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L'Afrique subsaharienne compte 31% de femmes scientifiques, contre une moyenne mondiale de 29%. Mais ce chiffre cache de nombreuses disparités, entre les 43,7% de l'Afrique du Sud et les 9,5% du Togo. Sur le plan politique, si les discours officiels relaient la nécessité d'encourager les jeunes filles à embrasser les carrières scientifiques, ils sont suivis de peu d'actes et, de manière générale, la scolarisation des filles est encore freinée par de puissantes pesanteurs sociales.

Cet écart continu entre les genres, ainsi que l'importance de la dimension du genre dans la recherche et le financement, font partie des thématiques clés de cette interview avec Mame Yaye Kène Gassama, présidente du Panel africain de haut niveau sur les technologies émergentes, dans la perspective du sommet de Londres sur les questions de genre, qui a lieu ce mois.

Pourquoi est-ce aussi difficile pour les pays africains d'inciter davantage de jeunes filles à embrasser la science ?

Nous sommes attachés à l'éducation des filles, en science et en technologie, parce qu'il y a énormément de défis à relever. Ces défis concernent, entre autres, la transition démographique, parce que nous sommes dans une phase où nous devons anticiper sur le dividende démographique, porteur de richesses. Le deuxième défi est celui des changements climatiques et nous devons y apporter des réponses adaptées. Un troisième défi est celui de l'agriculture, une agriculture moderne, efficiente et durable qui puisse porter cette agro-industrie que l'Afrique attend depuis longtemps et nourrir les quelque 3 milliards d'Africains prévus d'ici 2065. Enfin, le quatrième défi, probablement le plus important, est celui de la réduction des inégalités sociales. Si les femmes constituent plus de la moitié de la population, nous devons travailler avec ce potentiel inutilisé, former les filles dans le domaine des sciences et technologies pour pouvoir faire éclore de la créativité et des talents.

Mais comment faire ?

En procédant, au niveau politique, à un changement radical de paradigme. Nous devons réformer l'organisation de nos sociétés et privilégier l'éducation des filles et l'autonomisation des femmes dans le domaine des sciences et technologies, parce que ce sont leurs voix qui feront la différence et qui feront des femmes de véritables vectrices de la transformation sociale et économique de l'Afrique.

“Je suis convaincue qu'il est important de changer notre manière d'enseigner les sciences.”

Mame Yaye Kène Gassama, présidente du Panel africain de haut niveau sur les technologies émergentes

Et comment justifier cet engouement soudain pour la parité dans le domaine de la science et de la recherche ?

Cela répond à un souci de cohésion au sein-même de la communauté scientifique. Il est un certain nombre de domaines, notamment celui de la recherche médicale, où le sexe masculin sert de référence pour la conception de traitements et la compréhension de diverses affections. C'est avec le temps qu'on s'est rendu compte que ce préjugé sexiste a été à l'origine de plusieurs erreurs scientifiques. Or, on postule que s'il y avait eu une masse critique de femmes pour participer à certaines de ces recherches, ces erreurs auraient pu être évitées ; les femmes auraient pu dire : "Attention, ce postulat vaut pour les hommes, mais chez les femmes, les choses sont un peu différentes."
L'Américaine Londa Schiebinger, l'une des pionnières de l'intégration des questions de genre dans la science et la recherche, a lancé le concept d'innovation genrée, qui exploite le pouvoir créatif de l'analyse de genre pour l'innovation et la découverte. La question centrale est que considérer le genre peut ajouter une dimension précieuse à la recherche. Cela peut conduire la recherche dans de nouvelles directions. De la même manière, l'inclusion de la dimension genre dans la recherche peut également encourager davantage de femmes à embrasser des carrières scientifiques. Autrement dit, le jeu en vaut la chandelle et il y va peut-être de la survie-même de la science.

Concrètement, qu'est-ce que qui empêche les jeunes filles africaines d'embrasser les carrières scientifiques, quelle est l'origine du problème ?

Le plus souvent, c'est une question de perception de la science. Les filles se disent inaptes à la science, aux mathématiques et aux sciences physiques. Il y a aussi l'absence de modèles, la peur d'embrasser une carrière où elles n'auraient pas le même traitement que les hommes.
C'est pourquoi j'ai voulu à travers un modèle, un parcours de femme, montrer à ces filles qu'elles ont la possibilité d'exprimer leurs talents, leur créativité à travers les STIM [Sciences, Technologie, Ingénierie et Mathématiques, NDLR]. Mais le problème fondamental réside probablement dans la manière dont les sciences sont enseignées. On ne relie pas assez la théorie à la pratique quotidienne. Nous avons tenté des expériences avec l'Académie des sciences, en introduisant une nouvelle façon d'enseigner, qui relie la réalité des principes des théories des sciences chimiques et physiques à la pratique.

Mais cela vaut pour les garçons aussi…

Certes, mais l'expérience a montré qu'avec une dose idoine de pratique, les filles excellent davantage. Je suis donc convaincue qu'il est important de changer notre manière d'enseigner les sciences.

Vous avez cette expérience unique de ministre de la Recherche au Sénégal. Si on vous demandait aujourd'hui de mettre en place un plan pour faire entrer davantage de filles dans les laboratoires, quelles pourraient en être les grandes lignes ?

Je pense que nous devons créer des centres d'excellence où les jeunes filles auraient la possibilité de mener des recherches dans des domaines et sur des thématiques qui s'accordent aux réalités quotidiennes, dans les domaines de l'agriculture, de la santé, des énergies et du développement, par exemple. Ce sont des thématiques qui peuvent s'articuler autour de programmes sur lesquels les filles peuvent travailler.
Récemment à Kigali, lors du Sommet Africain de l'Innovation, j'ai vu des jeunes filles qui ont créé, dans le domaine des entreprises les plus innovantes, leurs propres entreprises. Elles savent ce qu'elles veulent, elles savent comment réaliser leurs projets et c'était fascinant de les écouter parler. Nous sommes en train de parier, avec ces jeunes, sur l'avenir de l'Afrique et je sais qu'avec ces jeunes, le pari sera gagné. A mon avis, c'est précisément la solution : créer des espaces d'incubation, pour que les jeunes filles puissent entreprendre, venir avec des idées nouvelles et créer quelque chose de nouveau, pour relever tous les défis qui se posent au continent, dans tous les secteurs. Le même potentiel de créativité existe aussi chez les femmes rurales, chez les femmes du secteur informel. Il y a juste lieu de lui donner l'impulsion nécessaire pour déclencher la mise en orbite. Et je pense que cette thérapie – éducation en STI, création d'entreprises valorisantes – sera la solution pour l'Afrique et pour retenir ces jeunes sur le continent, pour qu'ils donnent un sens à leur vie et que l'espoir ne se résume pas au désert et à la mer.


Activer les sous-titres dans les paramètres de la vidéo pour accéder à la version texte de l'intervention de Mme Gassama.

Est-ce qu'on n'est tout de même pas en train de mettre trop de pression sur elles ? A peine a-t-on lancé une campagne pour inscrire le plus grand nombre de filles à l'école qu'on exige maintenant qu'elles aillent dans les disciplines scientifiques…

Au contraire. Je pense que les deux objectifs peuvent coexister de manière harmonieuse. En encourageant un grand nombre de jeunes filles à aller à l'école, on prend de même des dispositions pour qu'elles s'épanouissent plus tard dans les disciplines scientifiques. Et ce n'est pas un gadget – ces recommandations partent de constats argumentés. Je pense que non seulement, l'Afrique a les moyens de cette politique, mais aussi des atouts à faire valoir.

Quels sont ces atouts ?

Une population jeune, diversifiée et dynamique. Lorsqu'on sent qu'il y a des inégalités sociales et qu'on cherche à rééquilibrer et à promouvoir les potentiels inutilisés dans nos sociétés, on a un environnement favorable pour les filles et les femmes, de s'engager dans les filières scientifiques. Je crois que les défis doivent être perçus comme des opportunités, de former plus, de constituer une masse critique susceptible d'avoir un impact déterminant et durable sur nos économies. En ce moment, en Afrique subsaharienne, nous avons en moyenne 31% de femmes chercheurs, contre 39% en moyenne dans les pays arabes, 45% en Amérique latine et dans les Caraïbes. C'est dire s'il y a du chemin à faire...
 
Dans vos fonctions ministérielles, vous avez dû être confrontée à de nombreux obstacles pour mettre en œuvre un certain de nombre de politiques que vous avez conçues. De quel ordre étaient-ils ?

J'avais plusieurs grands projets, dont la création d'un grand centre d'excellence, le Centre africain de Recherche et d'application, avec une vocation panafricaine. L'idée partait du constat que beaucoup de recherches étaient dans les tiroirs et il fallait les en sortir. Je peux vous assurer que nous avons eu des difficultés pour avoir les financements nécessaires à la mise en œuvre de ce projet. Ensuite, il y a eu le projet de parc scientifique et technologique, dans lequel les scientifiques, le secteur privé et les communautés seraient associés. C'était censé être un cadre de concertation, pour explorer des idées et évaluer les besoins de la société et les moyens d'y remédier par la science. Tous ces projets avaient été écrits, ficelés, les sites existaient, on avait pratiquement démarré, mais des problèmes d'instabilité politique ont eu raison de cette volonté de les mettre en œuvre.

Pensez-vous que les résultats auraient été différents si vous aviez été un homme ?

Non. En revanche, si j'avais été très politique, il y aurait peut-être eu une différence. Or, je me définis avant tout comme une scientifique, avec une vision beaucoup plus rigoureuse des choses. Et c'est peut-être à ce niveau qu'il y a eu problème.

Pouvez-vous nous donner des exemples précis où l'implication des jeunes filles dans la recherche a eu un impact sur le développement ?

Plutôt que de donner des exemples, je préférerais dire que la prise en compte du genre ajoute de la valeur à la recherche et à l'ingénierie en assurant l'excellence et en améliorant la durabilité.

Que répondez-vous à tous ceux qui estiment que toute cette campagne autour de la nécessité d'avoir plus de jeunes filles dans les disciplines scientifiques n'est finalement qu'un autre combat féministe des temps modernes ?

Je leur réponds que l'Afrique constitue la solution ; l'Afrique est constituée en majorité de femmes. Et tout ce potentiel de créativité et de talent ne peut tout simplement pas être ignoré, faute de quoi nous nous priverions d'atouts sérieux pour sortir du sous-développement. Nous devons former ces filles et leur inculquer du savoir-faire. C'est une question de transmission générationnelle. Vous formez une femme, elle va transmettre son savoir à ses enfants et c'est toute la société qui en profitera.

Ce faisant justement, ne courez-vous pas le risque de bousculer des modèles d'organisation sociale établis et de les déstructurer ?

Début mai, à Nairobi, lors de la Semaine de la science, j'ai tenu un discours sur la nécessité de nous baser sur nos valeurs pour produire de l'innovation. On ne peut innover que lorsqu'on part de ses valeurs propres sur lesquelles on doit pouvoir travailler pour atteindre une transformation socioéconomique durable et c'est cela qui va faire la différence. L'Afrique a le sens des valeurs, un potentiel humain exceptionnel qui repose sur la femme, élément clé de nos sociétés.