt les signes d’alerte et orienter les patients vers un test, évitant les diagnostics tardifs qui, en 2025, ont contribué à près de 480 décès.

Mais le diagnostic précoce n’a d’impact que s’il s’accompagne d’un financement capable de garantir un accès universel et continu au traitement.

Investissement stratégique

Les diagnostics à fort impact exigent bien plus que des équipements. Ils reposent sur un système capable de les faire fonctionner : des machines achetées, installées et entretenues ; des agents de santé formés et disponibles ; des échantillons transportés rapidement entre les cliniques et les laboratoires pour garantir des résultats à temps.

Sans cette chaîne opérationnelle, même les technologies les plus avancées restent sous‑utilisées.

Pour le Sénégal, comme pour de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, cette capacité à transformer les outils en impact réel repose largement sur le soutien du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

En 2024, ce partenariat a permis à 7,4 millions de personnes d’être traitées contre la tuberculose dans le monde. Le Fonds mondial a joué un rôle déterminant dans l’expansion des capacités de diagnostic, dans la formation des équipes et dans l’acheminement des outils jusque dans les cliniques rurales et auprès des agents de santé communautaires qui desservent les villages les plus reculés.

“Chaque consultation, qu’elle concerne le VIH, le diabète, la nutrition, la santé maternelle ou les maladies respiratoires, doit devenir une opportunité de dépister la tuberculose”

Thoko Elphick Pooley et Fodé Danfakha

En 2025, les dirigeants mondiaux se sont engagés à mobiliser 11,34 milliards de dollars pour soutenir ce travail. Cet engagement est un signal fort dans un contexte où le financement de la santé mondiale est sous pression.

Mais il reste en deçà des besoins réels. Ce déficit se traduit immédiatement : une capacité réduite à étendre le diagnostic, un renforcement limité des cliniques rurales, et un déploiement plus lent des outils proches du point de soins, précisément là où ils sont le plus nécessaires.

Les choix que feront les pays aujourd’hui façonneront les résultats de demain. La demande du Sénégal pour le Cycle 8 du Fonds mondial, actuellement en préparation, vise à consolider les acquis et à combler les failles persistantes.

Un investissement stratégique au cours de ce cycle pourrait réduire le nombre de personnes vivant avec une tuberculose non diagnostiquée, accélérer la mise sous traitement et préparer les systèmes de santé à accueillir les nouveaux outils de prévention dès leur disponibilité.

Systèmes solides

Enfin, mettre fin à la tuberculose exige des systèmes suffisamment solides pour déployer, de manière équitable, la prochaine génération d’outils de prévention.

La trajectoire de la tuberculose ne changera que si les pays sont prêts à distribuer les outils de prévention équitablement.

Les réseaux de diagnostic, les chaînes d’approvisionnement, la main‑d’œuvre formée et la confiance communautaire construits aujourd’hui détermineront si les avancées de demain bénéficieront à toutes les familles, ou seulement à quelques‑unes.

La tuberculose persiste depuis des siècles parce qu’elle prospère dans les failles : failles de diagnostic, failles d’accès aux soins, failles entre les engagements mondiaux et les ressources réellement mobilisées.

Combler ces failles exige un investissement soutenu: dans les diagnostics qui détectent tôt, dans le financement qui garantit l’accès universel au traitement, et dans des systèmes capables de déployer la prochaine génération d’outils de prévention.

En cette Journée mondiale de la tuberculose, il ne suffit plus de réaffirmer des engagements. Il faut investir dans ce qui fonctionne, renforcer ce qui vacille et accélérer ce qui avance. C’est à ce prix, et seulement à ce prix, que nous pourrons enfin changer la trajectoire de cette maladie.

Thoko Elphick‑Pooley est Directrice adjointe, Plaidoyer et communication pour l’Afrique à la Fondation Gates, tandis que Fodé Danfakha est le Coordonnateur du Programme national de lutte contre la tuberculose au Sénégal.