19/02/26

Des experts plaident pour l’innovation pharmaceutique locale en Afrique

Institut Pasteur de Dakar performed a training session on Whole Genome Sequencing.
Des scientifiques participant à une session de formation à l'Institut Pasteur de Dakar, au Sénégal. Crédit image: Institut Pasteur de Dakar

Lecture rapide

  • Vu la baisse de l'aide américaine, l’Afrique doit trouver ses propres modes de financement de la santé
  • L'investissement d’origine africaine dans la recherche et l'innovation médicales est vital
  • Des réformes réglementaires sont nécessaires pour remédier aux « goulots d’étranglement » de l’approvisionnement en recherche

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[NAIROBI, SciDev.Net] Des responsables scientifiques africains mettent en garde sur le fait que l’avenir sanitaire de l’Afrique repose sur sa capacité à financer et à commercialiser ses propres innovations médicales, plutôt que de dépendre d’un financement international de plus en plus incertain.

Dans un commentaire publié dans Nature Health, la première promotion de la bourse Calestous Juma pour le leadership scientifique, affirme que des décennies de sous-investissement ont affaibli la capacité de l’Afrique à développer des solutions cliniques face à l’énorme fardeau des maladies qui pèse sur le continent.

Elle souligne qu’une « dépendance excessive » à l’égard de financements internationaux désormais en diminution a souvent conduit à ce que les priorités en matière de recherche et de développement soient définies par des acteurs non africains.

“Lorsque les chercheurs bénéficient d’un soutien adéquat, ils sont mieux placés pour obtenir des financements du secteur privé et d’autres sources, même dans le contexte actuel de pénurie de soutien externe”

Iruka Okeke, université d’Ibadan, Nigéria

Ces scientifiques appellent à une augmentation des investissements nationaux pour soutenir la recherche et le développement pharmaceutiques menés par le secteur privé, ainsi qu’à des mécanismes de responsabilisation pour garantir le respect des engagements.

Selon leur rapport , les dépenses intérieures brutes en R&D en Afrique n’ont représenté en moyenne que 0,33 % en 2023, malgré des engagements à investir au moins 1 % du produit intérieur brut (PIB).

Yaw Bediako, directeur général de Yemaachi Biotech et doyen de la recherche et de l’innovation à l’université d’Ashesi, au Ghana, estime qu’un investissement stratégique dans le développement de produits peut se traduire par des gains économiques et sanitaires importants.

« [Il] peut transformer le potentiel des jeunes, la biodiversité et l’ingéniosité scientifique en innovation, en impact concret et en prospérité pour les générations futures », ajoute ce dernier qui est l’un des bénéficiaires de la bourse.

Créée en 2021 grâce au financement de la Fondation Gates, la bourse Calestous Juma pour le leadership scientifique soutient les chercheurs africains dans la promotion du leadership scientifique tout en renforçant de manière collaborative les écosystèmes de recherche et d’innovation à travers le continent.

Les chercheurs, originaires du Cameroun, du Ghana, du Kenya, du Mali, du Nigéria, d’Afrique du Sud, d’Ouganda et du Zimbabwe, affirment que bien que les politiques nationales et régionales aient cherché à lever les obstacles sanitaires de longue date, les lacunes de leur mise en œuvre continuent de freiner les progrès.

Pour eux, les récentes réductions de l’aide américaine et d’autres perturbations sanitaires à l’échelle mondiale exigent d’urgence un nouvel ensemble de stratégies menées par l’Afrique pour construire des systèmes d’innovation sanitaire résilients et pilotés localement afin de favoriser des progrès à long terme.

« Goulots d’étranglement »

Les chercheurs affirment que la réforme des réglementations en matière d’approvisionnement et d’importation, la correction des faiblesses des chaînes d’approvisionnement et le développement de partenariats de recherche menés par des Africains sont essentiels pour passer de la production de connaissances à des produits de santé utilisables.

Selon les scientifiques, l’Afrique pourrait considérablement augmenter sa production pharmaceutique, notamment de vaccins et de traitements, grâce à une réglementation plus souple en matière de circulation transfrontalière des matières scientifiques.

Les difficultés d’approvisionnement et les règles d’importation retardent actuellement les travaux de laboratoire et la production locale, expliquent-ils, malgré le fait que la pandémie de COVID-19        ait prouvé que des systèmes plus rapides sont possibles.

Iruka Okeke, professeur de microbiologie pharmaceutique à l’université d’Ibadan au Nigéria et co-auteur de l’article, affirme que les scientifiques africains sont confrontés à des conditions de marché inéquitables lorsqu’ils achètent des matériaux auprès de fournisseurs mondiaux.

« Actuellement, nous payons plus cher et recevons moins de soutien de la part des fournisseurs », déclare-t-elle à SciDev.Net.

« Cette situation pourrait être améliorée grâce à la mise en commun des achats et à une meilleure visibilité des scientifiques africains auprès des fournisseurs potentiels ; ce qui pourrait se faire par un observatoire virtuel », ajoute-t-elle.

Politiques à bas coût

Iruka Okeke estime que ce type de réforme politique ne doit pas nécessairement être coûteux.

« Les règles d’importation pourraient être mises en œuvre sans grandes conséquences financières, car les matériaux scientifiques spécialisés génèrent peu de droits d’importation et la plupart des institutions qui en ont besoin sont de toute façon exemptées de droits de douane », explique-t-elle.

A l’en croire, de meilleures conditions de travail et des systèmes de promotion fondés sur le mérite renforceraient également les perspectives de financement des scientifiques.

« Lorsque les chercheurs bénéficient d’un soutien adéquat, ils sont mieux placés pour obtenir des financements du secteur privé et d’autres sources, même dans le contexte actuel de pénurie de soutien externe », ajoute Iruka Okeke.

Tom Kariuki, directeur général de la Fondation Science pour l’Afrique basée à Nairobi, affirme que l’appel lancé par les boursiers s’inscrit dans un mouvement croissant au sein de la communauté scientifique qui réclame des réformes axées sur les résultats et ancrées localement.

Ce dernier qui ne participe pas à ce programme de bourses, affirme que cet appel est « une invitation à agir ensemble, en utilisant des approches déjà à notre portée ».

La version originale de cet article a été produite par l’édition anglophone de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne.