Rapprocher la science et le développement

  • Comprendre l’incertitude pour prévenir les crises humanitaires

Emma Visman et ses collgues, spcialistes en politique humanitaire, soutiennent que le dialogue permet aux scientifiques et aux communauts de travailler avec l'information incertaine.

La communaut internationale de l'aide humanitaire et de l'aide au dveloppement a du mal grer l'incertitude. Alors mme que ces interventions dans de nombreux domaines deviennent de plus en plus efficaces, les crises rcentes en Afrique de l'Est et en Afrique de l'Ouest ont mis nu les vieilles lacunes de la stratgie adopte pour faire face aux risques mergents et aux menaces futures.

Prenez par exemple les alertes qui ont prcd la crise alimentaire dans la Corne de l'Afrique en 2011, fondes sur des probabilits de crise dcoulant des prvisions de prcipitations et leur impact probable sur les activits pastorales et agricoles.

Malgr ces alertes, le systme humanitaire n'a pas su ragir une chelle suffisante avant que l'tat de catastrophe naturelle ne soit dclare ou que la crise ne retienne l'attention des mdias au moment donc, qu'il n'y avait plus d'incertitude. C'est ainsi que l'occasion de prvenir la crise a t manque.

Certes, les acteurs humanitaires et du dveloppement tentent de rsoudre ce problme en renforant les systmes susceptibles d'accrotre la capacit de rsilience des communauts face aux catastrophes.Pourtant, trop souvent, ces efforts ne permettent pas d'tablir le type de dialogue ncessaire la gestion des risques et de vritablement collaborer avec les communauts risque.

La capacit de grer les risques

Les organismes d'aide ont tendance ne grer les crises qu'une fois que ces dernires se sont dclares, au lieu d'adopter une approche de prvention des catastrophes. L'une des stratgies pour renforcer les capacits en gestion des risques consiste combler le foss sparant les 'fournisseurs' des donnes scientifiques des 'utilisateurs' de ces informations, afin d'amliorer leur comprhension de l'incertitude.

Depuis 2009, le Humanitarian Futures Programme du King's College de Londres a mis en place un programme d'change entre les climatologues du Kenya, du Sngal et du Royaume-Uni, et certaines organisations non gouvernementales (ONG). Grce des approches innovantes de dialogue, le programme encourage ces groupes laborer de nouvelles stratgies d'utilisation de l'information scientifique et de nouvelles attitudes face au risque.

Dans le cadre de l'change, un atelier de formation fut conu par Arame Tall, consultante spcialiste de l'adaptation aux changements climatiques, encourageant le dialogue sur des thmes comme les connaissances scientifiques, les besoins en information climatique des communauts exposes aux risques d'inondation, et les processus de gestion des risques.

La 'descente d'chelle participative' (ou participatory downscaling, en anglais) reprsente une autre approche du dialogue labore dans le cadre de ce projet par Dominic Kniveton, climatologue bas au Royaume-Uni. Cette technique consiste identifier des vnements sociaux ou politiques qui rappellent les grands phnomnes climatiques, puis les comparer avec les observations et les prvisions scientifiques, afin d'aider les communauts comprendre qu'une information peut tre 'fiable' sur un niveau mais 'fausse' sur un autre niveau.

Dans le cadre d'une initiative connexe en Asie, le Rseau d'applications des prvisions climatiques (Climate Forecast Applications Network ou CFAN) et le Systme d'alerte rgional intgr multirisques (Regional Integrated Multi-Hazard Early Warning System, ou RIMES) ont mis au point des systmes d'alerte rapide sur les inondations qui aident les communauts risque protger leurs moyens de subsistance.

Quand les prvisionnistes dans le cadre du programme CFAN ont expliqu que leurs prvisions seraient exactes sept fois sur dix, des agriculteurs du Bangladesh participant dans le programme ont reconnu la valeur de l'information diffuse. Comme l'explique un agriculteur: 'Dieu seul sait cent pour cent ce qui va se passer. Aujourd'hui, nous prenons des risques chaque anne, et nous avons aussi souvent tort que raison. Avec 70 pour cent d'exactitude, je prends de l'avance'.

Les avantages du dialogue

Ces approches du dialogue, comme bien d'autres, montrent que les populations sont capables de prendre des dcisions, mme dans des situations incertaines.

Lors d'activits d'change organises Mbeere au Kenya, des groupes d'agriculteurs se sont spontanment impliques dans l'information climatique probabiliste, une fois qu'on leur en avait expliqu et dmontr l'utilit dans le cadre des exercices de dialogue.

Le caractre probabiliste des prvisions saisonnires ne leur avait pas t expliqu (cela leur avait t prcdemment prsent dans un langage plus dterministe; et dans des formats et par des canaux inaccessibles), et on ne leur avait pas prodigu des conseils sur les moyens de traduire cette information en prise de dcision sur leurs moyens de subsistance. C'est prcisment ce que leur propose l'approche du dialogue.

En 2011, des prvisions saisonnires ont t publies estimant que les premires pluies seraient 'courtes'; les agriculteurs participant au projet au Kenya affirment avoir soit plant des cultures maturation rapide, ou utilis des techniques susceptibles de surmonter un arrt prcoce des pluies.

Dans un rapport des activits de dialogue pour l'anne 2012, certains agriculteurs attribuent la croissance considrable dans leurs rendements aux dcisions prises grce une meilleure comprhension des prvisions saisonnires.

Et dans l'initiative mene au Bangladesh, environ 3000 mnages ont t en mesure de mieux protger leur btail, la pche, l'agriculture et leurs biens, et d'pargner en moyenne US$400 chacun, grce une meilleure comprhension de l'information sur les prvisions d'inondation.

Associer les diffrents types d'information

Dans tous les cas, tablir un dialogue multipartite et deux sens est capital. C'est une erreur que de considrer les scientifiques comme de simples fournisseurs de donnes l'usage des communauts et des praticiens.

Au contraire, le dialogue donne l'occasion d'une 'co-cration' de l'information scientifique. Il facilite galement l'mergence 'd'utilisateurs' plus exigeants et mieux outills pour poser des questions pertinentes sur la climatologie mergente.

Et il est possible d'associer divers types de connaissances mtorologiques et climatiques, issues de sources locales ou de la science acadmique, afin de btir la confiance; dvelopper de nouvelles sources d'information partages; et soutenir le 'descente d'chelle' de l'information des niveaux gographiques appropris pour les communauts risque.

Dans l'Ouest du Kenya, ainsi, le service mtorologique du Kenya combine les techniques des prvisionnistes autochtones, comme l'observation de la floraison des arbres et le dplacement des espces en fonction du climat (des observations connues sous le nom de bio-indicateurs), avec des modles scientifiques, pour proposer des prvisions saisonnires prenant en compte les deux types de donnes.

Se prparer aux risques futurs

Le systme formel de l'aide humanitaire et du dveloppement reste confront l'incertitude de l'information sur les risques, alors mme que la variabilit du climat, les changements climatiques, et les tendances dmographiques sont l'origine de plus en plus de catastrophes petite ou moyenne chelle.

L'approche du dialogue ouvre des perspectives pour une renaissance scientifique permettant d'identifier des stratgies plus efficaces d'utilisation des connaissances scientifiques existantes ; de rinscrire les proccupations des communauts risque au cur de l'agenda de la recherche ; et d'identifier de nouvelles opportunits pour rpondre aux crises futures.

Cette approche pourrait s'avrer efficace pour les catastrophes dveloppement lent, comme les famines. Mais elle pourrait galement prsenter des avantages pour les catastrophes soudaines, comme les tsunamis, en renforant les systmes de responsabilit et l'implication des communauts dans la gestion des risques.

Grce au dialogue, les potentialits de l'information scientifique prvenir les pertes en vies humaines et la destruction des moyens de subsistance peuvent tre libres.

Emma Visman est le responsable du groupe de suivi au Humanitarian Futures Programme, du King's College Londres au Royaume-Uni ; Benedict Dempsey est conseiller principal sur les questions humanitaires l'ONG Save the Children Londres au Royaume-Uni ;et S. H. M. Fakhrudding est chef de l'quipe hydrologie au Systme rgional d'alerte intgr multirisques (RIMES) Pathumthani en Thalande. Vous pouvez crire Emma l'adresse suivante: emma.1.visman@kcl.ac.uk.


Le prsent article fait partie d'un Dossier sur amliorer lalerte rapide aux catastrophes.

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